vendredi 26 mai 2017

Reconnaissance(s)

Au Havre, tout le monde n’est pas amnésique et personne n’a oublié André Duroméa.
 
Duteurtre. Les hasards n’en sont jamais vraiment. Tandis que le bloc-noteur s’en revenait d’une escapade normande – avec un arrêt obligatoire au Havre afin de humer l’air du large tout en se laissant bercer par l’architecture géométrique du cœur de ville, édifié sur les ruines de la guerre par Auguste Perret –, la lecture du Monde daté du 23 mai attira l’attention. Et plus encore. L’écrivain Benoît Duteurtre, Havrais de naissance et fidèle, dans ses écrits, à cette ville étonnante dont on ne revient jamais, y donnait une tribune intitulée «L’inspiration havraise d’Édouard Philippe», dans laquelle il narre quelques souvenirs intimes et son amour intarissable de sa cité, devenue «à la mode», croit-il, lorsque les visiteurs «admirent la baie grandiose et les buildings dressés en bordure du port, un peu comme sur les quais de l’Hudson River». Du début des grandes crises économiques, quand «Le Havre était une cité du bout du monde, malgré son trafic marchand et ses raffineries», jusqu’à son classement au patrimoine de l’Unesco en 2005, sans oublier la fin de l’épopée des transatlantiques, symbolisée par le paquebot France, qui «commençait à rouiller dans un canal près des nouveaux terminaux à conteneurs», Benoît Duteurtre tente, avec le talent que nous lui connaissons, de ne rien omettre de ses sentiments profonds pour capter la réalité de la seule ville de l’Hexagone, hors Paris, qui ait donné à notre République deux présidents, Félix Faure et René Coty (arrière-grand-père de l’écrivain). Et désormais un premier ministre…
 
André Duroméa, maire PCF du Havre.
Duroméa. Si Duteurtre convoque Dufy, Monet, Boudin, Braque ou Dubuffet, Gide, Sartre ou Queneau, Arsène Lupin et Alphonse Allais, et quelques chefs-d’œuvre du cinéma (Quai des brumes de Marcel Carné, Le Havre d’Aki Kaurismäki, la Bête humaine de Jean Renoir), il n’oublie pas que, «politiquement aussi (…), cette ville est indissociable de son histoire sociale, ouvrière, commerçante». 

jeudi 25 mai 2017

La vraie vie...

La nouvelle ministre du Travail ne dira rien des chiffres du chômage. Silence dans les rangs. Moins on parle, mieux on se porte. Les quelque six millions de chômeurs répertoriés dans toutes les catégories apprécieront. Sans parler des quatre millions d’«invisibles», radiés et autres laissés à l’abandon, qui n’entrent pas ou plus dans les données officielles...
 
C’est bien connu: les coups de com ne servent qu’à détourner l’attention. Comment interpréter autrement la décision de la nouvelle ministre du Travail, Muriel Pénicaud, de ne plus commenter chaque mois les chiffres du chômage? Au trompe-l’œil des statistiques qui viennent d’être données pour avril – quel crédit accorder à la baisse en demi-teinte annoncée par Pôle emploi pour la seule catégorie A? – s’en ajoute donc un autre, imposé par le chef de l’État en personne. Silence dans les rangs. Moins on parle, mieux on se porte. Les quelque six millions de chômeurs répertoriés dans toutes les catégories apprécieront. Sans parler des quatre millions d’«invisibles», radiés et autres laissés à l’abandon, qui n’entrent pas ou plus dans les données officielles. C’est vrai, quoi, qu’y a-t-il à dire de dix millions de sans-emploi en France, dont l’essentiel viennent grossir les rangs des neuf millions de pauvres recensés…
 

jeudi 18 mai 2017

Anguille(s)

L’Édouard aux mains de droite vient du Havre, il est un proche de Juppé et aime la boxe... Mais que sait-on vraiment de lui? 

Pistes. Méfions-nous des élans spontanés de sympathie. Tandis qu’une litanie de portraits se succède cette semaine afin d’examiner les curriculum vitæ et les caractères des personnages formant cette Arche de Noé gouvernementale inédite, le «Juppé-boy» de Matignon, alias Édouard Philippe, du haut de son 1,94 mètre, attire toutes les lumières comme de vulgaires champs gravitationnels. L’homme, admettons-le sans façon, a tout pour séduire les crédules en quête de destins singuliers propres à certains récits nationaux qui hantent périodiquement les consciences. Pensez donc. Si le député maire LR du Havre s’accommode bien du caractère disruptif de Mac Macron au point qu’il soit jugé «macroncompatible» au dernier degré depuis qu’il s’est transformé en premier de cordée pour «casser les clivages» et «renouveler la politique française» (sic), il possède en effet tous les atours d’une auberge espagnole à lui tout seul. Chacun y apporte à boire et à manger. Tout le monde pourrait presque s’y retrouver. Par bouts… Vous repérez le piège? Énarque sorti «dans la botte» des quinze premiers de sa promotion, ce qui lui valut les grands corps (il opta pour le Conseil d’État), avant d’aller pantoufler chez Areva comme directeur des affaires publiques (entre 2007 et 2010), adjoint et maire du Havre (en 2010) quand la figure tutélaire locale, Antoine Rufenacht, lui laissa le flambeau, et bien sûr proche, très proche d’Alain Juppé duquel il ne se détacha jamais depuis 2002 et la création de l’UMP, le nouveau premier ministre se classe d’abord et avant à droite, dans la pure tradition des élites de ce calibre ayant bûché leurs valeurs cardinales : la finance, la liberté et l’autorité, le triptyque fondamental. Seulement voilà, ce grand commis de l’État cultivé, qui aurait vécu une véritable mutation à la mairie du Havre, né à Rouen et fils d’enseignants de français, s’avère un cauchemar pour les biographes, même expérimentés. Car l’Édouard aux mains de droite, outre qu’il se montre fidèle avec ses amis, toujours partant pour boire le verre, blagueur et brillant, revendique une autre filiation moins conforme à son «camp».

mercredi 17 mai 2017

Saints sacrements

Pierre Gattaz fait l'éloge du couple Macron-Philippe. Qui s'en étonnera ? 

Même en politique, chacun recueille son dû à la hauteur des espérances placées en lui. Ainsi en est-il d’Emmanuel Macron, qui a reçu hier les saints sacrements de Pierre Gattaz, jamais avare de mots dans les grands moments de réjouissance. Pour le bien de la finance et du libéralisme, le monseigneur du Medef ne peut jamais s’empêcher de pousser dans le dos ceux qu’il a contribué à installer, quitte à leur rappeler le droit chemin de sa bénédiction. Que voulez-vous, le patron des patrons ne tarit pas d’éloges à l’évocation du tandem Macron-Philippe. Qui s’en étonnera? Pour M. Gattaz, le «souci d’ouverture» du nouvel attelage permettrait de «retrouver de l’espoir». Mieux, il s’agirait carrément d’«une chance pour la France de se redresser par des réformes». Sous-entendu: de vraies réformes… Si certains s’interrogent encore – mais qui? – sur le sens profond du macronisme et de ses affidés, les paroles de Gattaz ont au moins le mérite de sonner comme une alerte. Souvenons-nous que l’homme avait soutenu, sans réelle préférence d’ailleurs, ou bien François Fillon ou bien Emmanuel Macron, les deux en somme… Le ni de gauche ni de gauche du nouveau président convient parfaitement à l’héritier des barons et des maîtres de forges.  Les affaires sont les affaires. Bientôt nous parlerons de reconnaissance du ventre!

jeudi 11 mai 2017

Age(s)

La priorité donnée à l’individu reste la matrice de Mac Macron. Son point faible. La question des «classes», sans parler de «la lutte des classes», n’a jamais été son affaire. 
 
Surnom. Comme de tradition dans cette chronique, qui tient pour symbolique les hauts lieux de cette satanée monarchie républicaine toujours pas abattue (ça viendra), un nouveau président mérite son surnom, qu’il traînera jusqu’à prochaine révolution ou épuisement de la fonction. Après dix ans de Nicoléon et de Normal Ier (Jacques Chirac fut épargné, en son temps, allez savoir pourquoi), voici donc l’arrivée fracassante du prince Mac Macron. Ce sobriquet tient moins du mépris dogmatique que de l’astuce stylistique… Mais d’abord, puisqu’il convient de retourner toute biographie pour en saisir les sens cachés, que savons-nous de l’ex-ministre de l’Économie, devenu en moins de trois ans l’un des plus fascinants personnages de la Ve République? Banquier et prodige de la prise de pouvoir par les urnes, on dit de lui, depuis le 7 mai, qu’il «a fait barrage » au Front nationaliste, mais tout le monde a bien compris que c’est le barrage au FN qui lui a permis d’endosser les habits (version 3.0) du monarque républicain. Son âge, 39 ans, qui annonce peut-être un nouvel âge du pouvoir, doit déjà nous mettre en garde : toute sous-estimation de l’homme serait une double faute, intellectuelle et politique. Rendez-vous compte. Le jeune Mac Macron, fils d’une famille de médecins, étudiait encore chez les jésuites quand Mitterrand était chef de l’État. Et si cet enfant d’Amiens, héritier de la bourgeoisie libérale plutôt éclairée, possède un goût certain pour quelques conventions traditionnelles, tous ceux qui le côtoient depuis l’ENA le répètent: l’homme, qui mêle modernité dans sa vie privée et manipulation des concepts de la cybernétique sur le bout des doigts, serait en avance sur son époque. Une idée là, une autre ici, capable, selon des témoins, d’une désinvolture confondante, maniant toujours deux téléphones à la fois, surfant sur Internet, répondant à ses textos sans même lever la tête alors qu’il poursuit une conversation… D’où cette impression de passage de témoin qui saute à pieds joints au-dessus d’une génération. L’âge, le sien, tiendrait lieu d’unique explication. Ce serait oublier un peu vite le logiciel propre au XXIe siècle qui lui sert de cerveau, intégralement au service d’une cause qu’il ne cache même pas: s’il incarne le nouvel âge de la politique, il a raflé la présidence pour honorer l’avènement d’un nouvel âge capitaliste. Une histoire d’âge en somme. Un alignement des âges.
 

lundi 8 mai 2017

Combattre

Avec Macron, les rendez-vous cruciaux pour le monde du travail vont s’accumuler à la vitesse grand V. À commencer par le plus emblématique de tous, annoncé comme la promesse de sang et de larmes: une sorte de loi travail XXL, taillée sur mesure pour le Medef… 
 
Alors que se profile l’élection la plus importante qui installera au Parlement celles et ceux qui voteront les lois de la République, difficile de croire que tout soit déjà joué, plié comme du papier mâché. Le nouveau chef de l’État peut parader autant qu’il veut dans les pas de son mentor François Hollande, la lisibilité de ce qui se passera dans six semaines est à peu près aussi limpide qu’un marc de café aux petits matins brumeux. Au moins, une chose s’affirme très clairement après cette séquence politique digne d’un tremblement de terre: les rendez-vous cruciaux pour le monde du travail vont s’accumuler à la vitesse grand V. À commencer par le plus emblématique de tous, annoncé comme la promesse de sang et de larmes: une sorte de loi travail XXL, taillée sur mesure pour le Medef… Vous avez détesté le dispositif El Khomri? Vous allez honnir ce que prépare l’élu de la finance. Et c’est peu dire: inversion généralisée de la hiérarchie des normes, priorité absolue laissée à la négociation par entreprise, référendum à l’initiative des employeurs, refonte de l’assurance-chômage, plafonnement des indemnités prud’homales, etc. Le futur hôte de l’Élysée entend aller beaucoup plus loin dans la casse de ce qu’il reste du Code du travail. Et très vite, puisqu’il compte user d’ordonnances dès cet été. Nous rêvons légitimement d’une VIe République ; nous revoilà dans le plein exercice de la monarchie de la Ve. Peut-être en pire…
 

vendredi 5 mai 2017

Responsabilité(s)

Le dilemme? Trancher la tête de qui nous semble insupportable pour la France.
 
Circonstances. Dans le cas présent, autant le dire sincèrement, tout discours «moral» nous apparaît nul et non avenu, car totalement inefficace et assurément contre-productif à maints égards. À quelques heures de voter – ou pas – pour ce second tour si désolant, seule la politique, seul l’avenir doivent se tenir à nos côtés comme ferments de nos réflexions, sinon de notre sagesse. Et encore, à ce point de radicalité des échanges que nous avons chacun autour de nous en tant que preuves palpables d’un moment si particulier de notre histoire et du mode de crispation qui l’accompagne, pourquoi faudrait-il inviter la sagesse dans cette affaire quand, la plupart du temps, il ne s’agit que de réactions épidermiques et de savoir gérer – ou non – l’intelligence des circonstances comme l’unique réalité de ce qui nous est proposé ici-et-maintenant. Ce réel-là, aussi abrupte et absurde soit-il, nous commande a priori de réagir en deux temps. D’abord penser sérieusement au 7 mai et au danger qu’il constitue: s’exprimer dans les urnes, comment, pourquoi et au nom de quoi. Ensuite imaginer ce qui va suivre avec lucidité: tout mettre en œuvre pour consolider le nouvel état de fait que signifie le score de Jean-Luc Mélenchon au premier tour, dans un contexte de trouble profond de l’opinion et de prévisible recomposition de la totalité de l’espace politique, à gauche comme à droite. En somme, et pour résumer: prendre les choses dans le bon ordre et s’en tenir strictement à cela, faute de mieux. Le bloc-noteur, en pleine conscience, n’agira donc pas comme la majorité des Insoumis qui se sont exprimés lors du vote souhaité par Jean-Luc Mélenchon et glissera dans l’urne un bulletin anti-Front nationaliste, sans état d’âme. Notons au passage que le candidat Mélenchon, si souvent accusé d’autocratie par les éditocrates qui ne comprennent rien au processus en cours, a laissé s’exprimer la démocratie jusqu’au bout, sans jouer les gourous ou les donneurs de leçons, ce qui revient plutôt à son crédit. Néanmoins, s’il convient de respecter le résultat de cette consultation, qui n’est pas négligeable, loin s’en faut, ce choix peut apparaître comme le refus de prioriser l’événement. De jouer avec le feu, en quelque sorte…
 

mercredi 26 avril 2017

Gramscien(s)

Relire Antonio Gramsci. Et passer de la révolution passive à la révolution active.
 
Passif. L’«après», en tant que moment déjà derrière nous, a-t-il toujours une fonction cathartique? Ou n’est-il qu’un instant de reprise de souffle, quand la déception, mâtinée d’espoir, vient nourrir nos réflexions? Nous parlons là, vous l’avez compris, du remarquable score de Jean-Luc Mélenchon et de l’immense frustration d’échouer si près d’un renversement politique pour l’Histoire. Deux méthodes pour sortir de cet état d’excès de sensibilité. Primo: marteler le surgissement de «l’événement» en question, le fracasser à la réalité, le déconstruire. Secundo: prendre de la hauteur en puisant dans le référencement le plus symbolique qui soit. À la faveur de ce numéro spécial consacré aux quatre-vingts ans de la mort d’Antonio Gramsci, choisissons ici cette dernière option. Avec pour point de départ une phrase, une seule, piochée dans les nombreux écrits du philosophe André Tosel, mort le 14 mars 2017 et à qui ce bloc-notes est dédié. Cette phrase, la voici: «Passer de la révolution passive à la révolution active suppose un alignement des planètes assez rare.» Ce grand spécialiste de Gramsci n’eut qu’une obsession: traduire, à la lumière de l’actualité, la pensée gramscienne de l’émancipation à hauteur de notre temps. Ainsi, ce qu’il nommait «la révolution passive» comme concept s’avère, aujourd’hui-et-maintenant, d’une rare pertinence dans la mesure où il caractérise notre période par laquelle les classes dirigeantes, débarrassées enfin de leur antagoniste d’héritage («ancien régime théologico-politique, privilégiés de la rente foncière») affrontent désormais leur antagoniste fondamental qui est leur condition d’existence, à savoir la classe des travailleurs, producteurs de survaleur et de profit. André Tosel expliquait clairement: «Ces classes dirigeantes signifient aux travailleurs qu’il ne sera jamais question de dépasser une politique de redistribution du surplus social, de justice distributive, et que ne sera jamais franchi par elle le seuil de gestion de la production, de l’innovation technologique et de la direction d’ensemble de la société et de ses institutions économiques, politiques et culturelles.» Comprenons bien. La reproduction des contraintes et des consensus, par la stricte rhétorique de la force et de la persuasion active ou extorquée, permet aux classes dirigeantes, devenues des castes, de reproduire et d’élargir leur direction et leur domination au risque de la désassimilation croissante de masses vouées à la subalternité…
 

lundi 24 avril 2017

Au nom de la gauche

Le score de Jean-Luc Mélenchon n’a pas suffi, certes, mais il s’avère assez remarquable. Il démontre que la vraie gauche n’est pas morte. Et que son dynamisme porte loin, précisément quand elle est vraiment de gauche.
 
Ainsi donc, il aura manqué un peu plus de 600 000 voix pour que Jean-Luc Mélenchon se qualifie. C’est à la fois beaucoup… et si peu. Si peu, oui, qu’une légitime rage continue de marteler nos cerveaux, tant les quelques pas, ceux qui ont manqué pour renverser l’Histoire, se trouvaient là, juste devant nous. L’occasion manquée nous laisse d’intimes et profonds regrets. Tâchons néanmoins de dépasser le seuil de l’amertume, jamais bénéfique par grand vent. Car le ­résultat de Jean-Luc Mélenchon ouvre une nouvelle page dans l’histoire de la gauche: il remet les points sur les «i». Pour l’heure, l’hégémonie du PS n’est plus d’actualité. Et pour la première fois depuis 1969 et les 21,4% du communiste Jacques Duclos, le centre de gravité redevient le pôle de transformation radicale de la société. À regarder attentivement la carte électorale, le paysage à gauche n’est plus le même. Dans les quartiers populaires, dans un nombre considérable de villes, grandes ou moyennes, sans parler chez les jeunes, le peuple du progrès a retrouvé de la conviction et de l’utilité.
 

vendredi 21 avril 2017

Horizon(s)

Et si le vote "surprise" de 2005 se reproduisait le 23 avril, en plus «historique»?
 
Peuple. Chacun est l’héritier actif du présent; contemporains nous sommes. Alors, humblement mais sereinement, le bloc-noteur doit passer aux aveux. Les urnes étant des boîtes à multiples fonds, électoral, funéraire, et remplies d’espoir, elles recueillent – et depuis trop longtemps – nos rêves les plus fous et nos cendres emportées par les vents. À l’heure d’un vote si important, une forme de tétanisation nous gagne, une peur d’échouer si près du but, si près d’un basculement. Le miroir du temps et des déceptions accumulées incitent donc autant à l’utopie qu’à la prudence raisonnée. Instruits par les générations antérieures, nos désarrois de promeneurs solitaires nous préservent des croyances aveugles. Et, puisque l’histoire n’est pas l’étude du passé mais de l’homme dans sa durée, avec ses changements et ses mutations, plantons là l’ego-histoire: allons à l’essentiel. Précisément, à quel point en sommes-nous de l’histoire de France, si ce n’est pas là pour nous tous un non-sujet, et du peuple dit de gauche, si le mot ne paraît pas trop rétro? Le peuple? Oui, le peuple, en tant que destin long, ou plus exactement l’unité de ce destin. Les déboussolés de gauche, sans faire le détail de ses groupes et avec tous ses aggiornamentos, ont dans leur ADN un pacte avec la durée, parce qu’elle est transmission, transport d’une information rare au fil du temps, parce que le goût de l’aventure collective ne nous est pas tombé dessus tout cuit. Nous avons une créance. Une longue tradition nous pousse dans le dos. Et nous savons, mieux que quiconque, que nous ne nous en sortons pas tout seuls: les hommes se sauvent ensemble ou pas du tout. Voilà pourquoi nous devons mesurer ce qui se passe et ce qui sera possible, pourquoi pas, ce dimanche 23 avril.
 

mercredi 19 avril 2017

La visée...


Ne lâchons rien aux éditocrates et aux chiens de garde qui trouvent Jean-Luc Mélenchon «totalitaire» de vouloir convoquer une Assemblée constituante pour rompre définitivement avec la monarchie présidentielle.

Que le temps passe vite… à J-3, tandis que personne ne se risquerait à prédire dès aujourd’hui quel sera l’ordre d’arrivée entre les quatre candidats dont vous connaissez les noms, nous savons que la démesure du combat des dernières heures ne doit pas nous abandonner, surtout si près du but, sachant que ce qui semblait impossible nous apparaît désormais clairement à portée de vote et de conviction. Nous le savons d’autant plus que, à l’image des dix derniers jours, la campagne de haine, de calomnies, de caricatures et de mensonges qui s’abat en tirs nourris sur Jean-Luc Mélenchon ne s’estompera qu’à la toute fin de la campagne officielle – et encore! Après avoir été affublé de tout et son contraire à longueur d’antennes et de tribunes publiques, voici maintenant le candidat des Insoumis, des communistes et de tant d’autres accusé de velléité «totalitaire». Face à des propos si affligeants, gardons – et chérissons – notre sang-froid. Cultivons l’intelligence des circonstances. Bref, ne lâchons rien aux éditocrates et aux chiens de garde qui trouvent «totalitaire» de vouloir convoquer une Assemblée constituante pour rompre définitivement avec la monarchie présidentielle. Passons… Hier, même l’ineffable Laurent Joffrin a osé écrire que Jean-Luc Mélenchon sombrait en pleine doctrine molletiste. Vous avez bien lu: Mélenchon comparé à Guy Mollet ! Rigolons, chers lecteurs, pouffons même de bon cœur, le rire étant parfois le plus efficace des mépris…

Cette stratégie du dénigrement permanent – vieille comme le monde des idées – cache mal en vérité l’état de panique provoqué par la percée du candidat et l’incroyable dynamique observée autour des idées fortes de son programme, le seul à porter l’ambitieux projet de lancer le processus d’un changement d’existence et de sortir des crises accumulées (sociale, économique, politique, morale, etc.). Si la peur a changé de camp, autant se le dire néanmoins : accompagner simplement ce vent porteur, qui souffle déjà sur les origines d’un nouvel à-venir, peut ne pas suffire. Autour de nous, autour de vous, il reste trois jours de luttes de tous les instants pour que l’espoir se transforme en une réalité qui «fasse société». Nous parlons là d’une visée qui dépasse chacun d’entre nous.

[EDITORIAL publié dans l’Humanité du 20 avril 2017.]

jeudi 13 avril 2017

Repentance(s)

Si, la France est coupable de la rafle  du Vél’d’Hiv.
 
Irréparable. La pensée profonde de Fifille-la-voilà s’exprime donc périodiquement. Nous parlons bien là de son corpus idéologique d’extrême droite fascisant, qu’elle camoufle si mal derrière ses mots stratégiquement ripolinés qu’il lui arrive souvent de se révéler (amen!) au-delà de ce qu’elle souhaiterait. En affirmant, dimanche 9 avril, que «la France n’était pas responsable du Vél’d’Hiv», la patronne du Front nationaliste rappelle bruyamment – du moins à tous ceux qui en doutent encore – qu’elle n’a en rien rompu les liens idéologiques et filiaux avec son père. Sans surprise, en vérité, tous deux refusent en effet l’implication de la France dans l’arrestation par la police française et la livraison aux Allemands de 13 000 juifs, dont 4 000 enfants, acheminés dans les camps d’extermination nazis. Contre le «devoir d’histoire», contre le «travail de mémoire», Fifille-la-voilà réactive le pire passé, en pleine campagne électorale, et laisse croire que seuls les décisionnaires de l’époque, à savoir Pétain et Laval, à la tête du gouvernement de l’État français installé à Vichy, seraient les responsables de cette rafle et de cette déshonorante page de l’histoire. En somme, vous avez compris le message: arrêtons avec la repentance, toutes les repentances, quelles qu’elles soient, y compris celles qui permettent de mettre des mots sur l’innommable, au regard du temps long. Le surgissement de cette polémique minable est non seulement stupide et inutile, mais il s’avère surtout un contresens avec l’évolution opérée depuis plus de vingt ans par nos dirigeants, dans le prolongement des travaux des historiens eux-mêmes. Après cinquante ans de refus de repentance par de Gaulle et Mitterrand, qui reflétaient l’un comme l’autre l’attitude assumée par la génération de la Seconde Guerre mondiale, il a fallu attendre 1995 et le discours de Jacques Chirac lors de la commémoration (oui, Jacques Chirac!) pour que, enfin, la France assume. Nous n’oublierons jamais notre émotion quand le président déclara que «la France, ce jour-là, commettait l’irréparable». La formule était lâchée: «La France». Depuis, aucun de ses successeurs, aucun premier ministre, n’a contesté cette position devenue officielle. Même Nicoléon, pourtant jamais avare dans les récupérations historiques, parfois odieuses, avait estimé dans l’exercice de ses fonctions qu’il n’avait «rien à retrancher et rien à rajouter à ce beau discours» de Jacques Chirac. Autant dire que l’histoire de France avait tranché, en quelque sorte. 
 

lundi 10 avril 2017

L'implication

La bataille d’idées se gagne dans la capacité à mobiliser les familles politiques en leur noyau, et pas sur leur marge.

A J-13, il ne s’agit plus seulement d’arithmétique plus ou moins calqué sur les risques aléatoires des logiques sondagières. Autant le dire clairement, nous n’en sommes plus là. Ce qui se passe autour de la candidature de Jean-Luc Mélenchon – au point qu’il soit devenu auprès de quelques grands médias un phénomène reconnu pour sa dynamique et son talent – dépasse de loin sa propre personne et mériterait une analyse sérieuse des soubassements contemporains de la politique. La vague qui semble se soulever offre en effet un espoir nouveau, tandis qu’elle pourrait balayer bien des doutes et des réflexes, à commencer par le célèbre «vote utile». Chacun sait désormais que Mélenchon n’est pas le moins bien placé de ses adversaires pour battre franchement Le Pen en cas de second tour! S’il faut se méfier des sondages, qui brident parfois les votes d’adhésion au profit de votes «utilitaires», ne boudons néanmoins pas notre plaisir du moment. Sachons constater froidement que l’opinion publique frémit, et que ce frémissement provoque la mutation des consciences et l’implication qui va avec. Et si c’était possible ? Oui, réellement? Et si les indécis se disaient eux aussi qu’ils ont à portée de mains la capacité de renverser la table? Et si nous ne rêvions pas ? Les sondages restent l’une des armes des puissants ; pour une fois, utilisons cette force jadis à leur disposition pour la retourner contre eux!

vendredi 7 avril 2017

Héritier(s)

Rendons son noble art à la politique: Sapere Aude.
 
Penser. Une campagne électorale – étouffante et éprouvante – vaut bien des sports de combat entre penseurs. Y mettre des idées, du nerf, du courage et de l’esprit. Surtout de l’esprit. Non comme une flânerie désinvolte, mais bien comme une philosophie de vie appliquée à la matière vivante, la plus belle qui se puisse imaginer, même par les temps qui courent : la politique. Dimanche dernier, en regardant le meeting de Jean-Luc Mélenchon, à Châteauroux, par-delà l’émotion des mots choisis et des thématiques empreintes de fraternité et de cette envie d’en découdre, le bloc-noteur se prit à rêver que toute citoyenneté dans l’ordre de la transmission des concepts et des représentations devienne assez semblable. Un orateur, des gens pour écouter la structuration d’un programme, jusque dans le détail du réel existant et possible. L’intelligence du propos au service de démonstrations où l’«émetteur» transforme les «récepteurs» en êtres conscients de ce qu’on leur propose, sans que la théorisation ne se veuille jamais ni parfaite ni définitivement achevée. Et même si nous pouvons ne pas être d’accord sur tout, cette envie de bouffer les idées les unes derrières les autres ressemblent à s’y méprendre à un parcours initiatique référencé que tout individu souhaiterait visiter pour se grandir à l’heure des choix démocratiques. En vérité, une formule tutélaire flottait ce jour-là dans cette salle éveillée, une formule à laquelle personne ne songeait vraiment, pourtant elle était là, frappante d’évidence, car elle rendait son noble art à la politique: Sapere Aude (Osez penser).  

vendredi 31 mars 2017

Peur(s)

La politique en campagne est-elle une science ?
 
Ampleur. La peur active la peur, l’inquiétude nourrit l’inquiétude… Beaucoup y ont intérêt. Ainsi, à trois semaines du premier tour de la présidentielle, nous devrions catégoriser les citoyens en deux blocs, très inégaux par le nombre de leurs représentants. Le premier, ultra-minoritaire, serait celui des commentateurs «politiques» gavés à la sondagerie, forts de leurs analyses, qui auraient la particularité de ne pas croire, ou pas vraiment, que Fifille-la-voilà soit si bas dans les sondages. Si-si, cela se murmure dans les rédactions et parfois s’écrit noir sur blanc, sur le thème: un quart de l’électorat, c’est beaucoup (pour notre pays) mais c’est trop peu (par rapport à la réalité), que cela ne peut pas être vrai, que 25% environ des intentions de vote ne constituent pas un raz-de-marée, mais qu’il reste impossible de ne pas imaginer une possible tsunami, vu le contexte, la crise économique, sociale et morale qui ronge le pays en son âme, etc. Le second bloc, ultra-majoritaire puisqu’il pèse en dizaines de millions, serait celui du peuple lui-même, tapis dans l’ombre, qui préparerait une mauvaise surprise de taille et provoquerait un aveuglement tel aux sondeurs qu’on nous rejouerait les États-Unis ou la Grande-Bretagne. Le danger serait devant nous et nous ne le verrions pas – ce que dément régulièrement cette chronique, ce qui vaut parfois au bloc-noteur des remarques acerbes du genre: «Tu en fais trop sur le FN.» Mais quelquefois, certains disent, comme par esprit de contradiction: «Ne serions-nous pas en train de sous-estimer l’ampleur du vote FN, comme un péché par omission?» Allez comprendre. Quant à savoir où se situe la vérité, il faudrait que nous accordions plus que de raison du crédit auxdits sondages, alors que, à cette heure, la moitié des électeurs potentiels ne savent pas encore s’ils iront voter, ni pour qui, ni pour quoi, ce qui rend les scénarios anticipés très aléatoires, comme si nous étions sommés de n’avoir qu’un seul horizon: se déterminer en fonction du monde-FN. 
 

dimanche 26 mars 2017

Fidélité(s): se souvenir des écrits de Daniel Bensaïd

Relire "Jeanne, de guerre lasse", un grand chef d'œuvre de 1991 réédité, qu'il convient de revisiter…

Révolutionnaire. Les choses de l’esprit nous condamnent à perpétuité… L’autre matin, à la rédaction, il a suffi qu’un collègue dépose un livre sur le bureau du bloc-noteur pour que resurgissent des souvenirs de lecture, si intacts et vivants qu’une sourde émotion – presque de jeunesse – se ranime soudain, avec son corollaire, le goût inachevé d’un intellectuel que nous avons tant apprécié. Par les temps qui courent et nous écrasent, même en pleine campagne électorale, lisez ou relisez absolument Jeanne, de guerre lasse, du regretté Daniel Bensaïd, que les Éditions Don Quichotte ont la bonne idée de republier, vingt-six ans après sa première parution (1991, Gallimard). «Une voix nous manquait qui, heureusement, revient. Écoutez son doux murmure, consolant et bienveillant. C’est le bruit du réveil et de l’espoir», écrit d’emblée Edwy Plenel, dans une préface assez magistrale, qui nous invite non seulement à revisiter ce livre-totem comme l’œuvre-vie d’un écrivain à part, mais, surtout, à repenser à hauteur d’homme avec Daniel Bensaïd, philosophe et militant, politique et poète, «indocile comme les causes qui l’animaient, inclassable comme les irréguliers qu’il défendait». Pourquoi, au début des années 1990, Jeanne d’Arc devenait-elle la figure d’une «guerre lasse» sous la plume d’un marxiste révolutionnaire? Pour retrouver le fil d’Ariane – celui de l’espérance – d’une gauche d’engagement véritable, offrant à cette femme d’un autre temps une forme de résistance universelle qui inspire tant la grande camaraderie de ceux qui ne renoncent pas. Et pourquoi, aujourd’hui, éprouve-t-on la nécessité d’y retourner? D’abord parce que, loin des clichés parfois accolés à sa personne, et malgré sa place assumée de théoricien d’une certaine extrême gauche française, Daniel Bensaïd, dans ses nombreux écrits, n’était pas réductible à une assignation «philosophique» et/ou «politique», encore moins, croyez-nous sur parole, à un dogme figé dans le passé. Au hasard, il suffit d’ouvrir à nouveau la Discordance des temps: essais sur les crises, les classes, l’histoire (Éditions de la Passion, 1995), ou plus encore Marx l’intempestif. Grandeurs et misères d’une aventure critique (Fayard, 1995), pour se convaincre de l’ampleur des champs émancipateurs qu’il recouvrait, toujours au nom de son combat pour l’égalité et de son exigence démocratique et sociale, dont il ne s’est jamais départi, vaille que vaille. Ces textes «d’époque», nullement datés en vérité, témoignent aussi de la vigilance du penseur d’alors face à la contre-réforme néolibérale dont il percevait déjà les conséquences durables – et dont nous constatons ici et maintenant les ravages…

Présidentielle: à un détail près...

A quatre semaines de la présidentielle, chacun doit s’en convaincre et agir autour de lui pour transformer cette intuition en vérité: rien n’est joué!
 
Il ne reste que quatre semaines avant le premier tour de la présidentielle. Et nous sommes au moins instruits d’une chose: cette campagne électorale, qui oscille entre le pugilat autour des «affaires» et l’hystérisation des arguments, ne ressemble à aucune autre. C’est l’une des raisons pour lesquelles sa conclusion – ô combien incertaine! – peut nous conduire vers deux chemins opposés: le pire ou le meilleur. Sachant que la première option paraît la plus probable, du moins si nous nous en tenons aux seuls sondages… Pourtant, les politologues des instituts eux-mêmes, dans le secret des discussions, nous mettent en garde contre «des prévisions totalement aléatoires». Cette forme de poison qu’est la «sondocrati» a en effet prouvé qu’elle perdait de son influence sur le choix de vote des électeurs (Trump, Sanders, primaires de la droite ou du PS...). Il suffit de voir le climat actuel pour comprendre que la colère populaire risque bel et bien de se déchaîner dans la dernière ligne droite. Deux solutions. Ou elle entérinera le mépris des idées et du vrai changement. Ou elle redonnera corps à la réalité du pays et à son envie profonde de passer radicalement à autre chose! 
 

lundi 20 mars 2017

Où sont les usines ?

En huit ans, plus de 600 usines ont disparu du paysage national, sachant que cette statistique morbide est un résultat net entre ouvertures et fermetures.
 
Pas d’industries sans services publics et pas de services publics sans industries: certains n’y verront qu’un slogan arraché à des cerveaux archaïques ; d’autres, comme nous l’avons lu récemment sous la plume d’un chroniqueur d’un quotidien du soir, une forme de «populisme industriel»… De l’insulte à la connerie, le libéralisme conduit à tout. Et même au déni de réalité. Ce sera d’ailleurs le sens de la journée d’action conduite par la CGT, ce mardi: convaincre que l’industrie doit redevenir le pilier de notre économie, donc, pour y parvenir, s’en donner les moyens et se doter d’une volonté politique capable d’inverser un processus dramatique. N’en déplaise aux éditocrates, qui ne mesurent la puissance de la France qu’à son nombre d’ogives nucléaires et à son strapontin à l’Otan, le poids de l’industrie reste un bon baromètre pour jauger l’état d’un pays comme le nôtre. Prenons trois chiffres donnés par le même quotidien du soir, pas plus tard qu’hier (comme quoi). En huit ans, plus de 600 usines ont disparu du paysage national, sachant que cette statistique morbide est un résultat net entre ouvertures et fermetures. Du jamais-vu. En quinze ans, sous le joug des actionnaires, un million d’emplois ont été sacrifiés dans ce secteur. Quant à la part de l’industrie dans la richesse nationale: 25% dans les années 1960, 12% aujourd’hui. Résultat, du chômage de masse, un déficit commercial chronique, des champions nationaux qui passent sous contrôle étranger, des territoires entiers dévitalisés, avec toutes les conséquences… Bref, une saignée historique. 

vendredi 17 mars 2017

Paresse(s): les journalistes et la banlieue

Non, le Franc-Moisin, à Saint-Denis, n’est pas une zone de non-droit, comme le disent certains commentateurs par paresse de langage.
 
Saint-Denis. Où l’on reparle de la France des «oubliés» ; celle qui ne se contente plus de mots ; celle qui regarde la dislocation du paysage politique avec autant d’indifférence que de colère, ce qui présage d’une force pour l’histoire dont on ne sait pas encore vers quoi elle basculera. Depuis le 7 mars dernier, les commentaires n’ont pas manqué pour décrire – à la va-vite – les incidents, certains graves, au lycée Suger de Saint-Denis et ses alentours. La cité dionysienne redevenait au fil de reportages salés la «Molenbeek-sur-Seine», décrite ainsi par le Figaro Magazine en mai 2016. Atterré, le bloc-noteur a entendu et lu cette forme de catéchisme faussement républicain s’abattre de nouveau sur «sa» ville, dans la bouche de n’importe qui, surtout ceux sans éthique, comme si rien ne changeait, comme si les intérêts bassement politiques et les folies médiatiques trouvaient leur compte dans le travestissement d’une réalité déjà assez complexe pour ne pas avoir à en rajouter dans la dé (sin) formation, sinon le mensonge. Voici une phrase prononcée dans un JT: «Dans le quartier des Franc-Moisin, les habitants sont des survivants.» Premier rectificatif: il s’agit «du» Franc-Moisin et non pas «des» Franc-Moisin. Second rectificatif: non, ce quartier n’est pas en «guerre» et les habitants encore moins des «survivants» frappés par la seule «insécurité», la seule «montée de l’islam», la seule «absence de vie sereine». Le bloc-noteur, qui a vécu plus de dix ans tout à côté du Franc-Moisin, a la prétention, quoique modeste, de savoir à peu près ce qui s’y passe et que, si la vie n’y est pas «sereine», cela tient moins aux personnes qui l’habitent qu’aux conditions sociales qui s’y déploient. Comme l’écrivait, lundi 13 mars, dans une tribune donnée au Monde, le sociologue et anthropologue des banlieues Marc Hatzfeld, qui a arpenté le quartier durant des années: «Le Franc-Moisin n’est pas une zone de non-droit, comme le disent certains commentateurs par paresse de langage, mais il s’y est inventé et installé, vaille que vaille, comme dans bien d’autres zones sociales, économiques ou géographiques de notre République, une règle coutumière que les autorités politiques et policières ont négociée avec la population et les circonstances. […] Mais l’existence quotidienne fait face.» Comprenons bien de quoi il retourne.

lundi 13 mars 2017

Marx, c'est toujours aussi Capital

A l'occasion de la réédition du Capital, de Karl Marx (mort le 14 mars 1883), grâce à une nouvelle traduction aux Éditions sociales, je me permets de republier ici l'un des chapitres consacrés à ce texte fondateur dans l'un de mes livres, "A la rencontre de... Karl Marx", publié aux éditions Oxus Littérature, en 2011 (avec une préface de Gérard Mordillat).

 
PARCE QUE L’ECONOMIE C’EST CAPITAL !
« Le cerveau de Marx était comme un navire de guerre qui entre au port, mais sous pression, toujours prêt à partir dans n’importe quelle direction sur l’océan de la pensée. » PAUL LAFARGUE

Qui a dit: «Le travail est antérieur au capital et indépendant de celui-ci. Le capital n’est que le fruit du travail et n’aurait jamais pu exister si le travail n’avait pu exister avant lui. Le travail est supérieur au capital et mérite de loin la plus grande considération»? Détrompez-vous, il ne s’agit pas de Karl Marx, mais d’Abraham Lincoln, seizième président des Etats-Unis, premier Républicain à s’installer dans le bureau ovale, assassiné par un partisan sudiste esclavagiste, le 15 avril 1865 à Washington. 
Lorsqu’il débarque à Londres le 26 août 1849, Karl Marx, chassé du continent où il est devenu indésirable dans la plupart des pays qu’il a visités, n’a pas encore lu cette phrase prononcée par un président d’un pays qui, bientôt, fera du capitalisme son arme secrète. Les problèmes matériels s’accumulent – sa petite famille survivra grâce aux libéralités d’Engels – et sa femme et leurs enfants qu’il a réussis à prévenir à Trèves le rejoindront bientôt. «Pour nous tous, ici, c’est une question de pain quotidien», écrira-t-il depuis Soho, sur Dean Street, un des quartiers les plus sordides à l’époque qu’un biographe de sa femme Jenny surnommera la «rue de la mort» en raison des nombreux décès que Marx aura à y subir (plusieurs de ses enfants). Il se veut toutefois intransigeant: même s’il sait qu’il fait endurer à toute sa famille les conditions d’existence de la classe ouvrière, il refuse de renoncer à son travail si peu lucratif et, surtout, il refuse de se plaindre. Paul Lafargue témoigne: «‘’Travailler pour l’humanité’’ était une de ses expressions favorites. Il n’était pas venu au communisme pour des considérations sentimentales, quoiqu’il fût profondément sensible aux souffrances de la classe ouvrière, mais par l’étude de l’histoire et de l’économie politique. Il affirmait que tout esprit impartial que n’influençaient pas des intérêts privés ou que n’aveuglaient pas des préjugés de classe devait nécessairement arriver aux mêmes conclusions que lui.» (1) 


dimanche 12 mars 2017

Les idées, bordel !

Les électeurs vraiment de gauche ne voteront pas, cette fois, sous la pression de certitudes qui n’en sont pas.
 
Six semaines… Sans céder à l’espèce de sidération généralisée qui provoque des regards en biais sur une campagne qui ne ressemble décidément à aucune autre, oui, vous avez quand même bien lu: il reste quarante-deux jours avant le premier tour de la présidentielle. Et comme chacun peut le constater avec plus ou moins d’amertume, les débats politiques et médiatiques oscillent entre l’hystérie généralisée et une forme de grand jeu soi-disant ludique, façon PMU ou Loto sportif, où chacun y va de son pronostic en misant sur les scénarios anticipés d’un résultat pourtant aléatoire, comme le pratiquent les pires bookmakers de pays voisins… Combien de temps encore cela durera-t-il? Combien de temps faut-il à une société démocratique comme la nôtre pour encaisser le choc inouï d’une confrontation quasi confisquée, pour enfin dépasser l’émotion du grand n’importe quoi et s’autoriser une prise de hauteur qui permettrait de retrouver collectivement le chemin de la pensée et de la raison? Alors que la moitié des électeurs potentiels ne savent toujours pas s’ils iront voter et pour qui, sinon pourquoi, nos esprits éprouvés de tristesse, de colère parfois, de peur aussi, sont sommés de n’avoir qu’un seul horizon: se déterminer en fonction du monde FN. Sauter les étapes. Céder à tout. Et pourquoi pas se jeter soi-même par-dessus bord…
 

jeudi 9 mars 2017

Nihilisme(s)

L’accident Fifille-la-voilà devient potentiellement crédible.
 
Mortifère. «Rien, pour l’instant, n’érode le socle électoral du FN. Il y a une part d’irrationnel. La multiplication des affaires ne modifie pas nos études. Même si elle était mise en examen, on a l’impression que ça ne changerait rien…» Un peu désemparé par ce que nous nommons «l’opinion publique», cet ami politologue et sondeur n’annonce pas forcément le pire, du moins s’y prépare-t-il, comme un «fait désormais possible». Prenons donc conscience de la réalité. Le fameux «plafond de verre», qui éloigne assez mécaniquement de nos cerveaux la crédibilité que Fifille-la-voilà s’empare du Palais par les urnes au soir du 7 mai prochain, existe-t-il encore? «Non, cela n’arrivera jamais!» «Les Français ne laisseront pas faire!» «Les vrais républicains seront toujours là!» Ah bon? Les sondages, comme le climat actuel, ont de quoi nous effrayer. La cheftaine du Front nationaliste atteint en effet les 44%, voire un peu plus, dans toutes les intentions de vote au second tour. Des scores inédits. L’accident devient potentiellement crédible. Malgré les casseroles monumentales, malgré son programme de haine si peu ripoliné, malgré les fachos qui forment encore la cohorte de son cercle dur, malgré la peur légitime de l’extrême droite, pourtant intimement liée à notre trajectoire républicaine depuis la Libération, le phénomène s’est structuré – pour toutes les raisons que nous dénonçons depuis trente ans. Au point de provoquer de véritables troubles psychiques et des comportements «politiques» aberrants chez des femmes et des hommes qui furent, jadis, d’authentiques personnalités de gauche, tellement obnubilés par la perspective angoissante du 7 mai qu’ils en oublient les fondements mêmes de leurs engagements sacrés et sont capables d’ores et déjà de rallier un Macron-la-finance sans se soucier des conséquences idéologiques immédiates et à venir. Certes, le temps n’est plus à la minimisation. Et nous sommes bien placés pour savoir que les appels à la conscience démocratique ne suffiront pas à prévenir le péril de la peste brune. L’heure tourne. Avec le nihilisme mortifère qui l’accompagne…
 

lundi 6 mars 2017

Flic(s)

Inverser le cours d’une police brutale prendra du temps.
 
Ordre. Ne sommes-nous que l’addition de nos souvenirs, comme s’il convenait de traquer sans relâche des déstabilisateurs secrets à l’intérieur de nous-mêmes? Autant le dire, nous avons tous en mémoire, le bloc-noteur y compris, quelques épisodes peu glorieux ou humiliants avec la police. «Un flic reste un flic, nous sommes bien placés pour le savoir, nous», me murmurait récemment à l’oreille l’âme sœur. Ne lire là aucune vision étriquée, juste le retour d’un fond commun de valeurs qui, sans forcer le trait malgré les apparences, témoigne au moins d’une constance côté principes. Le mot «flic» exaspère toutefois le bloc-noteur, autant que la caricature qui s’y accole: toute généralisation nuit à la pertinence d’une analyse. Et pourtant… Après plus d’une décennie de dérives en tout genre, beaucoup d’observateurs spécialisés dans les domaines de la sécurité des États ne le cachent plus: la police française est devenue l’une des pires du continent, l’une des plus violentes, l’une des plus «idéologisées», ayant perdu ou presque tous les liens qui devraient la raccrocher à l’idéal républicain. Dialogue rompu avec les citoyens, politique du chiffre, brutalités, contrôles au faciès, missions réduites au seul champ du «maintien de l’ordre», etc. Qu’elles semblent loin, les images d’Épinal d’accolades entre policiers et citoyens après les attentats de janvier 2015! Les preuves de la frénésie sécuritaire ne manquent pas. Répression systématique envers les migrants et ceux qui leur portent secours et humanité; matraquage en règle des manifestants contre la loi travail; mort d’Amada Traoré durant son interpellation ou celle de Rémi Fraisse; relaxe des policiers mis en cause dans le décès de Zyed et Bouna; puis l’affaire Théo et toutes celles qui sont révélées depuis… sans oublier, parce qu’il ne faut pas l’oublier, le mal-être des fonctionnaires de police eux-mêmes, soumis aux règles internes absurdes, à une formation défaillante et dangereuse, à un recrutement qui laisse songeur et, bien sûr, au manque de moyens pour assurer leurs missions. Comment s’étonner que 35% de nos concitoyens considèrent que la police traite le public de façon irrespectueuse? Un taux très supérieur à nos voisins comme l’Espagne, l’Italie, la Grande-Bretagne et les pays scandinaves. Et pour cause. Les «gardiens de la paix» ont muté en «garants de l’ordre» et même en «forces de l’ordre». Oui, la force et l’ordre, acoquinés dans une formule insupportable. Mais quel ordre? Et au service de qui? Chacun ne voit-il pas désormais le ministre de l’Intérieur comme «le premier flic de France»? Qu’ajouter à cela?
 

jeudi 23 février 2017

Toile(s)

Facebook et les réseaux sociaux sont des monstres froids entre les mains d’agitateurs exaltés.
 
Facebook. Un peu comme Serge Daney à la fin des années 1980, qui s’était forcé – pour des raisons autant journalistiques qu’anthropologiques – à ingurgiter des programmes de télévision à haute dose afin d’en comprendre les ressorts pour mieux les déconstruire dans des chroniques célébrissimes données à Libération (rassemblées dans « le Salaire du zappeur », POL, 1993), le bloc-noteur, depuis dix semaines, comme certains le savent, expérimente donc Facebook. Dans les bras de la pieuvre. Certes, avec beaucoup moins d’ambition que le grand Daney, puisqu’il n’y aura, ici, ni tenue régulière des affres de cette toile-là, ni exégèse de cette espèce de démence qui guette tous ceux qui se connectent parfois compulsivement. Entre ceux qui affirmaient sans rire: «Tu entres enfin dans le XXIe siècle!» et d’autres qui prédisaient: «Tu perds ton temps, ce n’est pas pour toi», admettons que le point nodal ne se situe ni dans l’un ni dans l’autre, encore moins dans cette zone grise par laquelle tout pourrait se justifier. Après tout, chacun s’y vautre à sa convenance, mélangeant sans fioritures son ego ou sa mise à distance, selon son bon vouloir et sa rigueur propre. Et au milieu? Coule une rivière… de tout et n’importe quoi. Comme pour s’en prémunir faussement, deux principes fondateurs ont néanmoins guidé la «démarche», chacun pouvant en tirer un conseil. Primo: s’astreindre à un profil «public», histoire de ne pas susciter «interprétations» ou «quiproquos». Secundo: rien de personnel, ou en tout cas, le moins possible, la frontière étant toujours poreuse en ce domaine, et la tentation redoutable sinon mortifère. Résultat? Déjà plus de 1 200 «amis» en deux mois. «Amis»: terme impropre, convenez-en, qui met en pièces sa définition même et ce par quoi nous nous y attachons dans l’existence, surtout par grands vents. Mais passons.
 

mardi 21 février 2017

S’il vote Le Pen, le peuple vote contre lui-même

Le vote FN se structure dangereusement, même dans l’éventualité d’un second tour. Ce parti n’est pourtant que la négation brutale de l’esprit et l’agrégation de tout ce qu’il y a de pire.
 
L’Histoire nous l’a assez enseigné. En politique, quels que soient les moyens pour parvenir à ses fins, il n’y a jamais de «plafond de verre». Les sondages ne sont que des sondages, et s’ils ne disent qu’imparfaitement une éventuelle réalité à venir, les derniers en date nous glacent d’effroi, comment le dire autrement? À deux mois de la présidentielle, Marine Le Pen, favorite du premier tour, réduirait fortement l’écart sur son adversaire au second tour, que ce soit, pour l’instant, Fillon ou Macron. Celle-ci obtiendrait de 42% à 44%. Des scores inédits. Ces temps-ci, ni les casseroles monumentales qu’elle et ses affidés traînent derrière eux, ni son programme de haine, ni les nazillons qui composent son parti, ni même la peur de l’extrême droite enracinée pourtant dans notre trajectoire contemporaine, ne semblent freiner ce phénomène. Un phénomène à la fois compréhensible, hélas, vu la situation de pourrissement du pays, et si irrationnel, qu’il nous révolte à mesure que les semaines passent. Si le FN n’est que la négation brutale de l’esprit et l’agrégation de tout ce qu’il y a de pire, doit-on néanmoins s’étonner que Marine Le Pen s’avance gaiement, sans complexe et sans vergogne, proférant tout et son contraire, ratissant le plus large possible, quitte à se goinfrer de thèmes de gauche pour mieux semer la confusion, tout en laissant libre court à ses obsessions xénophobes associées à une critique du néolibéralisme de fraîche date? Terrifiante mécanique, propulsée par la droite elle-même depuis quinze ans, alors que la crise sociale nourrit les désespoirs les plus intenses et les catastrophes idéologiques qui vont avec. Que les pauvres, les sans-emploi, les faibles, les salariés ne l’oublient jamais: s’ils votent de la sorte, ils voteront d’abord contre eux-mêmes! Combien de fois faudra-t-il l’écrire?
 

jeudi 16 février 2017

Populaire(s)

Il y a dix ans, lors des révoltes de 2005, le regretté sociologue Robert Castel évoquait déjà  la «discrimination négative» dont sont victimes les jeunes héritiers de l’immigration, assignés à résidence, victimes d’un combat de classes à sens unique.
 
Différenciation. Certaines violences policières disent beaucoup de choses de l’état d’un pays. Comment qualifier le nôtre et l’ici-maintenant que nous traversons, à la lumière des événements qui secouent quelques quartiers populaires depuis quinze jours, depuis qu’un jeune homme a subi ce que nous savons? Les appels au calme, certes indispensables, appuyés par les déclarations de Théo lui-même – «Soyons unis, stop à la guerre» –, suffiront-ils à apaiser les vives tensions qui resurgissent périodiquement et posent sur chacun d’entre nous un miroir grossissant? Tellement d’ailleurs que prêcher un catéchisme républicain ne suffit plus, désormais, à résorber une fracture d’autant plus profonde qu’elle porte atteinte précisément aux ferments républicains. Soyons clairs, et ce n’est pas faute de le répéter dans les colonnes du journal de Jaurès, depuis si longtemps que nos plumes semblent comme asséchées par la répétition: jamais la République, dans l’exercice de sa puissance contemporaine, n’a autant délaissé et/ou humilié ses enfants les plus démunis. Le pacte social s’est non seulement délité, mais qu’en reste-t-il vraiment dans les zones les plus paupérisées, là où la simple survie devient une tâche quotidienne et bouche l’horizon? Si la République –par le truchement des représentants missionnés par l’État– ne passe plus dans les quartiers populaires, où passera-t-elle encore? Que devient, que deviendra la dignité des plus faibles? Voici donc un cas de plus, emblématique, éloquent. Un cas de trop. Tout cela à quelques semaines d’une échéance électorale majeure, alors que les grands médias et la plupart des candidats oublient l’«égalité» de nos frontons et résument la vie des quartiers à des «zones de non-droit» et leurs jeunes habitants à des «racailles» à éradiquer, fussent-ils en colère et que ce soit légitime ou non: disproportionné souvent, parfois absurde et contre-productif. Et alors? Ces citoyens-là se sentent-ils traités à parité, comme des semblables, indépendamment de leur origine sociale ou géographique ? 
 

mardi 14 février 2017

Macron, l'homme de main


«Tout commence en mystique et finit en politique», disait Péguy. Au moins tiendrons-nous la citation pour une prophétie. Quand le mystique Macron passera vraiment à la politique, c’en sera fini!

Pour un peu, même en le relisant cent fois, on pourrait ne pas le croire… Parlant de la campagne électorale, à quelques semaines de la présidentielle, le candidat Emmanuel Macron affirme donc que «c’est une erreur de penser que le programme est le cœur». Les propos de Macron-la-finance sont tellement édifiants et hallucinants qu’ils devraient le disqualifier sine die. Loin des yeux, loin du cœur. Sans doute loin de l’esprit aussi. Puisque, selon lui, «la politique c’est un style» et «une magie» (sic), puisque «la politique, c’est mystique», sans doute connaît-il ses classiques: «Tout commence en mystique et finit en politique», disait Péguy, qui a connu des plagiats bien meilleurs. Au moins tiendrons-nous la citation pour une prophétie. Quand le mystique passera vraiment à la politique, c’en sera fini! Car soyons sérieux deux minutes. Passé au laminoir de ses idées et – pardon – de ce qu’il est fondamentalement, Macron a tout de la créature d’un système à bout de souffle, alors que les médias dominants nous le présentent du matin au soir comme le candidat «antisystème».

Pourtant, qu’incarne-t-il d’autre que le cœur du réacteur? Il le revendique d’ailleurs, par ses manières affirmées de vouloir «façonner un capitalisme à l’image de nos ambitions». Quelles ambitions? Énarque, banquier d’affaires, conseiller de François Hollande, ministre de l’Économie, militant de l’ubérisation la plus sauvage et de la loi catastrophique qui porte son nom, Macron n’a rien du qualificatif «progressiste» dont il s’affuble en braillant, encore moins du vocable de «révolution», comme l’affirme le titre de son livre. Comment ne pas croire que le plan de com, si grossier, n’explosera pas bientôt en rase-mottes? Macron, c’est le relookage d’un quinquennat de hautes trahisons dont la justice de classe s’est déjà emparée pour l’histoire. Oui, un relookage en vue d’un prolongement politique inespéré pour tous les libéraux et leurs ultras. Qu’on ne se trompe pas. Beaucoup de nos puissants – à droite comme à gôche – ne l’ont pas choisi au hasard. Il est l’homme de main de l’ordre établi, son meilleur manche à air, pour parachever la conversion du pays au libéralisme total. 

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 14 février 2017.]