jeudi 24 juillet 2014

Tour : Vincenzo Nibali scelle le serment des seigneurs

Nouvelle démonstration de force du maillot jaune italien, qui remporte sa quatrième étape au sommet d’Hautacam. Pinot et Peraud montent sur le podium.

Depuis Hautacam (Hautes-Pyrénées).
Etait-ce dans ce curieux plaisir des essoufflements qui font trembler les corps dans le martèlement irréversible de la pédalée, qu’ils éprouvèrent soudain le sentiment époumoné d’une supériorité? Le long monologue avec les silences des cimes venait à peine de débuter dans les lacets du mythique Tourmalet (HC, 17,1 km, à 7%), emprunté par La Mongie, et Jean-Christophe Peraud (AG2R) et Thibaut Pinot (FDJ) ne quittaient pas du regard la roue arrière de Vincenzo Nibali (Astana), comme si elle leur octroyait déjà le passage vers la gloire. Arrimés aux forces telluriques d’une montagne sacrée pour tous cyclistes aspirant à la célébration légendaire, les 165 rescapés du Tour, dans l’action de souffrance, guettaient encore avec inquiétude l’état de la météo. Une bruine étrange les avait accueillis au réveil, à Pau, et ce fut sous un ciel bas aux traînées grisâtres qu’ils s’élancèrent pour cette étape, la dernière à cols, pour rejoindre Hautacam, 145,5 km plus loin.

Tour : Pinot marque le pas dans la sauvagerie de l’effort

Au sommet du Pla d’Adet, victoire d’étape du meilleur grimpeur du Tour, le Polonais Rafal Majka (Tinkoff). Le Français Thibaut Pinot a attaqué, mais il a été contré par le maillot jaune Vincenzo Nibali et Jean-Christophe Peraud.
 
Pinot, au sommet du Pla d'Adet.
Depuis Saint-Lary (Hautes-Pyrénées).
À cet âge-là, les excès impossibles valent toutes les vertus. Thibaut Pinot (FDJ) n’a que vingt-quatre ans. Et quand il se dressa sur les pédales, s’élançant comme une respiration longtemps contenue, le visage rougi par la prise d’air en apnée, le chronicoeur était alors rassuré sur son avenir à défaut d’être convaincu ici-et-maintenant. À cet instant précis, dans l’ascension du Pla d’Adet, à six kilomètres du but, il décida de décanter une situation bloquée. Il en fut victime. Avec les honneurs. Car nous venions de comprendre, pour notre plus grande joie, que la fin de l’innocence venait de s’incarner en lui et que les peurs les plus enfouies de l’enfance trouveraient naturellement des réponses dans la sauvagerie de l’effort, et même que le combat sportif et physique augmenterait la noirceur de son âme pourtant si jeune. Oui, ce fameux prix du combat à payer et rien d’autre, tout au long de cette étape phénoménale, pour ses difficultés, et asphyxiante, par sa brièveté. 

mercredi 23 juillet 2014

Tour : Nibali, la métaphysique du temps retrouvé?

Victoire de l’Australien Michael Rogers (Tinkoff) dans la première étape des Pyrénées. Les Français, avec Thibaut Pinot en chef de file, 
continuent de s’illustrer, face à un Vincenzo Nibali plutôt tranquille. Pour l’instant…


Vincenzo Nibali.
Depuis Bagnères-de-Luchon (Haute-Garonne).
Maintenant, il croit savoir à peu près où il en est, dans les moindres détails. Jusqu’à cette année, il manquait à Vincenzo Nibali (Astana) la visibilité du Tour, la seule qui octroie le prestige de la tunique et la métaphysique du temps retrouvé. Depuis le départ de Leeds et les forfaits de Froome et de Contador, l’Italien semble posséder cette clairvoyance, cette lucidité intuitive qui renvoie à la violence âpre de l’effort dans lequel elle trempe. Appelons cela la maturité. Ce petit quelque chose qui apaise ou exalte l’esprit, ce qui ne fait jamais de mal dans un sport si dur qu’il tend le plus souvent à souiller les corps, à les déshonorer. Hier, au terme d’une première étape pyrénéenne (pas la plus difficile), disputée entre Carcassonne et Bagnères-de-Luchon (237,5 km) et remportée par Michael Rogers (Tinkoff), le maillot jaune n’a pas ignoré ce précepte assez simple : pour se hisser plus haut encore et abaisser la ligne d’horizon, il n’est pas inutile, parfois, d’opter pour un contrôle total de soi et des autres – avant d’envisager, peut-être, quelques résolutions radicales.


mardi 22 juillet 2014

Le Tour dans le miroir des mots

Comment écrire sur le cyclisme sans trahir sa passion tout en restant lucide  La réponse est dans un livre de Jean-Louis Le Touzet. 
Tout un art du récit ciselé qui ne s’apprend pas devant son poste de télé.

Depuis Carcassonne (Aude).
Devant un mythe tel que le Tour, les suiveurs se trouvent face à deux écueils. S’en moquer gratuitement, sans jamais essayer de comprendre l’épaisseur de son histoire et les raisons pour lesquelles il continue de poursuivre les consciences françaises. Ou le glorifier benoitement, se montrant incapables de sonder ses tourments, ses dérives, sa banalisation. Le voyage en Juillet nous offre pourtant deux belles leçons: celle de la lucidité ; celle de la joie de s’enthousiasmer avec raison. Cette année, le chronicoeur, qui a vu défiler depuis un quart de siècle toutes sortes de littérateurs, est orphelin. Le Suiveur de Libération, Jean-Louis Le Touzet, accompagnateur fidèle durant dix-huit ans, ne participe pas au Tour 2014. Il a «bâché», changé d’horizon. Du coup, quelque chose dysfonctionne. Les soirées paraissent plus longues et trop courtes (!). Les escapades cyclo-gastronomiques se font rares. Même Bacchus a décidé de noyer son gradin dans l’eau de Vittel en mangeant des madeleines toute la journée. Et plus grave: révolues, les discussions enflammées pour savoir si le Tour a définitivement abandonné la Légende au profit de la consommation rutilante et vulgaire, ruinant peu à peu son capital symbolique...

Heureusement, notre Jean-Louis, alias «l’Amiral» (pour ses faits de plume maritimes), nous a légué l’un des cadeaux dont il a le secret: 400 pages publiées chez Stock, intitulées "Un vélo dans la tête", sélection de ses meilleurs articles consacrés au cyclisme.

lundi 21 juillet 2014

Tour : "La vie imaginée des cyclistes se mêle à la nôtre"

Olivier Haralambon, qui vient de publier un roman sur le destin tragique du coureur belge Frank Vandenbroucke, mort en 2009, 
ne veut pas oublier les hommes derrière les performances.

Depuis Nîmes (Gard).
Frank Vandenbroucke, alias VDB, mort tragiquement en 2009 à la suite d’une double embolie pulmonaire, aurait eu bientôt quarante ans. Olivier Haralambon, ancien coureur devenu journaliste, vient de publier le Versant féroce de la joie (Alma éditeur), dans lequel il retrace, par le biais d’un roman magistral, la vie d’un des plus grands coureurs de sa génération.

Pourquoi avoir éprouvé le besoin d’écrire un roman consacré à Frank Vandenbroucke, en une époque où nous moquons beaucoup le cyclisme et ses dérives?
Olivier Haralambon. Parce que je suis de ceux que ces moqueries blessent. Le cyclisme a été une part très importante de ma vie, et il m’a fallu des années pour réaliser combien les motifs qui m’ont poussé à m’y consacrer étaient troubles. Pour le dire plus brusquement: j’ai aimé le cyclisme à proportion exacte de la détestation que je lui vouais. Pour moi, le cyclisme a toujours incarné à la fois ce qu’on ne saurait trahir et ce à quoi il faut absolument échapper. Dans cette perspective, les railleries qui se déchaînent sur les coureurs sont d’une superficialité ridicule. On voudrait que la performance soit lisse, quand la vie même est ambivalence! Or, le parcours de Frank VDB est aussi solaire que sombre – voilà un homme qui a semblé prisonnier de ses dons fabuleux, dons sans lesquels sa vie eût été plus tranquille.

Tour : Thibaut Pinot, l'avenir en grimpant

Article invité: par Eric Serres.

En lutte pour une place sur le podium, Thibaut Pinot (FDJ) confirme, à 24 ans, son immense talent et piaffe d’impatience d’attaquer les Pyrénées.

Depuis Nîmes (Gard).
Il n’aura pas fallu longtemps à Thibaut Pinot pour apprendre. Deux petites années ont suffi au Franc-Comtois de 24 ans pour se hisser au niveau des meilleurs mondiaux sur ce Tour de France. Dixième place au général de la Grande Boucle 2012, abandon l’année suivante, Pinot a depuis trouvé ses marques. Avec une 4e place au classement général, alors que les Pyrénées s’élèveront dès demain devant ses yeux, il peut espérer encore et plus, vu ses états de «service-grimpeur». 

dimanche 20 juillet 2014

Le Tour, les tricheurs: peut-on contrecarrer le monde marchand?

A l'occasion du Tour de France, je me permets de publier une table-ronde à laquelle j'avais participée lors de la Fête de l'Humanité 2013. Cyclisme, dopage, affaires...

L’affaire Armstrong a révélé l’une des facettes les plus noires du cyclisme, mais aussi du sport en général, où argent, dopage et petits arrangements entre amis ne font qu’un. Compte rendu du débat organisé au stand des Amis de l’Humanité, avec Marie-George Buffet, ancienne ministreet députée PCF, Pierre Ballester, journaliste et écrivain, Philippe Bordas, photographe et écrivain, Jean-Emmanuel Ducoin, rédacteur en chef de l’Humanitéet écrivain (*).
 
Jean-Emmanuel Ducoin : Lorsque le rapport de l’Usada (l’agence antidopage américaine) accusant Lance Armstrong a été divulgué, le 10 octobre 2012, sa lecture attentive a été à la fois un choc et une simple confirmation. Au fond, les spécialistes que nous sommes n’apprenaient rien dans les grandes lignes, sinon le détail scrupuleusement expliqué d’un système maffieux ayant permis la mise en place d’un dopage massif assez inouï, avec des complicités au plus haut niveau. Le système Armstrong était enfin déboulonné et le septuple vainqueur du Tour de France allait être déchu de tous ses titres… Comment avez-vous personnellement réagi à cette annonce spectaculaire, puisqu’il s’agit bien du plus grand scandale de l’histoire du sport?
Marie-George Buffet : Cela a d’abord été un grand soulagement car, jusqu’alors, il n’avait jamais été contrôlé positif, et la loi française repose sur le contrôle positif. En ce qui concerne ce personnage, je vous confirme que nous avions comme un sentiment d’impunité. La divulgation du rapport de l’Usada et surtout le fait qu’il avoue, enfin, démontraient que la lutte contre le dopage servait à quelque chose. C’était une sorte de retour à l’éthique, celle qui doit gouverner le sport. Il n’y a pas d’éthique ni de sens, si le sport se fonde sur le dopage.

vendredi 18 juillet 2014

Tour : Vicenzo Nibali a-t-il déjà écrasé la concurrence?

L'Italien s'est affirmé en patron lors de la 13e étape, vendredi 18 juillet sur les hauteurs de Chamrousse, où il a signé sa troisième victoire d’étape.

Vincenzo Nibali.
Depuis Grenoble (Isère).
Et ils se livraient soudain aux tortures de plus en plus désordonnées de leur effort. L’asphalte venait de prendre des teintes de feu et brûlait tout sur son passage, le décor et les corps, 37°, 38°: les chiffres fondaient sur l’écran digital de la voiture du chronicoeur. Les 177 rescapés de la 101e édition de la Grande Boucle, ce vendredi 18 juillet, allaient bientôt attaquer l’ultime difficulté de la 13e étape, disputée entre Saint-Etienne et Chamrousse (197,5 km). Comme ces scénarios pré-écrits à l’avance et récités mécaniquement, il fallut une nouvelle fois attendre le franchissement du col de la Croix de Montvieux, puis celui de la Palaquit (14,1 km à 6,1%), pour que nos yeux de suiveurs endoloris par la chaleur et l’absence de suspens puissent enfin s’attarder sur un début de bagarre promise depuis plusieurs jours. La montée vers Chamrousse, longue de 18,2 kilomètres à 7,3% de moyenne, provoquait tant de fantasmes qu’il aurait été décevant que rien ne s’y produisit. Disons rien d’intéressant pour le classement général.

Tour : à Sainté, la perpétuation du cycle de la mémoire

Dans les rues de Saint-Etienne, où cyclisme, football et traditions ouvrières se mélangent, le Norvégien Alexander Kristoff (Katusha) a remporté l’étape. Pas de changement au général.

Depuis Saint-Etienne (Loire).
Les suiveurs, ceux qui en connaissent un rayon, le savent. Mais ils s’en émerveillaient hier encore. L’entrée dans Sainté, la ville verte, a toujours quelque chose de singulier. Plus qu’ailleurs sans doute, la mélancolie des lieux de mémoire y constitue les êtres, en tant qu’exception, celle d’une France qui dessine encore, quelquefois, les contours surannés d’un hexagone de salle de classe républicaine. Quand le peuple du Tour croise celui de Saint-Etienne, l’alchimie produite par la rencontre, faite de regards croisés et d’emportements, éclate, s’irise, l’évidence comme une claque, un tambour qui bat – et ce petit rien qui ressemble à l’accablante impuissance des mots pour le dire. Dans la foule massée, on ne parlait que des «héros pédalant», du Chaudron, encore des mineurs, toujours de Manufrance, et il suffisait aux téméraires d’aller visiter le Musée d’Art et d’Industrie (lire ci-contre) pour comprendre que l’histoire du cycle, ici, s’inscrit dans la longue tradition d’un savoir-faire français sacrifié, dont l’héritage tente de subsister coûte que coûte.

jeudi 17 juillet 2014

Tour : la vraie représentation de Tony Gallopin

Entre Besançon et Oyonnax (187,5 km), la 11e étape a été remportée par le Français de chez Lotto, qui avait déjà porté le maillot jaune il y a trois jours.

Depuis Oyonnax (Ain).
Le cyclisme, qui pourtant ne connaît pas le royaume du conditionnel, perd parfois la tête dans l’élaboration imaginative de ses propres scénarios. « Et si Nibali n’avait pas la carrure. » « Et si Valverde tentait le coup du siècle. » « Et si Porte revenait par la fenêtre. » Coincés depuis lundi soir à Besançon, érigée ville-repos, les suiveurs ont vécu sous vide le tic-tac des maîtres horlogers, hésitant entre le tourisme local et la traque de la fatuité des paroles dans la traditionnelle tournée des hôtels. Voulant d’abord contester l’un des concepts de l’enfant du pays, Victor Hugo - « La vie n’est qu’une longue perte de tout ce qu’on aime » -, le chronicoeur, accompagné de son Ange-gardien, a escaladé les sommets de la citadelle Vauban pour se mettre à distance des banalités d’usage qui tiennent lieu de dossards. Petit choc culturel. Et précipité d’un mélange des genres surréalistes : visite d’un zoo installé dans les douves du fort (vous lisez bien), d’une exposition sur la Résistance et d’une ancienne fonderie, tandis que, sur la place d’armes, quelques pauvres hères érigeaient les tréteaux où l’inénarrable Gérard Holtz, le soir même, donnait une représentation du « Mariage forcé » de Molière. Qu’on se rassure. S’il faut sacrifier aux exigences de ce grand théâtre du Tour où tout est possible, le meilleur comme le pire, il y a des limites à tout. Nous préférions les vrais trois coups. Ceux de la course. 

mercredi 16 juillet 2014

Tour : les Français, des garçons dans le vent

Article invité: par Eric Serres.
 
Après 10 jours d’une course folle, les coureurs français sont plus que jamais aux avant-postes. Malgré certaines fausses modesties, le départ de deux des grandissimes favoris leur laisse plus que jamais espoirs et champ-libres.
 
Depuis Oyonnax (Ain).
A les écoutez, ils ne visent qu’une place dans le Top 10 de cette 101e édition du Tour. Mais à lire entre les lignes, il apparaît plus qu’étonnant qu’ils ne se contentent que de ce seul classement d’ici Paris. Avant-hier, à la Planche des Belles Filles, comme la veille entre Gérardmer et Mulhouse, la génération montante du cyclisme français a montré de belles qualités et réalisé des performances de très haut niveau. Avec quatre coureurs aux huit premières places du classement général à mi-parcours (et deux autres encore dans les vingt premiers), il y a de quoi espérer. Et pourquoi pas une place sur le podium des Champs-Elysées?

mardi 15 juillet 2014

Tour : La Planche était fatale pour Contador

Victime d’une chute, l’Espagnol Alberto Contador (Tinkoff) a abandonné, blessé à un genou. Coup double pour Vincenzo Nibali (Astana), victoire d’étape et maillot jaune.

Contador quitte le Tour...
Depuis La Planche des Belles Filles (Haute-Saône).
Si le Tour reste l’une des plus belles conquêtes du journalisme en exaltation avancé, le droit canon de la bicyclette, qui invite à tutoyer les Anges ou les Diables selon les circonstances, exige de se plier à ses commandements. Parmi ceux imposés par les dieux du vélo, qui sont Français cela va sans dire, il en est deux auxquels les coureurs devaient sacrifier, hier, entre Mulhouse et la Planche des Belles Filles (161,5 km). Celui de savoir se mouiller pour exister. Et surtout celui de rester en selle. Foutues pluies et averses, qui depuis Leeds transforment les routes de la Grande Boucle en détrempe quotidienne, octroyant aux suiveurs, à leur corps défendant bien sûr, leur brevet de commentateurs de drames en cascade. L’événement du jour fut donc une chute fatale. Pas n’importe laquelle. Celle d’Alberto Contador (Tinkoff), prétendant à la succession depuis le départ contraint de Chris Froome.
 

dimanche 13 juillet 2014

Tour : la journée des Tony

Tony Gallopin.
Dans les rues de Mulhouse, où Laurent Fignon s’était illustré pour la dernière fois de sa carrière en 1992, l’Allemand Tony Martin remporte l’étape et le Français Tony Gallopin s’empare du maillot jaune.

Depuis Mulhouse (Haut-Rhin).
D’abord, l’éclat d’un bout de mémoire à partager. En ce dimanche 13 juillet, jour d’arrivée d’étape à Mulhouse, les lecteurs permettront au chronicoeur un souvenir (très) personnel qui le renvoie un peu plus de vingt ans derrière lui, lors de son quatrième Tour de France. Les poils ont depuis blanchi sur la photo de l’accréditation et si l’époque était encore à l’anoblissement recherché (par tous les moyens) pour pénétrer dans la «famille» du vélo, elle était surtout propice au suivi de la course comme on ne le pratique plus vraiment aujourd’hui, sauf rares exceptions, hélas. Résumons. Le chauffeur de l’Humanité s’appelait alors Christian Palka, alias «Palkuche», ex-coureur pro de la grande équipe Bic, celle de Luis Ocana, et notre «Palkuche» avait la particularité – et l’immense talent – de nous faire partager la course «de l’intérieur», chaque jour d’étape, devant les échappés, derrière, bref, nous étions toujours intercalés quelque part au milieu de la furie des coureurs pour assister au spectacle du cyclisme par-delà toutes ses frontières intimes.

C’était le 15 juillet 1992. Et ce jour-là, nous allions assister en direct au dernier exploit dans le Tour de Laurent Fignon.

samedi 12 juillet 2014

Tour : le jour de gloire de Blel Kadri

Coup double pour le coureur de l’équipe AG2R-La Mondiale: il remporte la 8e étape dans les Vosges (161 km), la première pour un Français, et s'empare du maillot de meilleur grimpeur.

Blel Kadri.
Depuis Gérardmer (Vosges).
Avant d’arriver à Gérardmer, au milieu des conifères délavés par le déluge pluvieux, le chronicoeur a mangé «Chez Dédé» l’omelette aux champignons et la tarte aux myrtilles «maison» (passage obligé en pays vosgien), avant de s’attarder, sur le bord de la route, sur le profil du jour opportunément intitulé par les spécialistes, «étape pour les puncheurs». Le peloton du Tour s’est déjà coltiné un mini Liège-Bastogne-Liège (à Sheffield), une version boueuse de Paris-Roubaix (vers Arenberg). Pour pousser l’analogue, l’étape vers Gérardmer ressemblait un peu la petite cousine de la Flèche Wallonne, avec deux grosses côtes pour puncheurs dans le final. Du genre à afficher des secteurs noirs sur notre livre de route: le col de la Croix des Moinats (7,6 km à 6%), le col de Grosse Pierre (3 km à 7,5%) à 11 km de l’arrivée et la montée finale de la Mauselaine (1,8 km à 10,3%).

Comme prévu donc, il a fallu attendre la fin de l’étape pour assister à l’animation en grand. Présent dans la bonne échappée du matin et impressionnant dans le col de la Grosse-Pierre, le Français Blel Kadri (AG2R) a maintenu le peloton à près de 4 minutes – un authentique exploit ! – alors que son dernier compagnon d’échappée, Sylvain Chavanel (IAM), a fini par lâcher prise définitivement. Après avoir accéléré une dernière fois dans l'ascension vers la Mauselaine (3e catégorie), le coureur d'AG2R a pu lever les bras au ciel dans les rue de Gérardmer.

Tour : mort de l'ancien cycliste Jean-Louis Gauthier

Porteur du maillot jaune en 1983, le Français avait 58 ans.

Depuis Gérardmer (Vosges).
C’est l’ami Vincent Barteau – qui fut l’un des compagnons les plus fidèles, jusqu’au bout, de Laurent Fignon – qui m'a appris la nouvelle, vendredi soir, alors que nous regagnions notre hôtel: «Dis, mon titi, tu sais que Gauthier est mort? Putain, j'le crois pas!» Il a dit ça sans prévenir. Comme un choc mal assumé. Et déjà sa voix s’était érayée d’une profondeur rauque. Confirmation ce samedi 12 juillet à la lecture de l’Equipe: l’ancien coureur Jean-Louis Gauthier a bel et bien été retrouvé mort, la veille, auprès de son vélo lors d'une sortie. Il avait 58 ans…

vendredi 11 juillet 2014

Tour : Astana, une casaque dans le vent?

Article invité: par Eric Serres.

Vincenzo Nibali.
Au départ de Leeds, Vincenzo Nibali, l’actuel maillot jaune, et son équipe étaient dans la peau d’outsiders. La donne semble dorénavant avoir changée… Avant de pénétrer dans les Vosges durant trois jours, avec l’escalade des premiers cols, c’est l'Italien Matteo Trentin qui a remporté la 7e étape, vendredi 11 juillet, entre Epernay et Nancy (234,5 km).

Depuis Nancy (Meurthe et Moselle).
Aujourd’hui, la grande question qui se pose est: Astana, l’équipe kazakhe du maillot jaune, Vincenzo Nibali, a-t-elle les reins assez solides pour supporter tout le poids du Tour de France 2014? Au départ de Leeds, la Sky et son chef de meute Chris Froome, apparaissaient comme ceux qui allaient diriger la manœuvre, mais voilà, le coureur britannique n’a pas voulu voir de plus près les pavés. Il a préféré s’éclipser et laisser à l’Italien, surnommé le requin de Messine, le soin de mordre à pleines dents dans l’épreuve, mais aussi exécuter un numéro d’équilibriste sur les pavés dont on ne l’imaginait pas capable.

Tour : les conseils de lecture du chronicoeur

À l’occasion du Tour de France cycliste, parti depuis 5 juillet du Yorkshire et qui arrivera à Paris le 27 juillet, voici ma sélection du meilleur de la Grande Boucle en librairie.

«Un vélo dans la tête», par Jean-Louis Le Touzet, éditions Stock, 406 pages, 21,50 €.
Un choix de chroniques écrites, qui fait la part belle à la longue époque Armstrong, parues dans Libération. Une histoire de Tour de près de deux décennies se recompose au fil de textes écrits avec une jubilation hors norme, une allégresse anarchique et souvent philosophique.
Je consacrerai un article très prochainement dans l’Humanité sur ces textes flamboyants de l’ami Suiveur - qui nous manque (1).

«Coppi ne sera plus rejoint», par Eric Fottorino, Cristel éditeur d’Art, 59 €, à commander sur www.editions-cristel.com
Voici un ouvrage consacré au “campionissimo” qui ouvre une prestigieuse collection sur papier d’art et rassemble, dans un portfolio, un récit et une estampe originale signée à la main par Jean-Michel Linfort. Jacques Anquetil, raconté par François Simon, poursuit la série bien nommée des “Magnifiques”.

Tour: la mémoire des Forçats aux chemins des drames

Il y a cent ans, des hommes, dont beaucoup de cyclistes, allaient entrer de la Grande Guerre. Du Chemin des Dames hier, à Verdun aujourd’hui, le Tour leur rend hommage.

Depuis le Chemin des Dames (Aisne), Verdun (Meuse), etc.
Stopper son véhicule. Sortir, regarder, respirer. Reprendre la route, suivre les instructions du road-book. S’arrêter à nouveau. Réfléchir, humer les senteurs d’un été qui ne vient pas, s’aventurer sur les labours qui ourlent une terre riche, parsemée de bois et de prés moutonnants sous le ciel lourd. Se refuser à l’oubli, imaginant, par-delà les brumes et l’épaisseur du temps, ce que fut le requiem pour l’aube d’un siècle… Depuis deux jours et jusqu’à samedi, d’Ypres à la Nécropole de la Fontanelle en Alsace, du Chemin des Dames à Verdun, les suiveurs parlent à voix lugubres et étouffés, seul le monologue de leur âme se réduit à un gémissement atrophié. Invités à suivre la ligne de front de la Grande Guerre, nous révisons nos classiques et au fil de la traversée les noms giflent l’imagination: Vimy, Fromelles, Caverne du dragon, Craonne, Vaux, Tavannes, Vauquois, Douaumont… Il y a cent ans, nos aïeux, qui n’étaient encore que des enfants, allaient entrer dans la Boucherie et combattre comme jamais des hommes ne l’avaient fait auparavant, au prix d’un sacrifice matriciel qui enfanterait une humanité dévastée.

Si le Tour s’enorgueillit de sa fièvre romantique, il a surtout de la mémoire et n’hésite jamais à la procession historique monumentale. De terribles carnages se sont tenus autrefois sur ces lieux, dont il n’est pas sûr que les coureurs entendissent jamais parler. Pourtant devraient-ils aimer les boursouflures de cette tragédie.

jeudi 10 juillet 2014

Tour: Froome abdique, c'est la Révolution des pavés

Coup de tonnerre sur la 5e étape Ypres-Arenberg (153 km). L’Anglais abandonne sur blessure. Nibali renforce son pouvoir, au terme d’une journée en Enfer.

Depuis Arenberg (Nord).
Redouter l’événement, son injustice ; déjà le ranger dans les affres de sa propre désolation. Il était 15h40 à l’horloge du Tour et le grand livre des Illustres se rehaussait soudain d’un épisode que les historiens du genre déclineront longtemps. Pour la deuxième fois de la journée, la troisième en deux jours, Chris Froome venait de perdre le contrôle de sa machine et sous le fracas de la chute de trop, il se releva difficilement puis griffa l’espace d’un geste de désespoir, son poignet droit en lambeaux. Là, à cet instant précis, nous imaginions ce que l’Anglais devait ressentir en montant dans un véhicule de son équipe Sky, abandonnant le Tour et ses espoirs de doublé. Sur son visage vrillé par la douleur, nous devinions même cet effondrement du présent sous le poids du ciel ténébreux. Oui c’était ça. Le silence intérieur à la place de la furie alentour. Ce cri qui ne voulait pas sortir, bloqué par la sidération d’un corps en souffrance, l’âme bleuie par le manque d’air. Et déjà des tonnes de souvenirs moribonds qui moussaient dans la gorge. Il n’avait même vu les pavés…

Le Tour orphelin, dépouillé de son grand favori et de sa carcasse voûtée dont l’extrême maigreur, sous la peau diaphane, nous inquiétait. Et pendant ce temps-là, le peloton sens dessus dessous, martelé par des traces d’héroïsme au milieu du chaos.

mercredi 9 juillet 2014

Tour : doit-on dire «tranchée» ou «trouée» d’Arenberg?

Ce mercredi 9 juillet, les coureurs arrivent à Arenberg, au pied de la célèbre mine et juste à côté de la non moins célèbre "tranchée" éponyme...

Depuis Arenberg (Nord).
Croyez-en mon expérience des lieux (la mine) et de Paris-Roubaix en général (la course). Les «enferdunordologues», qui se distinguent par la passion maladive de la «classique des classiques», ont une opinion définitive sur la question. Pour eux, la fameuse et mythique tranchée d’Arenberg, chemin vicinal de 2400 mètres taillé dans l’immense forêt de Wallers au Moyen Age, est bel et bien une tranchée. L'affaire sémantique ne se discuterait pas...

Même si, sportivement, tous s’accordent à dire que son franchissement s’opère bien trop tôt dans Paris-Roubaix pour s'assurer la victoire lors de la classique de printemps, sachant qu’il reste alors presque cent kilomètres avant de rallier l’arrivée, topographiquement chacun semble s’être mis d’accord: cette tranchée est bien, selon la définition, "une excavation longitudinale pratiquée dans le sol à ciel ouvert", qui a permis jadis de "rejeter la terre d'un seul côté pour former un parapet".