vendredi 19 janvier 2018

Transformation(s)

À la recherche du «nous» contre  le «je».
 
Changer. Telle une obsession, pour ne pas dire le point aveugle le plus essentiel de la société française, la question du «nous» taraude tous les esprits de bonne volonté, ces temps-ci. Nous ne parlons pas là du «nous autocentré», cette espèce de «nous» faussement «social» inventé par Facebook et les réseaux, qui n’ont adapté leurs interfaces qu’au désir de voir et d’être vu, zoomant jusqu’à l’extrême l’échelle individuelle – et ce changement de point de vue est fondamental. Vous l’avez compris, le «nous» qui importe aujourd’hui ne signifie pas «qui suis-je» mais «qui sommes-nous» collectivement, en tant que sacrifice du «je» afin de se définir dans la poursuite de l’adéquation entre l’action personnelle et la recherche de l’intérêt général, même au plus petit niveau. Cédant à l’irrépressible attrait du trou de serrure – propre à la situation politique actuelle, confuse et cruelle –, piochons dans Proust: «Chaque fois que se produit un événement accessible à la vulgarité d’esprit du journaliste philosophe, c’est-à-dire généralement un événement politique, les journalistes philosophes sont persuadés qu’il y a quelque chose de changé en France» (La Prisonnière). Cet excès, avec les médias, est à son comble. Aux yeux des journalistes dominants, tout ce qui se permet encore une critique acerbe des temps qui courent est aussitôt taxé de «laudator temporis acti» (qui fait l’éloge du temps passé). Nous voilà attribués du «c’était-mieux-avant», même si notre antienne serait plutôt «eadem semper omnia» (tout est toujours pareil, rien ne change sur le fond), tirée du physicien Lucrèce. Comprenez bien: le fait que nos aïeux se soient toujours plaints de leur présent doit bel et bien obéir à quelque forte raison, et n’en constitue pas une, en tous les cas, pour nous arrêter de déconstruire ce qui nous entoure et ranger nos colères. Piratons Sartre: «Décrire le monde, c’est déjà vouloir le changer» car «être une conscience, c’est s’éclater vers le monde».

dimanche 14 janvier 2018

Déni d’humanité

De Pasqua à Sarkozy, les pires droitiers n’avaient pas osé. Emmanuel Macron y va. Et au pas de charge.
 
Pinçons-nous bien fort pour y croire. «C’est un projet de loi totalement équilibré», déclare Gérard Collomb dans le Parisien d’hier. Il parle, vous l’avez compris, du projet de loi sur l’asile et l’immigration, dénoncé par toutes les associations afférentes et bien au-delà, puisqu’apparaissent de plus en plus clairement des dissensions au sein de la majorité parlementaire. Si l’on peut dire, le ministre de l’Intérieur passe même aux aveux en confiant: «Il n’est jamais agréable de passer pour le facho de service.» Et pour cause. Doublement de la durée de rétention, raccourcissement des délais de recours, intention affichée d’accroître sensiblement le nombre des expulsions, instauration du contrôle des migrants résidant dans les structures d’accueil, etc.: les majorités conservatrices n’avaient pas pris de mesures aussi contraignantes, qui bafouent l’esprit de notre République et ses traditions multiséculaires, qui entrent en contradiction avec un statut de la convention de Genève datant de 1951 et nous renvoient loin en arrière dans les références abjectes. De Pasqua à Sarkozy, les pires droitiers n’avaient pas osé. Emmanuel Macron y va. Et au pas de charge. Oubliant au passage ses engagements de candidat, quand il louait l’action d’Angela Merkel qui, clamait-il, «a sauvé notre dignité collective en recueillant des réfugiés en détresse».
 
Dans ce dossier ultrasensible et potentiellement ravageur pour le pouvoir, où est précisément la dignité de l’exécutif? Le Défenseur des droits, Jacques Toubon, ne le cache pas: «La volonté des pouvoirs publics actuels de considérer qu’il existe des bons et des mauvais migrants, des migrants accueillables et d’autres rejetables par une sorte de tri, est une erreur absolue.» Tout comme le prix Nobel de littérature Jean-Marie Gustave Le Clézio, qui pousse un cri de colère dans l’Obs: «Comment peut-on faire le tri? Comment distinguer ceux qui méritent l’accueil, pour des raisons politiques, et ceux qui n’en sont pas dignes? Est-il moins grave de mourir de faim, de détresse, d’abandon, que de mourir sous les coups d’un tyran?» Les migrants maltraités d’aujourd’hui sont nos parents ou nos frères d’hier. Qui peut assurer qu’il ne sera pas lui-même un migrant de demain?
 
[EDITORIAL publié dans l’Humanité du 15 janvier 2018.]

jeudi 11 janvier 2018

Narcissique(s)

Un peu plus d’un an de Facebook. Bilan d’étape.
 
Facebook. Voilà plus d’un an désormais que le bloc-noteur expérimente le réseau social créé par Mark Zuckerberg, l’ayant boycotté jusque fin décembre 2016, moins pour des raisons politiques que philosophiques, arguant du simple fait qu’une production humaine – donc sociale – ne pouvait passer par le digital comme acte privilégié et s’affranchir des rapports physiques, du langage, du parler, de l’échange, du débat, de la controverse face à face, de l’écoute aussi, qui permet toujours de s’élever intellectuellement. Une évidence d’abord, correspondant aux impressions des premières semaines: chacun utilise «l’outil» Facebook à sa convenance, bien qu’il soit aisé de percer les personnalités de ceux qui s’en jouent quotidiennement. Nous trouvons évidemment de tout, d’ego surdimensionnés à de volontaires et saines mises à distance, et, bien malgré nous, notre regard de «sociologue» et/ou d’«anthropologue» voisine souvent avec l’évidente curiosité afférente à tout journaliste, qui y trouve peu son compte en vérité. Parfois un rappel vaut conseil. Ainsi, afin d’éviter autant que possible le tout et n’importe quoi, disons pour s’en prémunir (bien que cela soit illusoire), deux principes avaient guidé le bloc-noteur dans sa volonté de rejoindre cette communauté d’un genre évolutif, qui ressemble la plupart du temps à un monstre froid. Primo: s’astreindre à un profil «public» et à des publications du même type, de telle sorte qu’aucune «interprétation» ou aucun «quiproquo» ne soit acceptable. Secundo: ne jamais rien «poster» de personnel, d’intime ou de «familial», ni photo ni récit, la sphère privée étant sacrée et, de notre point de vue, inaliénable par un réseau social. Le résultat dans les bras de la pieuvre peut paraître probant: plus de 3000 «ami-e-s» en treize mois. Sauf que vous le savez, personne n’échappe à la règle. Les amis, les vrais, se comptent sur les doigts des deux mains. Avoir des «contacts» serait un terme plus approprié. Le bon usage des mots évite quelquefois les fausses pistes et les illusions. 

mercredi 10 janvier 2018

Grand Paris : coup d’État territorial

Le pouvoir actuel, dans la lignée de ses prédécesseurs, veut imposer ni plus ni moins que la sortie de notre histoire républicaine à la française : la suppression de tous les départements, donc de leur compétence. 
 
Loin des regards et de l’attention des citoyens, un big-bang institutionnel et territorial se prépare en silence. Il concerne la plus grande de nos régions, celle dite du Grand Paris, qui, selon la formule consacrée, n’est rien d’autre que «le poumon économique de la France». Cette zone de 131 communes dont le PIB est jalousé par certains États de l’Europe s’apprête à vivre une contre-révolution: le pouvoir actuel, dans la lignée de ses prédécesseurs, veut imposer ni plus ni moins que la sortie de notre histoire républicaine à la française, comme en témoigne une note du préfet d’Île-de-France révélée avant les fêtes qui professe la suppression de tous les départements, donc de leur compétence. Inutile de chercher la «cohérence». Elle porte un unique nom: libéralisme. Et un cadre, soi-disant «libre et non faussé»: l’Europe des régions, par lesquelles les territoires et les métropoles s’extraient des processus citoyens en privilégiant les logiques marchandes et la compétition économique. Résumons: seules les grandes régions, mises en concurrence entre elles, sortiront vivantes du champ de bataille financier…
 
L’affaire est grave, mais loin d’être achevée. Car au départ, le Grand Paris était une idée qui aurait pu déboucher sur un projet mettant en œuvre plus d’égalité, plus de solidarité et plus d’inclusion en tant que réponse politique aux inégalités sociales et territoriales d’espaces urbains en profonde mutation. Le chemin inverse semble privilégié, visant à minimiser les champs d’action des collectivités locales pour réduire au maximum la place des services publics. À l’étape actuelle, la métropole du Grand Paris reste une communauté d’élus et pas assez celle des citoyens. Pourtant, quand on leur donne la parole, les habitants concernés ne taisent pas leurs aspirations, qui oscillent entre espoirs d’égalité et peur du déclassement. Ils savent que l’avenir de leur territoire peut leur échapper et se transformer en relégation territoriale… Chacun doit pouvoir juger sur pièces et s’opposer à la vision libérale de l’aménagement du territoire, donc de nos vies quotidiennes. Ça s’appelle la démocratie.
 
[EDITORIAL publié dans l’Humanité du 11 janvier 2018.]

lundi 8 janvier 2018

Le grand chantier des Amis : l’Humanité

L’assemblée générale de l’association Les Amis de l'Humanité se déroulera le 13 janvier, à la Maison des Métallos. La défense du journal de Jaurès sera l’objectif numéro un pour 2018.
 
Assemblée générale de 2017.
Devons-nous y voir un signe, sinon une bonne nouvelle? L’année 2017 a réservé une bonne surprise aux Amis de l’Humanité: pour la première fois depuis longtemps, l’association a de nouveau franchi la barre symbolique des 1 000 adhérents. Nos efforts payent, en particulier en faveur du développement des comités locaux, désormais une soixantaine en France, dont une trentaine font preuve d’une grande activité. Autant dire que la prochaine assemblée générale, convoquée ce samedi 13 janvier à la Maison des Métallos, dès 10 heures du matin, sera l’occasion de fêter ce petit événement, qui n’est pas que symbolique par les temps qui courent. Car la force collective des Amis, qui essaiment partout sur le territoire et témoignent d’une vitalité renouvelée, doit nous servir de tremplin au service du principal chantier qui nous attend, tous, en 2018: la préservation de l’Humanité. Ou, pour l’affirmer plus clairement: la sauvegarde du journal de Jaurès!

Chacun s’en souvient. Depuis l’appel du directeur, Patrick Le Hyaric, au printemps 2016, les dangers qui pèsent sur l’avenir de l’Humanité sont non seulement toujours réels mais plus brûlants que jamais. Cet appel à la solidarité financière a été entendu, l’élan de générosité des souscripteurs reste aujourd’hui encore impressionnant, comme en témoigne la «campagne des étrennes» lancée avant les fêtes. Sans nos lecteurs, dont les témoignages de fidélité et de confiance sont émouvants, le groupe l’Humanité n’aurait sans doute pas survécu. Mais le langage de vérité nous oblige à le dire: le combat continue, il n’est pas encore gagné. Nous avons besoin de toutes les volontés pour cette bataille à la fois urgente et essentielle, de tous ceux qui se battent encore pour la démocratie et préservent dans leur cœur l’idée que l’Humanité demeure indispensable au paysage de la presse française. Dans un texte publié dans nos colonnes en décembre, Patrick Le Hyaric avait d’ailleurs rappelé à nos lecteurs, sans ambiguïté, combien la partie n’était pas jouée. «L’augmentation générale des coûts de production des journaux, la réduction de certaines recettes de diffusion et de publicité prennent l’Humanité, comme d’autres journaux, dans un terrible étau qui pourrait être fatal si nous ne parvenons pas à créer des conditions nouvelles pour obtenir une stabilisation financière, écrivait-il. Malgré plusieurs tentatives, ces dix-huit derniers mois, nous n’y sommes pas arrivés. De nouveaux chantiers sont en cours pour y parvenir.»

mardi 2 janvier 2018

Notre honte

Le pouvoir installe la France dans le macabre cortège des pays murés dans leur indignité. Sans parler de la criminalisation de ceux qui aident les réfugiés...
 
«Étranger, moi-même.» Que reste-t-il, dans la tête et la conscience intime du chef de l’État, de cette conférence donnée en 1997 par Paul Ricœur, quand le philosophe déclarait: «L’hospitalité ouvre sur l’infini»? À voir la logique inhumaine qui prévaut à la réforme du gouvernement sur l’immigration, pas grand-chose en vérité… Depuis la circulaire du 12 décembre, signée par le ministre de l’Intérieur, les associations appellent massivement à la «résistance passive» pour refuser l’instauration du contrôle des migrants résidant dans les structures d’accueil, au nom d’un principe universel: les personnes recueillies sont d’abord des êtres humains, pas des dossiers administratifs. Emmanuel Macron donne la ligne, Gérard Collomb l’exécute avec zèle: traques, accélération des expulsions, allongement de la durée de rétention, etc. L’exécutif installe la France dans le macabre cortège des pays murés dans leur indignité. Sans parler de la criminalisation de ceux qui aident les réfugiés, comme en témoigne le cas exemplaire de Martine Landry que nous évoquons dans nos colonnes. Cette retraitée devenue, par la volonté des pouvoirs publics, l’une de ces «délinquants solidaires». De Menton à Briançon, la chaîne d’humanité continue pourtant de gravir des sommets aux côtés des migrants. Les voilà, les vrais premiers de cordée!
 
Sans tergiverser: solidarité et devoir d’accueil. Ainsi nous ne tairons pas notre honte devant cette obsession qui consiste à vouloir «trier» des humains. Ricœur d’un côté; la schlague gouvernementale de l’autre. Notre honneur à tous s’en trouve atteint. Fermer les frontières n’empêche pas les exils. Qui peut oser posséder droit de vie ou de mort sur des individus dont le pays d’origine ne peut ou ne veut assurer la «protection», comme le stipule un statut de la convention de Genève, depuis 1951? Chaque barbelé sur une route migratoire ouvre un autre chemin, souvent plus périlleux, comme dans le Briançonnais. Le repli a des conséquences désastreuses:  la mort pour les migrants, la prison pour les «aidants», la montée en puissance des nationalismes… Les réfugiés de guerre ou de misère disent le monde réel. Ils sont des messagers de l’histoire. C’est aussi notre histoire.
 
[EDITORIAL publié par l’Humanité du 3 janvier 2017.]

jeudi 21 décembre 2017

Villa(s)

À propos du chef-d’œuvre de Robert Guédiguian…
 
Lien. Souvent, quand tout commence tout finit… L’ultime bloc-notes de l’année 2017 (déjà) se devait d’être côté cœur en tant qu’expression d’engagement sublimé, comme une germination en chacun d’entre nous. L’idée vint en relisant quelques lignes du philosophe Abdennour Bidar : «On a oublié une évidence dans notre société: la fraternité s’apprend. On ne naît pas fraternel, on le devient.» Par vagues, aussitôt, les images du dernier film de Robert Guédiguian inondèrent la mémoire. Comme un rappel à l’ordre. Une injonction. Bref, une évidence, qui tient en une question solennelle quoique définitive: quand la vie se démonte, en soi ou autour de soi, comment rester fidèle à l’héritage de lutte et à l’idéal de justice auxquels nous aspirons ? Voilà le thème central de "la Villa", vingtième opus du réalisateur, l’un des plus magistraux par son ampleur philosophique et humaniste, surtout, l’un des plus urgents par les temps qui courent. Nous avons tellement besoin de nous sentir relié à toute l’humanité par un lien de cœur et de chair, à le regarder avec considération, bienveillance et confiance, sans prévention, présupposé ni défiance d’où qu’il vienne et quelle que soit son apparence. Ce lien, à la fois raisonné et ressenti spirituellement, ne serait-il pas, par hasard, une manière «politique» de vivre avec autrui?
 
L’argent. La première scène ouvre sur un nouveau monde. Un vieil homme, le patriarche, contemple la vue depuis son balcon en grillant une cigarette qu’il sait peut-être fatale, puis il est soudain frappé par une attaque. Il ne meurt pas, mais tombe en léthargie. L’imminence de sa mort suscite les retrouvailles de ses trois enfants. L’histoire commence. 

mercredi 20 décembre 2017

La guerre fiscale selon Trump

Les baisses d’impôts, estimées à 1.450 milliards de dollars sur dix ans, seront à sens unique. Les 1% les plus riches économiseront 60 milliards dès 2019.
 
Certains ont les références qu’ils peuvent: pour pousser sa stratégie du «réveil américain», l’illuminé de la Maison-Blanche, Donald Trump, vient de remporter une «victoire» politique en parvenant à faire adopter par le Sénat son hallucinante «réforme» fiscale, qui s’apparente à l’aggiornamento le plus important mené depuis celui infligé au peuple états-unien sous l’administration de Ronald Reagan, en 1986… Les baisses d’impôts, estimées à 1.450 milliards de dollars sur dix ans, seront à sens unique. Les 1% les plus riches économiseront 60 milliards dès 2019, tandis que les entreprises, en particulier les multinationales, réaliseront une formidable affaire puisque l’une des mesures les plus spectaculaires vise à baisser l’impôt sur les sociétés de 35% à 21%! Ajoutons par ailleurs qu’un dispositif permettra de rapatrier aux États-Unis les bénéfices réalisés par les entreprises américaines à l’étranger, conséquence de quoi nous pourrions assister à la relance d’une «guerre fiscale» en Europe – certains États se préparent déjà à s’engouffrer dans la brèche.
 
Et pour les plus pauvres, soit près de 23% de la population américaine? Rien. Et même pire que rien. Car, dans les interstices de ce texte qui creusera un peu plus les inégalités, il est prévu la suppression de l’amende pour les citoyens qui ne souscrivent pas d’assurance-santé, ce qui pourrait mettre à terre l’Obamacare, ce dont rêve Trump depuis son élection. Sans être devins, nous pouvons prédire l’avenir: le déficit budgétaire va se creuser et les décisions qui suivront se traduiront par une nouvelle saignée dans les dépenses publiques, à commencer par les programmes sociaux.
 
Les puissants, eux, sablent le champagne. Depuis le vote du Sénat, Wall Street flambe. Pensez donc, les premières projections montrent que les bénéfices des grandes entreprises – à leur zénith depuis la crise de 2008 – bondiront en moyenne de 10% à 30%, et bien au-delà dans certains secteurs comme l’aérien, la banque ou le raffinage. L’argent coule toujours vers l’argent. Et le ruissellement artificiel imposé par Trump profitera, encore une fois, au sommet de la pyramide. 
 
[EDITORIAL publié dans l’Humanité du 20 décembre 2017.]

jeudi 14 décembre 2017

Indistinction(s)

Johnny, ou cette « journée particulière ». 

Show-biz. «Ce monde tourne carré, je ne comprends plus rien aux gens», dit l’une. «Nous y participons d’une manière ou d’une autre, les gens, c’est nous», lui répond l’autre. ­Intranquille, la société française en tant qu’entité collective porte en elle, ces temps-ci, tous les symptômes d’une dislocation d’autant moins visible qu’elle reste sournoise, tapie dans les entrelacs d’une actualité dont nous subissons les assauts, de même que ses apparences imposées. Le désamour de la vie quotidienne habite chacun d’entre nous. Et le verbe «aimer», dans toutes ses acceptions, nous rappelle cruellement leur foncière incomplétude, leur irréparable inachèvement. À peine sortis de la «séquence Johnny», qui a tout écrasé, déjà devons-nous la déconstruire, prendre du champ, sinon de la hauteur. Le bloc-noteur ne se dédira pas et assume ce qu’il a écrit la semaine dernière, à savoir que le chanteur n’était «pas qu’un monstre sacré» mais aussi et surtout une singulière «passion française» à laquelle il convenait d’accorder de l’importance. Mais après? «La confusion mentale est pathologique quand on est seul, normale quand est plusieurs», disait Valéry. Et puis, dans le Monde daté du 12 décembre, Régis Debray, dans un long texte intitulé «Une journée particulière», est venu d’un trait de plume saisissant verbaliser, soumettre des idées qui ­dérangent, devancer, attiser le débat. Les philosophes – les authentiques – sont là pour ça. Et Régis Debray, qui n’a rien contre Johnny Hallyday et encore moins contre le peuple massé dans les rues de Paris, y va fort. Pour lui, l’hommage rendu par le président de la République marque une sorte de conversion à «l’institutionnalisation du show-biz, nouveau corps de l’État, sinon le premier d’entre eux», voyant, dans ce fait même, l’avènement d’une France américanisée où les «héros» sont des stars et non plus des combattants: «Combattre étant devenu honteux, analyse-t-il, le héros n’est plus celui qui se sacrifie pour sa patrie ou pour une cause, mais celui qui se fait voir et entendre de tous, devenant milliardaire du même coup.» En somme, dis-nous qui tu honores et comment, je te dirai où en est ton pays et son rapport à sa propre histoire, passée, présente et à venir…

Prix. Solennel, Régis Debray nous invite à bien réfléchir. «Cette journée marquera nos annales, tel un point d’inflexion dans la courbe longue d’un changement de civilisation», écrit-il. Rien de moins.

mardi 12 décembre 2017

La « bulle » bitcoin

Ce qui n’était au départ qu’une énième tentative de lancer une monnaie électronique alternative un brin « libertaire » et/ou « socialiste » afin de court-circuiter les banques excite désormais la convoitise de Wall Street. 
 
Aristote définissait une monnaie par ses trois fonctions essentielles: unité de compte, réserve de valeur et intermédiaire des échanges. Celles-ci, au fond, ont assez peu varié. Si ce n’est bien sûr la dématérialisation progressive des supports monétaires eux-mêmes. En 2009, au lendemain de la grande crise financière globalisée, le «code source» d’accessibilité du bitcoin était officiellement publié. Cette monnaie numérique aux mécanismes complexes et à la finalité obscure, crée par un mystérieux Satoshi Nakamoto – le pseudonyme d’une personne ou d’un groupe –, ne vaut alors que quelques centimes. Elle disparaît plus ou moins des radars, resurgit de temps à autre à la faveur de son principe, qui intriguent: le bitcoin est une monnaie à émission limitée, 21 millions d’unité, ce qui signifie que son cours ne peut que progresser, lentement mais inexorablement. Deux pas en avant, un pas en arrière. Et puis, brutalement, chacun a voulu être de la fête. En six mois, leur nombre a doublé. La valeur a explosé de +3000% en trois ans, jusqu’à dépasser, lors de sa première cotation sur Chicago Board Options Exchange (CBOE), les 18.000 dollars...
 
Une sorte de folie boursière. Car voyez vous, ce qui n’était au départ qu’une énième tentative de lancer une monnaie électronique alternative un brin «libertaire» et/ou «socialiste» afin de court-circuiter les banques excite désormais la convoitise de Wall Street. Cette «technologie monétaire» laisse entrevoir aux grands argentiers de nouvelles frontières du profit, ils ne s’en privent pas! Du coup, deux questions légitimes se posent. Assisterons-nous à une – improbable – intégration de cette monnaie virtuelle «libre» dans le système officiel? Ou plutôt à l’éclatement programmée de sa «bulle», simple symptôme supplémentaire? Un actif financier reste toujours soumis aux vents du capitalisme... Au XVIIe siècle, la tulipe, dont le bulbe coûta jusqu’à plusieurs milliers de florins, fut le miracle financier des Pays-Bas. Cela ne dura qu’un temps, tout s’effondra du jour au lendemain. Une indication en dit long sur l’actuelle ruée vers cette crypto-monnaie: les fonds spéculatifs multiplient les placements en bitcoin…
 
[EDITORIAL publié dans l’Humanité du 12 décembre 2017.]

jeudi 7 décembre 2017

Exception(s)

Johnny n’était pas qu’un monument français… 


«Adoration». À chacun son Johnny: voilà la seule explication rationnelle, celle qui, à la faveur du temps long, transforma l’idole en icône. Ce Belge au pseudonyme américain n’était pas qu’un monument français ayant traversé l’existence en calmant tout le monde par ses rebonds successifs, maîtrisant tous les styles (rock, blues, country, jazz, variétoche, etc.), chevauchant toutes les modes, arborant tous les costumes et épousant les hauts et les bas d’une société française suiviste, contradictoire, excessive, révoltée ou conformiste. Non, ce Français nommé Johnny était d’abord et avant tout une exception… française. Et pas la moins intéressante. Peu de disparus, partagés par tous ou presque pour mille et une raisons, entrent en effet dans nos légendes intimes en fracassant tous les cadenas de nos passés. On a beau s’énerver, se dire «mais non», «pas Johnny quand même», quelque chose qui tient plus de l’évidence intuitive que du respect raisonné nous rattrape par la manche. Un monstre, un totem, qui aura nourri à lui seul une passion française aussi durable qu’irrationnelle en tant que genre. Aucune définition ne lui colle vraiment à la peau, pas même celle du «riche» exilé fiscal ayant pour la chose politique (et publique) des idées si superficielles qu’il les assuma face à Giscard, Mitterrand, Chirac ou Sarkozy – c’est dire. Beaucoup se sont essayés au décryptage savant, dans l’exaltation légitime d’une performance musicale ou d’une rencontre privilégiée. D’Elsa Triolet, littéralement subjuguée dès 1964 par la performance scénique et vocale du gamin (un texte admirable des Lettres françaises en atteste), à Daniel Rondeau, qui recueillit ses confessions pour le Monde en 1998, des dizaines de portraits, tous différents les uns des autres, furent écrits en creux et en relief pour tenter de percer l’origine de cette étincelle qui irradiait les yeux du chanteur par sauts cumulés de générations. Le bloc-noteur lui-même doit passer aux aveux: en 2009, il s’en fallut de peu qu’il ne publie un pamphlet consacré à «l’adoration Johnny», si incompréhensible parfois et si unanimement célébrée qu’elle aurait mérité une mise en examen et une déconstruction. Las. Un ami cher s’y opposa de manière si véhémente qu’il provoqua une sorte de renoncement consenti. Aucun regret en vérité: l’ami en question évita sans doute au journaliste de l’Huma de sombrer dans le ridicule. Règle d’or: quand on ridiculise Johnny, il en sort toujours plus populaire (demandez aux créateurs des Guignols ce qu’ils en pensent)… De même, quand on chante à côté de Johnny, vous êtes réduits à néant par sa présence et sa voix de stentor dont l’aspérité et l’ampleur auraient mérité tous les tréteaux d’opéras… Rideau.

«Normal». Non, pas rideau! Avec ce vagabondeux de toujours, aux nuits plus longues que nos jours, le dernier mot ne peut pas être bref. 


mardi 5 décembre 2017

Salaire très minimum

Un groupe d'experts conseillent au pouvoir de supprimer la revalorisation automatique du salaire minimum. En somme, de mettre fin à l’indexation…

Ils osent tout. Voilà maintenant que le «groupe d’experts sur le Smic», consulté en amont d’une réunion de la Commission nationale de la négociation collective (CNNC), prévue le 18 décembre, s’essaie à des préconisations pour le moins explosives dont on croirait qu’elles ont été piochées dans le bréviaire du Medef sinon dans les têtes pensantes du macronisme ordinaire. Le cas est plus sérieux qu’il n’y paraît, car le rapport du groupe susnommé, dévoilé hier, donne le ton de la politique salariale qui risque de caractériser le quinquennat. Résumons : lesdits experts conseillent au pouvoir de supprimer la revalorisation automatique du salaire minimum. En somme, de mettre fin à l’indexation… Connaissant la composition monocolore (relevant du libéralisme économique) de cet aréopage, habilement remanié en août dernier, inutile de s’étonner. Y compris des arguments avancés. Voyez-vous, ces braves gens constatent une «embellie» de l’économie française mais d’une «ampleur moindre que celle observée dans l’environnement économique immédiat de la France». Du coup, face à ces «fragilités manifestes», nos experts en diable recommandent de «s’abstenir de tout ‘’coup de pouce’’ au 1er janvier 2018» afin de «ne pas fragiliser les améliorations en cours». Il y a plus intéressant encore. La «rapidité de la croissance du Smic», qui n’a pourtant connu aucun «coup de pouce» depuis 2012, serait «coûteuse pour les  finances publiques» du fait des exonérations de cotisations sociales consenties depuis les années 1990 pour «réduire les effets préjudiciables d’un Smic élevé sur (...) l’emploi des personnes les moins qualifiées»… On atteint des sommets!

Au prétexte que notre Smic est jugé par nos grands penseurs comme «élevé comparé à ses homologues étrangers», il s’agirait donc de le transformer en variable d’ajustement afin de tirer les rémunérations toujours plus vers des fonds abyssaux, sachant que les seuils d’exonération sont déjà des trappes aux bas salaires. Le Smic ne deviendrait alors qu’une question technique et plus du tout une affaire sociale et politique. Les experts, nous le savons, sont souvent des alibis. Macron a trouvé les siens pour accréditer l’idée de modération salariale globale. Attention danger!
[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 6 décembre 2017.]

jeudi 30 novembre 2017

Inclusive(s)

Comment l’antiféminisme a laissé son empreinte dans la langue française...

Langue. La République, une et indivisible: vous connaissez la formule consacrée. Et la langue française: une et indivisible? La langue, notre langue, est une page d’histoire imprimée par le temps long et les vieilles idées. L’unité linguistique fut une sorte de combat jalonné d’âpres bagarres, remporté assez récemment par l’État central, royal puis républicain. Mille ans de pensée et d’expressions collectives qui ont façonné une manière de s’exprimer. Richelieu créa l’Académie française, en 1635, en partie pour donner un cadre à la «langue naturelle» et «spontanée». Souvenons-nous pourtant que, au déclenchement de la Première Guerre mondiale, il y a cent ans, «plus de 50% des habitants ne parlaient pas le français», nous rappelle Alain Rey, le célèbre linguiste et lexicologue dans un entretien donné au Monde, le 25 novembre. Une interview si foisonnante qu’elle a comme «décoincé» le bloc-noteur. La question de notre langue paraît si absurdement sacrée –n’est-elle pas la «plus belle du monde»?– qu’il s’avère en effet difficile de s’attaquer à l’un des sujets les plus polémiques et complexes du moment: devons-nous, oui ou non, la féminiser, jusqu’où, et comment? Alain Rey, qui a longtemps présidé aux destinées du dictionnaire le Robert, auteur lui-même d’ouvrages à la fois érudits et vulgarisateurs, ne prend pas de gants: «L’antiféminisme a laissé son empreinte dans le français.» Inutile de nier l’évidence. La bicatégorisation féminin-masculin, telle qu’elle fonctionne en français, subalternise le féminin. Alain Rey analyse ainsi: «En France, comme dans les autres pays européens, une idéologie antiféministe imprègne la littérature du Moyen Âge et reste très sensible jusqu’au XIXe siècle: l’homme est partout. Aujourd’hui encore, elle porte les traces des jugements de valeur du passé, ce qui a engendré des problèmes de syntaxe, des problèmes de vocabulaire et des problèmes d’accord.» Une situation aggravée, dans la mesure où le français ne dispose pas du genre neutre: l’accord au masculin s’impose. Et s’impose donc avec lui un antiféminisme de base. Là non plus, pas de contestation possible. Bien que cela nous ait peu gênés dans notre apprentissage, comment justifier le fait que 49 femmes et un homme deviennent «ils» au pluriel? L’accord dit «de proximité» serait une solution acceptable. Alain Rey cite pour l’étayer le fameux vers de Racine, dans Athalie: «Ces trois jours et ces trois nuits entières.» Pourrions-nous ainsi écrire: «Les hommes et les femmes sont belles», même s’il s’agit d’humains et non plus de nature ou de choses? Pour l’instant, le féminin est littéralement occulté par ce masculin prétendument «genre non marqué», qui l’emporte et qui seul a le droit d’avoir des droits. Exemple: le masculin des «droits de l’homme».

mardi 28 novembre 2017

L’homme macronien

Devant une assistance de jeunes africains, à Ouagadougou, Macron espérait faire oublier l’impair commis par Sarkozy en 2007. («L’homme africain n’est pas entré dans l’Histoire»). Mais la condescendance, hélas, était aussi au rendez-vous…  

Pour sa première «tournée africaine», Emmanuel Macron n’a pas été accueilli n’importe comment au Burkina Faso. Atmosphère pesante, climat tendu, écoles fermées durant deux jours à Ouagadougou. Avant son «discours à la jeunesse», tandis que des manifestations se déroulaient au cri d’«À bas l’exploitation de l’Afrique par l’Occident», deux symboles de la Françafrique étaient visés, par une grenade, lancée contre des soldats français, puis par un caillassage d’un minicar, dans lequel étaient présents des chefs d’entreprise. Les spectres de la Françafrique des héritiers des colons blancs ne sont jamais bien loin… Devant une assistance de jeunes, Macron espérait faire oublier l’impair commis par Sarkozy en 2007 («L’homme africain n’est pas entré dans l’Histoire»). Le chef d’État a bien sûr reconnu que «les crimes de la colonisation européenne» étaient «incontestables». Il s’est même déclaré favorable à la déclassification des archives sur l’assassinat de Thomas Sankara. Mais la condescendance, hélas, était aussi au rendez-vous…

Lors de son «grand oral», le président a habilement prétendu qu’«il n’y a plus de politique africaine de la France» tout en parlant du «lien indéfectible» en proposant «un nouveau partenariat» et en défendant des perspectives revisitées en faveur des entreprises françaises. En somme, il convient de lire entre les mots pour comprendre que ce énième discours sur les «nouvelles» relations franco-africaines était aussi une manière d’accréditer des pans entiers de la politique africaine de la France… Emmanuel Macron avait l’opportunité de poser des actes concrets, il n’a posé que des mots. Ces derniers ne soigneront pas les maux de la Françafrique, qui avance désormais masquée. Il a pris un ton professoral pour expliquer qu’il n’était pas là pour donner des leçons, passant son temps à en donner à cette jeunesse africaine venue l’écouter, une jeunesse qui, précisément, aspire à un autre mode de développement et refuse la double peine: la misère chez eux ou les périples terrifiants de la migration contrainte. Les faits sont têtus. L’aide de la France aux pays pauvres a plongé, de 0,50% (du RNB) en 2010 à 0,38% aujourd’hui. L’homme macronien n’est pas entré dans l’histoire africaine.


[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 29 novembre 2017.]

jeudi 23 novembre 2017

Connerie(s)

Interdire la clope dans le cinéma? Un bon havane et taillons la route!

« Reset ». Et si nous nous intéressions à ce moment délirant qui traverse la société, la nôtre, où la distinction entre l’œuvre et l’auteur s’avère impossible, où il devient improbable d’entrevoir la différence entre la réalité et la représentation, entre le réel et l’imaginaire, et où des brigades moralisantes vont bientôt se transformer en office de «comité de censure» pour tout et n’importe quoi. Ne lisons plus Céline et Simenon (et bien d’autres). Ne regardons plus de films de Polanski ou d’Hitchcock (et tant d’autres). N’écoutons plus Jim Morrison ni Gainsbourg (et mille autres). Par peur de passer pour un pédophile ou un fasciste, un déviationniste ou un transgresseur hideux, évitons toute création artistique venant de personnages un peu fous, drogués et/ou très alcooliques, parfois déviants sur le plan éthique et politique. Aseptisons-nous du crâne au pied, jusque dans nos moindres pensées. Changeons notre disque dur, oublions notre savoir livresque et notre culture ambivalente, brûlons nos neurones et appuyons sur «Reset» et «Echap» une bonne fois pour toutes, comme sur les réseaux sociaux, quand il suffit d’effacer un «ami» de sa liste, d’enlever un tweet ou un post et de passer à autre chose en pratiquant l’amnésie à tous les temps. Bienvenues, blanches colombes. Le monde nouveau vous tend les bras. Souriez, vous êtes filmés. Vous voilà beaux et présentables aux plus offrants. Et si vous avez des doutes, taisez-vous, esprits faibles! Certains réfléchissent à votre place. Ils disposent d’un «temps de cerveau disponible», hégémonique et assez inépuisable.

Interdire. On nous a menti. Dieu n’est pas un fumeur de havanes. Et Sganarelle n’a jamais dit: «Qui vit sans tabac n’est pas digne de vivre.» Dom Juan a-t-il seulement existé dans la tête de Molière? La bonne parole divine s’est donc exprimée: «Je ne comprends pas l’importance de la cigarette dans le cinéma français», a déclaré Agnès Buzyn, alias ministre de la Santé (à ne pas confondre avec la prison du même nom). Ainsi, nous serions tous conditionnés, incités «culturellement» à fumer. Imbéciles que nous sommes! 


dimanche 19 novembre 2017

Verticalité absolue

A En marche!, Emmanuel Macron prend toutes les décisions. Non seulement tout le monde le sait, mais chacun, à l’intérieur de la mouvance ou à sa périphérie, maintient son petit doigt sur la couture du pantalon. 

La radicalité de la méthode a pour vocation de s’imposer à tous: «l’État, c’est moi», «l’exécutif, c’est moi», «le patron de la start-up France, c’est moi», «le parti, c’est moi»… pour un peu, on croirait: «Les Français, c’est moi.» Après quelques crises internes, le mouvement LREM du président s’est donc doté d’un «chef» un peu fantoche en la personne de Christophe Castaner, par ailleurs déjà secrétaire d’État. Le scénario, écrit à l’avance, n’a qu’un mérite: à En marche!, Emmanuel Macron prend toutes les décisions. Non seulement tout le monde le sait, mais chacun, à l’intérieur de la mouvance ou à sa périphérie, maintient son petit doigt sur la couture du pantalon. Soit on est content, soit on sourit faussement. Une seule règle: garde à vous! Avant son élection, Macron prétendait rénover la vie politique du «vieux monde». Le réveil s’avère brutal pour certains de ses affidés. Notons que l’embarras des conseillers d’Édouard Philippe à Matignon –qui expriment en off un bout de la parole du premier ministre– a quelque chose d’instructif. L’un d’eux nous déclare: «Il va quand même un peu loin.» Vous aurez compris que le «il» désigne le chef de l’État…

Nommons les choses: le pouvoir de la verticalité absolue en monarchie républicaine. Ne nous y trompons pas. Chez Macron, cette option assumée de contrôle total n’a rien d’une façade stratégique. C’est un projet politique libéral et global voulant irriguer tous les domaines de la société et dont nous connaissons désormais l’ampleur: du Code du travail à l’assurance-chômage, en passant par la protection sociale, le Smic, etc. L’hôte de l’Élysée tente en effet d’opérer, dans les esprits, une sorte de renversement institutionnel. Souvenons-nous. Il y a un an encore, tout semblait en place, ou presque, pour que les citoyens puissent enfin renverser la Ve République et son caractère absolutiste. Voilà que ce cadre-là nous revient en pleine face, de la pire des manières. Macron veut démontrer, jusqu’à l’absurde, qu’il peut réactiver un système moribond inventé par un général d’armée. Pari risqué. Car les Français veulent-ils vraiment de l’hégémonie d’un homme incarnant le pouvoir personnel à ce point, même drapé des mots illusoires du «nouveau monde»?

[EDITORIAL publié dans l'Humanité 20 novembre 2017.]

jeudi 16 novembre 2017

Quartier(s)

Macron aux banlieues: «Aide-toi,  le ciel t’aidera!»

Banlieues. «Aide-toi, le ciel t’aidera!» Cette formule résume assez bien le message délivré par Emmanuel Macron aux quartiers populaires. Notre colère froide suite à son discours fleuve prononcé à Roubaix ne s’atténuera pas de sitôt. Beaucoup de paroles, de la communication huilée afin de satisfaire les chaînes d’info, un petit côté «charité» pour toucher le «ventre mou» de la population et au final, une impression d’immense gâchis que ne rehausse en rien la «philosophie» macronienne en direction des plus faibles. Ah! bien sûr, notons par honnêteté intellectuelle que le président n’a pas joué les sous-Valls, puisqu’il a dénoncé les harangues qui stigmatisent: «Je ne confondrai jamais les quelques milliers de radicalisés et les millions d’habitants des quartiers.» Nous ne saurions le taxer d’insincérité sur ce plan. Selon lui, «la République a démissionné». Phrase forte, qui n’est pas sans rappeler quelques-unes des nôtres. Par les temps qui courent, ne sous-estimons pas la tâche ardue consistant à braver l’opinion dominante conditionnée par les éléments de langage des éditocrates. Dont acte au chef de l’État. Mais après? Cette visite en «banlieue» n’était en rien pour les «marchiens» le signe d’un retour sur terre. Les actes et les «preuves d’amour» ne suivent pas. Sauf à considérer que son discours méritocratique de réussite individuelle vaut tous les engagements… Avec Nicoléon, ce n’était plus la «culture pour tous» mais la «culture pour chacun». Avec Macron, ce n’est plus la «réussite pour tous» mais la «réussite de chacun». Nuance fondamentale. Changement de paradigme. Pour le président, la politique de la ville (dépourvue désormais de ministère, ceci expliquant cela) passe moins par la mobilisation collective des actions politiques, économiques et sociales que par la réussite individuelle. Le propos sous-jacent est délirant: «Si tu n’y arrives pas, c’est de ta faute.» Certains y voient une cohérence: après avoir vanté les mérites des premiers de cordée de la finance, Macron célèbre les premiers de cordée… des quartiers.


lundi 13 novembre 2017

Le fondé de pouvoir

Une définition s’impose d’elle-même concernant Macron: la fameuse boussole «de gauche et de droite» n’était qu’un artefact pour ne pas dire «de droite et de droite»...

Gattaz a trouvé son champion...
Six mois jour pour jour –déjà!– qu’Emmanuel Macron a pris ses fonctions. Et une impression de rouleau compresseur que rien n’atténue dans la réalité des faits, des paroles et surtout des décisions. Comme si le retournement du «cercle de la raison» avait gagné bien des esprits face à ce chef de l’État que certains – par malice et/ou intérêt – ne parviennent toujours pas à «identifier» sur l’échiquier politique, alors qu’une définition, vérifiable celle-là, s’impose d’elle-même: la fameuse boussole «de gauche et de droite» n’était qu’un artefact pour ne pas dire «de droite et de droite». Macron parlait de gauche comme on parle du nez pour conquérir la place; depuis, il tranche à droite afin de satisfaire ceux pour lesquels il a été élu. Venu pour soi-disant apprivoiser la Bête, l’apprenti-dompteur a filé bras dessus bras dessous avec elle. Et même pas par la porte de service. Non, il avance droit devant par le grand escalier de l’Élysée!

Tout le monde devrait maintenant le savoir. Macron est le «président des riches», mais il assume aussi pleinement d’être celui de toute une classe qui ne pense qu’à la «loi du marché», vous savez, ce nouveau vocable pour ne pas prononcer le mot «capitalisme». Ce libéralisme sans tabou et en action dans les tous les domaines, la droite et le Medef réunis en avaient rêvé. Macron tente de le mettre en œuvre. Les puissants lui ont délivré une procuration comme à un vulgaire fondé de pouvoir, et il frappe vite et fort pour rattraper le temps perdu, en quelque sorte, et mener des contre-réformes impopulaires que ses prédécesseurs n’avaient pas réussi à imposer. Une stratégie du choc. Tout doit y passer. Code du travail, assurance-chômage, protection sociale, Smic, etc. Et tout cela au nom d’une inspiration libérale vieille pourtant d’une génération et dont la mise en œuvre n’a servi à rien d’autre qu’à la concentration des richesses, à l’accroissement des inégalités et, ne l’oublions jamais, à l’échec économique, partout! Cette forme d’inconscience politique peut-elle durer? Dans un monde prétendument dominé par un Donald Trump, il est facile d’apparaître brillant ou de se déclarer «progressiste». Même les chimères scintillent parfois. Et il arrive aux pires libéraux de savoir conjuguer le verbe «progresser» à tous les temps… ou presque.
[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 14 novembre 2017.]

vendredi 10 novembre 2017

Salaud(s)

Le capitalisme ? Optimisation et évasion fiscales… 

Nausée. Ainsi donc, depuis le début des années 1980, à l’abri des regards indiscrets, une puissante industrie mondiale de malins et de coquins de la finance globalisée organise ses petites tambouilles aux îles Caïmans, au Luxembourg, à Hongkong et ailleurs, où des «institutions» financières et des groupements d’avocats – des véritables cabinets noirs sans foi ni loi – offrent leurs services à des particuliers fortunés et aux multinationales capables de tout pour «optimiser» leurs profits… Dix-huit mois après les «Panama Papers», une nouvelle enquête d’ampleur portant sur environ sept millions de documents issus d’une fuite massive de données publiés par plusieurs journaux, porte un nouveau coup de projecteur sur les trous obscurs de la finance mondiale et révèle comment, grâce à des schémas sophistiqués, des milliers de milliards de dollars échappent toujours aux fiscalités des Etats et aux autorités dite «de régulation». Chiffres à l’appui. Ceux-ci donnent le vertige. Selon des calculs fiables et recoupés par Le Monde, l’évasion fiscale des entreprises et des grandes fortunes coûterait 350 milliards d’euros de pertes par an aux Etats de la planète, dont 120 milliards pour la seule Union européenne… Selon ces données, qui ont le mérite d’exister pour la première fois «officiellement», le manque à gagner pour la France atteindrait 20 milliards d’euros par an. Et pourtant, nous savons que ces révélations ne constituent qu’un bout de l’iceberg, d’autant que, contrairement aux «Panama Papers», cette nouvelle enquête concerne moins le blanchiment d’argent sale (trafics d’armes, de drogue, etc.) que des schémas légaux montés par des bataillons d’experts en optimisation fiscale. L’argent, ici, a le plus souvent été soustrait à l’impôt de façon légale ou aux frontières de la légalité, grâce aux failles des systèmes fiscaux dont les rouages donnent la nausée. Ils osent tout. Non seulement ils se goinfrent cyniquement sur le mode des pires sociétés secrètes, mais ils trichent et mentent. Leur quotidien s’appelle manipulation. Et leur crime se définit aisément: en réduisant les recettes fiscales des nations, ils accroissent les inégalités et alimentent l’instabilité financière mondiale. Le capital règne en maître. Lisez plutôt: à l’échelle internationale, plus de 40% des profits réalisés par les multinationales sont délocalisés artificiellement dans les paradis fiscaux, tandis que près de 10% de la richesse financière des particuliers s’y dissimulent. Disons-le sans façon: ils devraient être passibles d’un tribunal pénal international !

vendredi 3 novembre 2017

Mâle(s)-élevé(s)

«Libéralisme sexuel» et «libéralisme économique», main dans la main?
 
«Jouir.» Ainsi donc, chacun y va de son étonnement plus ou moins avoué. À commencer par les hommes eux-mêmes – écoutez vos entourages réciproques –, qui se connaissent décidément mal. Beaucoup – pour ne pas dire une ultramajorité d’entre eux – disent ne pas en revenir des chiffres qui, jour après jour, se publient dans les journaux concernant le harcèlement sexuel et plus largement les violences faites aux femmes. Au travail, dans la rue, surtout dans le cercle familial ou amical. Partout, en somme. Le sondage de référence le plus récent, réalisé par Odoxa, montre que 53% des femmes interrogées affirment en effet avoir été victimes de harcèlement ou d’agressions sexuelles, sachant que, pour les moins de 35 ans, la proportion s’élève à 63%. Des chiffres terrifiants : nous parlons de la France! La parole se libère enfin et, dans le flot de cette libération sans précédent –même en préservant une distance critique et d’analyse requise–, nous constatons, atterrés, l’ampleur de l’hypocrisie profondément ancrée dans les mentalités hexagonales. Chaque signe d’ignorance feinte, mieux que des démonstrations ou des «preuves», acte le non-dit généralisé, le retard culturel et politique dont nous souffrons collectivement, même si la «tolérance sociale» paraît diminuer à l’encontre de ces agissements délictueux, comme en témoignent les évolutions de traitement des «affaires» successives (Polanski, Strauss-Kahn, Baupin, Weinstein…). Les «porcs» que dénoncent les femmes, ce sont leurs maris, leurs frères, leurs fils, leurs amis, leurs collègues, leurs supérieurs hiérarchiques, au point que nous puissions douter qu’une seule femme n’ait jamais subi les assauts – quelle qu’en soit la forme – de prédateurs. Et s’il existe forcément des prédatrices qui usent parfois de leur position dominante, au moins un trait commun les relie dans leur volonté de consommer à tout prix: «jouir sans entrave», comme on dirait «consommer sans entrave». La société étant ce qu’elle est devenue, beaucoup ont écouté au pied de la lettre l’injonction paradoxale des soixante-huitards. Et pour cause.
 

mercredi 1 novembre 2017

La Sécu en danger !

Ambroise Croizat.
Avec l’adoption en première lecture du budget de la Sécurité sociale, les Français savent-ils ce qui les attend et ce qui, à terme, pourrait jeter à bas la protection sociale à la française, dont les fondements universels plongent loin leurs origines dans l’histoire des luttes populaires nationales?

Une question mérite d’être posée assez brutalement: les Français ont-ils vraiment conscience de ce qui vient de se passer à l’Assemblée nationale? Avec l’adoption en première lecture du budget de la Sécurité sociale, savent-ils ce qui les attend et ce qui, à terme, pourrait jeter à bas la protection sociale à la française, dont les fondements universels plongent loin leurs origines dans l’histoire des luttes populaires nationales? Ont-ils la moindre idée de ce qu’ils risquent de perdre en se laissant déposséder de ce formidable projet de société, qui, selon l’ouvrier communiste devenu ministre Ambroise Croizat, devait «mettre fin à l’obsession de la misère» et voulait que «chacun cotise selon ses moyens et reçoive selon ses besoins»? Pour parvenir à anéantir ce conquis de civilisation jalousé dans le monde, Macron et son gouvernement viennent d’enfoncer l’un des fondements essentiels de notre solidarité: les cotisations sociales. Depuis soixante-dix ans, un continuum de plans de casse n’a cessé de mettre à mal cette pierre angulaire de notre pacte social, qui s’adosse à un principe général consistant à ce que les prestations de Sécurité sociale bénéficient à toutes et tous, sans distinction de revenus, puisque ses recettes sont précisément assises sur des cotisations calculées sur les revenus. 

Le rêve du patronat se transforme en arme gouvernementale! N’écoutez pas les discours dominants. Supprimer les cotisations sociales, ce serait exonérer le patronat de l’augmentation des salaires – dont la cotisation est partie intégrante – et ainsi tarir la source permettant d’assurer en commun la protection sociale, qui n’est ni un coût ni une dépense, mais une production de santé. D’autant que la destination de cette «économie» patronale ne servira qu’à nourrir les actionnaires. À cette atteinte aux salaires s’ajoute une double peine, terrible elle aussi : la hausse de la CSG, qui va alourdir la feuille d’impôt en fiscalisant la protection sociale. Par la fin du mécanisme de solidarité, la mort de la cotisation sociale signifierait celle de la Sécu, ni plus ni moins. Une coquille vide livrée aux requins des assurances privées. La fin de l’égalité et du droit de vivre dignement. 

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 2 novembre 2017.]

vendredi 27 octobre 2017

Record(s)

Capitaine Marleau cartonne. Le triomphe politique de Corinne Masiero.

Politique. «Je suis une révoltée, une révolutionnaire… C’est une vocation périlleuse.» Connaissez-vous beaucoup d’actrices capables de prononcer semblable phrase dans les couloirs de la rédaction de l’Humanité? Et d’ajouter ceci: «Depuis toujours j’ai pris le parti des humbles et des opprimés – car c’est mon parti – à la face de tous les pouvoirs établis, surtout celui de l’oligarchie financière.» Celle qui parlait ainsi en 2015, lors d’une de ses plus belles prestations («rédactrice en chef d’un jour» du journal de Jaurès), cartonne tous les mardis soir sur France 3. Un succès colossal qui nous réjouit autant qu’il nous conforte. Corrine Masiero, née à Douai, y campe la «Capitaine Marleau», cette héroïne atypique au franc-parler et à l’accent chti qui pénètre dans nos salons chaque semaine pour une séance de maintien et/ou de rattrapage politique. Le bloc-noteur assume ce qu’il vient d’écrire. Car le personnage de cette gendarme gradée, outre qu’elle nous ferait aimer toute la flicaille de la terre (c’est dire l’ampleur de l’exploit!), se confond tellement avec celle qui l’incarne à l’écran que nous ne savons plus qui nous regardons: Marleau ou Masiero ? « J’ai tellement l'air pas fute-fute que les gens ont pitié de moi et finissent par s'accuser de tout et de n'importe quoi. » Cette réplique lancée par la capitaine au cours d'un épisode de la série résume parfaitement le rôle interprété par Corinne Masiero, une femme gendarme à la dégaine improbable, aussi sarcastique qu'attachante, toujours flanquée d'une chapka désormais culte et moins soviétique que confortable. Elle raconte: «Pourquoi une gonzesse devrait être glamour? C’est encore une fois un truc qu’on colle comme ça. Un truc machiste. Marleau, ce n’est pas ça.» L’explication s’avère assez simple en vérité: Marleau, c’est Masiero et vice versa. La manière dont cette comédienne de 53 ans se réapproprie ses répliques donne, en effet, du mordant aux dialogues et offre aux téléspectateurs une authenticité rare. La réalisatrice Josée Dayan (Le Comte de Monte-Cristo, Les Rois maudits, etc.) ne le cache pas: «Corinne improvise tout le temps, elle rajoute des dialogues, des pics, des saillies politiques qui lui viennent naturellement. Marleau est à son image, une femme engagée, citoyenne, qui n’a pas sa langue dans sa poche.» D'autant que l’actrice, toujours en pleine improvisation, ne prévient pas forcément ses collègues.

jeudi 19 octobre 2017

Domination(s)

Le scandale des abus sexuels d’Hollywood n’en est qu’à  ses débuts…

Complice. Un alignement de planètes s’avère parfois nécessaire – hélas – pour que des omertas explosent comme des étoiles. C’est seulement après que nous constatons les conséquences d’ondes gravitationnelles qui secouent l’espace-temps et, au bout du compte, nos consciences d’être humains. Nous avons tous compris que le plus gros scandale de l’histoire d’Hollywood depuis des décennies n’en était qu’à ses débuts. À l’échelle du cinéma américain, qui compte tant dans l’imaginaire collectif «occidental» et désormais bien au-delà, il y a tout lieu de penser que la presse et surtout la justice vont s’emparer des abus sexuels du producteur Harvey Weinstein pour s’interroger sur le «système» qui a prévalu si longtemps, en se posant cette question récurrente dès qu’un scandale de ce type émerge des limbes : pourquoi l’usine à rêves n’a rien vu, ou plus exactement, pourquoi n’a-t-elle rien voulu voir de ce «système» constitué de rabatteurs, d’une armée de conseils, d’agents, d’acteurs et même de journalistes? L’actrice Jane Fonda vient de révéler avoir été «au courant» de ces agissements et qu’elle avait «honte» de s’être tue. Sans se ménager, elle appelle son comportement une «culture de la complicité». Sa contrition en dit long. En cause, l’usine à harcèlement et à abus sexuel, dont il convient simplement de se demander comment elle a pu perdurer, sachant que l’actrice française Léa Seydoux, autre victime, ajoutait l’autre jour qu’elle rencontrait «tout le temps» des hommes comme Weinstein. Sous-entendu: aux États-Unis, mais également en France ou ailleurs… Appliqué à la vie de tous les jours, ici-maintenant et ici-chez-nous par exemple, imaginez un peu ce que cela signifie pour les femmes, quel que soit leur «cadre» familial ou professionnel. 

Interdit. Ce que révèle l’affaire hollywoodienne, au moins, c’est que le harcèlement sexuel concerne précisément tous les milieux. Omerta. Tabou. Peur. Pression. Autocensure… Les mots se bousculent légitimement, quand des femmes courageuses osent enfin parler. Juste parler, tant il s’avère difficile – en ce domaine si particulier – de parvenir à affranchir sa propre parole, de dépasser le déshonneur vécu, de chasser ses doutes et ses craintes de répercussions pour ses proches ou sa carrière du fait même que, à tous les échelons, nos sociétés patriarcales et archaïques restent dominées par les hommes.

mardi 17 octobre 2017

Dialectique pitoyable

61% des personnes qui ont regardé Macron dimanche soir affirment ne «pas avoir été convaincues» à l’issue de cette interview sans surprise, d’où il ressort l’essentiel de son idéologie appliqué à tous les sujets économiques et sociaux: le mépris de classe.

En politique, l’indifférence n’a rien d’un péché véniel. C’est même souvent tout le contraire, une forme de toute-puissance revendiquée. Les Français qui ont écouté Emmanuel Macron, dimanche soir, le savent aussi bien que nous. Sa tentative d’«améliorer sa relation au peuple», selon les mots off d’un de ses conseillers, a tourné au fiasco. Près de 10 millions de téléspectateurs l’ont regardé, et déjà un sondage Harris Interactive vient doucher ses espoirs: 61% des personnes «exposées à la prise de parole du président» affirment ne «pas avoir été convaincues» à l’issue de cette interview sans surprise, d’où il ressort l’essentiel de son idéologie appliqué à tous les sujets économiques et sociaux: le mépris de classe. Et il assume! Alors que le climat a sévèrement évolué depuis la signature des ordonnances, le chef de l’État, tel qu’en lui-même, a défendu son style comme ses choix stratégiques, sans jamais tenter de jouer sur l’affect ni regretter, ne serait-ce qu’entre les lignes, quelques-unes de ses expressions suffisantes, qui jalonnent son court séjour à l’Élysée («fainéants», «ceux qui ne sont rien», etc.). Au moins porte-t-il le vrai visage du pouvoir qu’il incarne, à savoir une politique au service des plus riches et du capital financier. Qu’on ne s’y trompe pas, sa parole et ses actes ne changeront pas. Ses propos sur la supposée «jalousie» de ceux qui souffrent envers les riches, et plus encore sa métaphore de la «cordée» sont d’une limpidité exemplaire. Cela présuppose qu’à aucun moment il n’existe d’antagonisme d’intérêt ou social entre «ceux qui réussissent» – donc les patrons et les riches – et ceux qui suivent, relégués la plupart du temps…

Ainsi, critiquer des choix fiscaux qui vont provoquer de nouvelles injustices criantes reviendrait à être jaloux des «gagneurs»? Tout s’exprime là, dans cette vision du monde si proche d’un salon de Lampedusa, mais si loin de la pensée de Jaurès. Cette dialectique de la «réussite individuelle» à tout prix, en opposition bien sûr à la justice sociale, est tellement pitoyable que nous n’avons qu’une phrase pour la qualifier: Macron est le président d’une grande entreprise de domination, celle des puissants.
[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 17 octobre 2017.]

jeudi 12 octobre 2017

Flâneur(s)

Pierre-Louis Basse, après trois ans passés à l'Elysée, publie un grand livre sur son expérience de "plume" du président. 

Bagage. Sujet délicat. Celui du temps des aveux, en quelque sorte. Que l’on s’inflige à soi-même, non sans tremblements ni périls, quand on ausculte de près tout combat solitaire transformé en devoir sans gloire… Durant près de trois ans, le journaliste et écrivain Pierre-Louis Basse fut conseiller «grands événements» de François Hollande. Un titre pompeux à la signification simple : l’homme devint l’une des «plumes» du président. Cette expérience particulière nous est donnée à lire, dans le "Flâneur de l’Élysée" (éditions Stock, 272 pages). Et Pierre-Louis nous livre un vrai texte littéraire. Un exploit rare, sinon essentiel, que nous consignerons pour toujours parmi les rares références du genre. Vous l’avez compris. Le bloc-noteur prend le risque de l’éloge lucide. Pensez donc. Vanter le récit édité d’un ex-conseiller de Normal Ier, après tant de chroniques acharnées contre l’ancien occupant du Palais, quelle forfaiture! Pas facile, n’est-ce pas, de laisser de côté l’affect politique. Et de ne pas reprocher à cet homme, avec le recul, d’avoir dit oui à un chef d’État qui lui proposait d’œuvrer dans les coulisses de l’ultrapouvoir. L’auteur lui-même, d’ailleurs, interroge dès le début de son livre le sens de sa démarche: «Maman, la communiste de toujours – vaincue en 1989 par le cancer et la chute du mur de Berlin réunis –, n’aurait pas caché son amertume et sa colère. Son propre fils embauché par un président social-démocrate. (…) Je soulève un coin de rideau du temps qui passe si vite, et j’aperçois son regard de braise: “Mon petit Pierrot, tu pètes vraiment au-dessus de ton cul!”» Seulement voilà, ces années à l’Élysée, le «petit Pierrot» les assume. 

Telle une habile mise en abyme personnelle. Comme un bagage lourd à porter, un joli fardeau pouvant brûler l’échine et lacérer les raisons même de l’engagement. Car tout figure dans ce récit de souvenirs aigres-doux enfantés à l’intérieur de cette bourgeoise «pension de famille». L'écriture talentueuse et sincère. Le souffle ténébreux. La franchise crue. L’ampleur humaniste. Et, bien sûr, une double amertume: celle générée par le désolant bilan d’un quinquennat, d’où le caractère annonciateur du propos; celle aussi de s’être souvent senti inutile, de ne jamais (ou trop rarement) retrouver trace de ses propres écrits dans les discours du président, biffés, reformulés, démembrés. Le conseiller ne ménage pas sa peine, mais finit par se désoler d’assister, impuissant, au massacre de sa «copie» par des collègues rompus aux humiliations, tous énarques ou presque. «On veut du souffle!» lui ordonne Jean-Pierre Jouyet. Pierre-Louis constate: «À peine quelques semaines dans la pension, et je n’étais déjà plus qu’un élément de langage. J’avais le bourdon.» Se dresse peu à peu le portrait d’une machine à broyer – aux satisfactions exceptionnelles. 


lundi 9 octobre 2017

« Bordel » organisé

Ce mardi, les fonctionnaires sont donc dans l’action à l’appel de la totalité des neuf fédérations syndicales qui regroupent les 5,4 millions de salariés des trois secteurs concernés (État, hospitalier et territorial). Un événement considérable.
 
 
Le «bordel», ça s’organise. C’est même à ça qu’on reconnaît l’esprit français. Dans son genre, Emmanuel Macron aura réussi un bel exploit dans l’histoire sociale récente, que nous mettrons pour une fois à son crédit. En quelques mois d’exercice, il a reconstitué une unité syndicale qui n’avait plus été observée dans la fonction publique depuis au moins dix ans. Ce mardi, les fonctionnaires sont donc dans l’action à l’appel de la totalité des neuf fédérations syndicales qui regroupent les 5,4 millions de salariés des trois secteurs concernés (État, hospitalier et territorial). Un événement considérable, à la mesure du moment et des enjeux. Et bien que leurs revendications soient en apparence «catégorielles», elles concernent chacun d’entre nous, ce qui nous permet d’écrire en toute conscience: les fonctionnaires entrent dans la danse! Pour le dire autrement, le front «social» anti-Macron s’élargit. Mieux, les agents publics montrent l’exemple de l’unité, en quelque sorte, d’autant qu’il ne s’agira pas d’une «simple» journée de grève et de mobilisations afin de réclamer l’ouverture d’«une véritable négociation salariale», mais bien d’un mouvement large pour défendre – en général – l’avenir des services publics, ce bien commun de tous, à commencer par ceux qui n’ont rien ou si peu… 
 

jeudi 5 octobre 2017

Violence(s)

Samedi dernier, sur France 2: face aux larmes de Sandrine Rousseau, l’effroyable arrogance égocentrée de Christine Angot... 

Dérive. Ainsi donc, au règne de l’infobésité et du spectacle télévisuel, tout est possible. Et parfois tout se résume à une question: jusqu’où accepte-t-on d’aller pour provoquer du «buzz», construire de la «polémique» et, au bout du compte, assurer des «audiences»? Cette interrogation s’adresse cette fois à Laurent Ruquier, ce qui ne s’était jamais produit sous la plume du bloc-noteur en quinze années d’exercice. Mais ce qui s’est déroulé samedi dernier sur le plateau d’On n’est pas couché, sur France 2, n’appartient hélas plus au simple ressort des «dérapages» constatés périodiquement dans la bouche de ses chroniqueurs depuis tant d’années, mais bien d’une dérive en bonne et due forme, dérive d’autant plus sournoise qu’elle semble occuper chaque semaine un peu plus d’espace à mesure que les seuils de tolérance progressent, quels qu’en soient les coupables ou les raisons. Sandrine Rousseau, ancienne porte-parole nationale d’Europe Écologie-les Verts, y venait pour évoquer la sortie de son livre, Parler (Flammarion), dans lequel elle témoigne de l’agression sexuelle dont elle aurait été victime de la part du député écologiste Denis Baupin, et encourager les femmes victimes à ne plus rester dans le silence. Sujet clivant, passionné et évidemment compliqué, puisque l’affaire en cause a été classée «sans suite» par la justice pour «prescription des faits». Face à Sandrine Rousseau, Christine Angot et Yann Moix, les dégoupilleurs du PAF parés du statut de «chroniqueurs», qui confère, chacun le sait, beaucoup de liberté de ton, du rire à la méchanceté, de l’ironie douce à la descente en flammes. Parfois suscitant des larmes. Comme l’autre jour. Les larmes de Sandrine Rousseau. Nous ne jugerons pas là le bien-fondé de ses sanglots ni leur pertinence en un tel lieu, car ce qu’elle voulait, au fond, était assez prosaïque et plutôt nécessaire: elle souhaitait que les téléspectateurs entendent la souffrance des millions de femmes violées, agressées, harcelées, humiliées verbalement, autant de personnes abîmées par leur témoignage ou, la plupart du temps, enfermées dans leur silence. Face à elle, Christine Angot, que nous ne présentons plus et qui, comme écrivaine, se forgea une réputation de «langage cru», avec l’Inceste et Une semaine de vacances, des écrits consacrés aux viols infligés par son père. Avec Sandrine Rousseau, pourtant, Angot fut ni plus ni moins violente, sans affect et sans nuance, cassante et hurlante, niant même à son interlocutrice non pas le droit de témoigner mais le procédé même de son témoignage.