Que devient l’égalité des droits si le droit lui-même est rogné, dévalué, bafoué? Exemple: le dossier des retraites.
Dans la définition du Larousse, le mot «égalité» signifie dans sa première acception: «Qualité de ce qui est égal.» Puis, dans la suivante: «Citoyens égaux en droits et soumis aux mêmes obligations.» Depuis la divulgation du rapport sur les retraites, piloté par la conseillère d’État Yannick Moreau, tous les commentateurs de la médiacratie libérale – comme vous le savez, certains fréquentent les ministères actuels… – se relaient à longueur d’antenne en bande organisée pour prêcher leur propre définition de l’égalité, qui s’apparente plutôt à un concept de sous-égalité qui rendrait rouges de honte Montesquieu, Jaurès et de Gaulle réunis! Les citoyens, réduits au rôle de «récepteurs d’info», sont martelés par toutes les éminences noires, qu’elles soient du Medef, de la Cour des comptes, de Bercy, des ministères, des officines de conseillers occultes ou de la Commission européenne…
Au nom du «même traitement pour tous», ces idiots utiles du capitalisme théorisent une mise à niveau par le bas, par le moins-disant social, par le plus petit dénominateur possible.
LA ROUE TOURNE
LE BLOG DE JEAN-EMMANUEL DUCOIN
lundi 17 juin 2013
mercredi 12 juin 2013
Turquie : le plus grand nombre
L’attitude brutale et aberrante d’Erdogan a quelque chose d’effrayant...
Qu’est-ce donc que le courage face à l’adversité, la peur, quand s’opposent à soi des logiques de répression? Réponse: la bravoure va souvent de pair avec l’engagement. Voilà ce à quoi nous pensions, hier, devant l’audace et la valeur morale des jeunes turcs, qui, depuis douze jours et dans de nombreuses villes du pays, à commencer par Istanbul, osent défier le pouvoir islamo-conservateur. Plus les jours passent et plus nous nous sentons solidaires d’un mouvement qui reflète, à l’évidence, un mécontentement très profond. Les Turcs ne se révoltent pas parce que le pouvoir serait illégitime – l’AKP remporte les élections depuis plus de dix ans – mais bien parce qu’ils refusent les modes de gouvernance qui conduisent le pays vers des dérives autoritaires, contre le peuple, contre les femmes, contre les intellectuels, contre les journalistes, mais aussi vers une islamisation accélérée de toute la société. Le caractère laïc de l’État turc, qui fut longtemps une référence dans le monde et pas seulement côté oriental du Bosphore, est en danger. En grand danger même!
Qu’est-ce donc que le courage face à l’adversité, la peur, quand s’opposent à soi des logiques de répression? Réponse: la bravoure va souvent de pair avec l’engagement. Voilà ce à quoi nous pensions, hier, devant l’audace et la valeur morale des jeunes turcs, qui, depuis douze jours et dans de nombreuses villes du pays, à commencer par Istanbul, osent défier le pouvoir islamo-conservateur. Plus les jours passent et plus nous nous sentons solidaires d’un mouvement qui reflète, à l’évidence, un mécontentement très profond. Les Turcs ne se révoltent pas parce que le pouvoir serait illégitime – l’AKP remporte les élections depuis plus de dix ans – mais bien parce qu’ils refusent les modes de gouvernance qui conduisent le pays vers des dérives autoritaires, contre le peuple, contre les femmes, contre les intellectuels, contre les journalistes, mais aussi vers une islamisation accélérée de toute la société. Le caractère laïc de l’État turc, qui fut longtemps une référence dans le monde et pas seulement côté oriental du Bosphore, est en danger. En grand danger même!
dimanche 9 juin 2013
Vérité(s) : quand la littérature atteint l'intimité des sommets
A la découverte du premier roman de Catherine Ysmal, "Irène, Nestor et la Vérité" (éditions Quidam). Un choc. Un choc absolu.
Ysmal. Quand nous tombons enfin les masques de l’éphémère, il nous arrive de découvrir la source même de nos désirs les plus enfouis, de ceux qui donnent sens et existence à la littérature majuscule, par la grâce d’un texte qui nous hantera aussi longtemps que durera la vie, puisqu’il nous semble, à perdre raison, que nous l’avions toujours connu et aimé, ce texte, lu et relu tant il naît en nous à l’évidence de ce qu’il y a peut-être de plus sacré dans l’écriture : la singularité, l’unicité absolue, l’absence totale de compromission. Comme si nous étions les témoins privilégiés de ce qu’est la littérature « contre » la littérature, à la fois les premiers et les derniers lecteurs dans la salle des Illustres. Voilà ce qui se produit avec le premier roman de Catherine Ysmal, Irène, Nestor et la vérité, récemment publié aux éditions Quidam. Cent soixante pages où se composent et se décomposent trois monologues vertigineux. Ceux d’Irène et de Nestor, le couple, dont on ne sait plus s’il s’agit encore d’un couple ou de quelque chose d’autre, d’improbable ou de désarticulé, de nouveau peut-être. Et le monologue de Pierrot, le voisin, l’ami, qui passe une dernière fois le chiffon. Irène se perd en elle-même, dans le labyrinthe de ses discernements. Nestor ne sait plus qui il est – mais sait-il ce qu’il savait? Et Pierrot observe, avec l’assurance de se brûler. Certains combats obscurcissent nos propres horizons.
Ébranlement. Le mystère de ce livre est là, indéchiffrable, et tant mieux. L’amour, le mal, la beauté, l’errance, soi, l’autre: en somme, toutes les frontières auxquelles se heurte un individu dans son aliénation quotidienne et devant lesquelles il se résigne ou s’élance à corps perdu, à fendre l’âme, sans rappel ni retour.
Ébranlement. Le mystère de ce livre est là, indéchiffrable, et tant mieux. L’amour, le mal, la beauté, l’errance, soi, l’autre: en somme, toutes les frontières auxquelles se heurte un individu dans son aliénation quotidienne et devant lesquelles il se résigne ou s’élance à corps perdu, à fendre l’âme, sans rappel ni retour.
jeudi 6 juin 2013
Jaurès, réveille-toi !
Nous cherchons des traces de virage social et nous ne trouvons qu’un virage social-libéral totalement assumé par François Hollande. Où s’arrêtera la trahison du discours du Bourget?
Parfois les mots perdent de leur substance et n’ont qu’un lointain rapport avec l’originelle intention. Regardez comment François Hollande et Jean-Marc Ayrault tentent de légitimer toutes leurs actions par la douceur et la noblesse de la «justice», oui, la «justice», toujours la «justice», assaisonnée à toutes les sauces. Même les plus aigres. Chaque semaine qui passe nous apporte en effet son lot de dévoiements et autres renoncements qui constituent autant d’incompréhensions pour une belle majorité des électeurs d’un certain 6 mai 2012. Dernier épisode en date? Les retraites. Pour l’heure, le gouvernement n’en est (officiellement) qu’à l’énumération de pistes, contenues dans un rapport piloté par la conseillère d’État Yannick Moreau. Ce qui s’y trouve, toutefois, pourrait ouvrir de nouvelles brèches dans le système français et, à terme, si par malheur de semblables mesures étaient appliquées, mettre à bas l’un des piliers du pacte républicain hérité du CNR – du moins ce qu’il en reste…
Ce que le Figaro présente comme un «cocktail détonant pour réformer les retraites» s’apparenterait en vérité à une déclaration de guerre sociale, ni plus ni moins. Allongement de la durée de cotisation, calcul des pensions de la fonction publique non plus sur les six derniers mois mais sur les dix dernières années de carrière, hausse de la CSG pour les retraités, suppression de leur abattement fiscal de 10%...
Parfois les mots perdent de leur substance et n’ont qu’un lointain rapport avec l’originelle intention. Regardez comment François Hollande et Jean-Marc Ayrault tentent de légitimer toutes leurs actions par la douceur et la noblesse de la «justice», oui, la «justice», toujours la «justice», assaisonnée à toutes les sauces. Même les plus aigres. Chaque semaine qui passe nous apporte en effet son lot de dévoiements et autres renoncements qui constituent autant d’incompréhensions pour une belle majorité des électeurs d’un certain 6 mai 2012. Dernier épisode en date? Les retraites. Pour l’heure, le gouvernement n’en est (officiellement) qu’à l’énumération de pistes, contenues dans un rapport piloté par la conseillère d’État Yannick Moreau. Ce qui s’y trouve, toutefois, pourrait ouvrir de nouvelles brèches dans le système français et, à terme, si par malheur de semblables mesures étaient appliquées, mettre à bas l’un des piliers du pacte républicain hérité du CNR – du moins ce qu’il en reste…
Ce que le Figaro présente comme un «cocktail détonant pour réformer les retraites» s’apparenterait en vérité à une déclaration de guerre sociale, ni plus ni moins. Allongement de la durée de cotisation, calcul des pensions de la fonction publique non plus sur les six derniers mois mais sur les dix dernières années de carrière, hausse de la CSG pour les retraités, suppression de leur abattement fiscal de 10%...
vendredi 31 mai 2013
Bientôt disponible: le roman de Lance Armstrong
Voici en exclusivité la couverture de mon prochain livre, "Go Lance!", le roman vrai de Lance Armstrong (550 pages, éditions Fayard), qui sort le 12 juin prochain dans toutes les bonnes librairies - et même au-delà d'ailleurs... J'en reparlerai ici même sur ce blog assez rapidement.
En attendant, voici le texte de la quatrième de couv:
''Ceci n’est pas l’histoire d’un coureur cycliste, mais celle d’une ambition démesurée. D’un petit gars du Texas, abandonné par son père, battu par son beau-père, mais aimé par sa mère jusqu’à la déraison, et qui très vite n’accepta qu’une posture, une identité: celle du vainqueur. Il y est arrivé au-delà de ses espérances. Plus qu’un champion, son triomphe sur le cancer et son soutien à la recherche médicale ont fait de lui un héros. Des hommes d’affaires le courtisaient, des politiciens lui promettaient une spectaculaire reconversion. On n’avait pas fini d’exploiter son parcours digne d’un scénario de Hollywood, de citer en exemple ce winner au pays des winners. Mais qui savait à quel point Lance Armstrong était envoûté par l’image qu’il avait de lui-même, et qu’il était parvenu à imposer au monde entier? En voulant à tout prix la préserver, il l’a détruite plus sûrement que ne l’aurait fait la plus humiliante des défaites, le plus piteux des abandons. Il a triché. Il a menti. Ceci n’est pas une histoire de sport. C’est celle, que n’eût pas désavouée Tom Wolfe, d’un rêve américain qui était trop beau pour être vrai."
jeudi 30 mai 2013
Daniel Cordier : comment tuer l’Histoire pour raconter des histoires
Article invité: par Pascal Convert.
Dans De l’Histoire à l’histoire, son dernier ouvrage, Daniel Cordier livre son «Discours de la méthode», c'est-à-dire la manière dont il a opposé les documents d’archives aux témoignages des Résistants. Dans le cours de sa démonstration, il revient sur ce qu’il nomme l’Affaire Aubrac. Accusés par un prétendu «Testament» de Klaus Barbie d'avoir joué un rôle essentiel dans l'arrestation de Jean Moulin et mis en cause par le journaliste Gérard Chauvy qui avait fait grand cas de ce document apocryphe, Lucie et Raymond Aubrac se retrouvaient le 17 mai 1997 devant un parterre de huit historiens, parmi lesquels Daniel Cordier. Soucieux de n’éluder aucune question, Raymond Aubrac déclara:
«Naturellement, je suis là pour répondre à des questions, mais je me permettrai d'énumérer au préalable celles sur lesquelles il me paraît important que l'opinion soit éclairée, car elles sont impliquées par le «Testament de Barbie» qu'utilise Gérard Chauvy.
1) Raymond Aubrac était-il un agent de la Gestapo dans l'état-major de l'Armée secrète, comme Klaus Barbie et Jacques Vergès l'ont écrit?
2) Raymond Aubrac a-t-il été arrêté le 13 mars 1943 pour devenir, dès cette date, un agent de Barbie?
3) Raymond Aubrac a-t-il livré le 15 mars ses adjoints Serge Ravanel et Maurice Kriegel-Valrimont?
4) Raymond Aubrac a-t-il été mis en liberté provisoire en mai 1943 par la justice française suite à une demande de Klaus Barbie?
5) L'évasion du 24 mai 1943, dite « de l'Antiquaille », a-t-elle vraiment été organisée par Lucie Aubrac pour libérer trois autres détenus?
6) Raymond et Lucie Aubrac ont-ils livré la réunion de Caluire?
7) Raymond Aubrac, détenu par la Gestapo de juin à octobre 1943, a-t-il apporté une aide quelconque à la Gestapo?
8) Et enfin, l'évasion du 21 octobre 1943, organisée et dirigée par Lucie Aubrac avec un Groupe franc commandé par Serge Ravanel, non disponible ce jour-là, a-t-elle été organisée pour libérer Raymond Aubrac?»
Dans son nouvel opus, Daniel Cordier indique donc son état d’esprit de l’époque: «Quand vint mon tour, je répétai ce que tous les historiens présents avaient affirmé – et qui résumait ma conviction profonde: «Aubrac est innocent des calomnies que l'on porte contre lui." Ce qu'Aubrac réclamait depuis longtemps venait de se produire : il obtenait la caution des meilleurs spécialistes de la Résistance de l'époque, ce à quoi je m'étais personnellement engagé. [1]» S’attribuant ainsi le mérite personnel du «blanchiment» de Lucie et Raymond Aubrac, on se serait attendu à ce que Daniel Cordier en reste là.
![]() |
| Daniel Cordier. |
«Naturellement, je suis là pour répondre à des questions, mais je me permettrai d'énumérer au préalable celles sur lesquelles il me paraît important que l'opinion soit éclairée, car elles sont impliquées par le «Testament de Barbie» qu'utilise Gérard Chauvy.
1) Raymond Aubrac était-il un agent de la Gestapo dans l'état-major de l'Armée secrète, comme Klaus Barbie et Jacques Vergès l'ont écrit?
2) Raymond Aubrac a-t-il été arrêté le 13 mars 1943 pour devenir, dès cette date, un agent de Barbie?
3) Raymond Aubrac a-t-il livré le 15 mars ses adjoints Serge Ravanel et Maurice Kriegel-Valrimont?
4) Raymond Aubrac a-t-il été mis en liberté provisoire en mai 1943 par la justice française suite à une demande de Klaus Barbie?
5) L'évasion du 24 mai 1943, dite « de l'Antiquaille », a-t-elle vraiment été organisée par Lucie Aubrac pour libérer trois autres détenus?
6) Raymond et Lucie Aubrac ont-ils livré la réunion de Caluire?
7) Raymond Aubrac, détenu par la Gestapo de juin à octobre 1943, a-t-il apporté une aide quelconque à la Gestapo?
8) Et enfin, l'évasion du 21 octobre 1943, organisée et dirigée par Lucie Aubrac avec un Groupe franc commandé par Serge Ravanel, non disponible ce jour-là, a-t-elle été organisée pour libérer Raymond Aubrac?»
Dans son nouvel opus, Daniel Cordier indique donc son état d’esprit de l’époque: «Quand vint mon tour, je répétai ce que tous les historiens présents avaient affirmé – et qui résumait ma conviction profonde: «Aubrac est innocent des calomnies que l'on porte contre lui." Ce qu'Aubrac réclamait depuis longtemps venait de se produire : il obtenait la caution des meilleurs spécialistes de la Résistance de l'époque, ce à quoi je m'étais personnellement engagé. [1]» S’attribuant ainsi le mérite personnel du «blanchiment» de Lucie et Raymond Aubrac, on se serait attendu à ce que Daniel Cordier en reste là.
lundi 27 mai 2013
Exploité(s): le nouvel ensauvagement du capitalisme
En inventant une formidable machine à fabriquer du progrès matériel, la civilisation occidentale possède en elle, consubstantiellement, un surmoi quantitatif. Son arme, le capitalisme, qui n’a plus (ou pas) face à lui une contre-géopolitique mondiale capable de contenir son arrogance...
Bangladesh. Relisant cette semaine (pour les besoins d’un éditorial) des dizaines d’articles consacrés au drame du Rana Plaza, près de Dacca au Bangladesh, qui a fait pour l’heure plus de 1 100 victimes – la plupart des femmes, souvent mineures –, le bloc-noteur a été frappé de constater une fois encore que la matrice de la bonne conscience occidentale ne se réveillait que dans les extrémités. Quand l’horreur succède à l’ordinaire. Même si cet ordinaire-là voisine avec ce qu’il faut bien appeler de nouvelles formes d’esclavagisme… Chemin faisant, nous avons lu par exemple qu’il fallait «fermer au plus vite» ces ateliers de la sueur et, bien évidemment, boycotter tous les textiles estampillés made in Bengladesh. Idée séduisante mais tardive, non? Comme si priver du jour au lendemain de revenus des millions de familles miséreuses allait régler le problème – honteux et épineux – de la financiarisation globalisée, tout en nous redonnant, accessoirement, belle figure et baume au cœur. N’achetez plus chez Carrefour ni chez Auchan ni chez Benetton pendant, allez, un mois, et vous aurez résolu la dépendance du Bangladesh vis-à-vis de l’étranger en améliorant le développement et l’échange mutuel entre les peuples pour le grand bénéfice de tous… La bonne blague!
Capitalisme. Comment annihiler la sauvagerie implantée au cœur de l’humanité vendue aux marchés? En inventant une formidable machine à fabriquer du progrès matériel, la civilisation occidentale possède en elle, consubstantiellement, un surmoi quantitatif. Son arme, le capitalisme, qui n’a plus (ou pas) face à lui une contre-géopolitique mondiale capable de contenir son arrogance, a repoussé les frontières de ses capacités d’exploitation.
Bangladesh. Relisant cette semaine (pour les besoins d’un éditorial) des dizaines d’articles consacrés au drame du Rana Plaza, près de Dacca au Bangladesh, qui a fait pour l’heure plus de 1 100 victimes – la plupart des femmes, souvent mineures –, le bloc-noteur a été frappé de constater une fois encore que la matrice de la bonne conscience occidentale ne se réveillait que dans les extrémités. Quand l’horreur succède à l’ordinaire. Même si cet ordinaire-là voisine avec ce qu’il faut bien appeler de nouvelles formes d’esclavagisme… Chemin faisant, nous avons lu par exemple qu’il fallait «fermer au plus vite» ces ateliers de la sueur et, bien évidemment, boycotter tous les textiles estampillés made in Bengladesh. Idée séduisante mais tardive, non? Comme si priver du jour au lendemain de revenus des millions de familles miséreuses allait régler le problème – honteux et épineux – de la financiarisation globalisée, tout en nous redonnant, accessoirement, belle figure et baume au cœur. N’achetez plus chez Carrefour ni chez Auchan ni chez Benetton pendant, allez, un mois, et vous aurez résolu la dépendance du Bangladesh vis-à-vis de l’étranger en améliorant le développement et l’échange mutuel entre les peuples pour le grand bénéfice de tous… La bonne blague!
Capitalisme. Comment annihiler la sauvagerie implantée au cœur de l’humanité vendue aux marchés? En inventant une formidable machine à fabriquer du progrès matériel, la civilisation occidentale possède en elle, consubstantiellement, un surmoi quantitatif. Son arme, le capitalisme, qui n’a plus (ou pas) face à lui une contre-géopolitique mondiale capable de contenir son arrogance, a repoussé les frontières de ses capacités d’exploitation.
jeudi 23 mai 2013
Exploitation: après le drame du Bangladesh
Résumons : l’esclavage et la mort là-bas, le chômage ici, et toujours des profits juteux dans les poches des capitalistes.
Ne sommes-nous pas tous complices, tous responsables, au moins par passivité? En vingt ans, le Bangladesh s’est hissé au deuxième rang des exportateurs de textile, derrière la Chine. Comment? En attirant les grands noms de la fast fashion et du prêt-à-porter occidental – toujours favorables aux délocalisations – en pratiquant des coûts bas imbattables. À quel prix? Des salaires de misère, 0,25 euro de l’heure pour des ouvrières souvent mineures, et des conditions de travail et de sécurité dont l’indignité ne supporte aucun qualificatif. Le drame prévisible du Rana Plaza, qui a fait pour l’heure 1127 victimes – l’une des grandes catastrophes de l’histoire industrielle –, a brutalement rappelé aux bonnes consciences que la course folle à la société low cost à tous les étages pour le plus grand profit des grandes entreprises et des investisseurs sans foi ni loi avait des implications sociales chez nous mais aussi des conséquences dignes des pires atteintes aux droits humains dans les pays concernés: de la sueur, de l’esclavagisme moderne, parfois du sang.
Ne sommes-nous pas tous complices, tous responsables, au moins par passivité? En vingt ans, le Bangladesh s’est hissé au deuxième rang des exportateurs de textile, derrière la Chine. Comment? En attirant les grands noms de la fast fashion et du prêt-à-porter occidental – toujours favorables aux délocalisations – en pratiquant des coûts bas imbattables. À quel prix? Des salaires de misère, 0,25 euro de l’heure pour des ouvrières souvent mineures, et des conditions de travail et de sécurité dont l’indignité ne supporte aucun qualificatif. Le drame prévisible du Rana Plaza, qui a fait pour l’heure 1127 victimes – l’une des grandes catastrophes de l’histoire industrielle –, a brutalement rappelé aux bonnes consciences que la course folle à la société low cost à tous les étages pour le plus grand profit des grandes entreprises et des investisseurs sans foi ni loi avait des implications sociales chez nous mais aussi des conséquences dignes des pires atteintes aux droits humains dans les pays concernés: de la sueur, de l’esclavagisme moderne, parfois du sang.
vendredi 17 mai 2013
Boucle(s): quand les écrivains aiment le Tour
Un recueil de textes d'auteurs, chez Flammarion, nous plonge déjà dans la prochaine édition du Tour de France. Gloire de la Petite Reine !
Tour. Dépressifs chroniques ou fragiles crépusculaires de la première heure, beaucoup d’écrivains souffrent le martyre devant leur page blanche – mais, comme Antoine Blondin, la plupart d’entre eux ne savent rien faire d’autre. Tant mieux. Pour le bonheur du cyclisme, les Lettres ont souvent croisé les routes de la Grande Boucle, voisinant avec les sommets du genre. À quelques semaines de la centième édition du rendez-vous de Juillet, où l’on honorera une fois encore le grand héritage de la salle des Illustres, le journaliste et écrivain Benoît Heimermann nous propose, aux éditions Flammarion, une sélection de textes intitulés Ils ont écrit le Tour de France, une étonnante anthologie d’un peloton de soixante-quatre écrivains qui balaie tous les âges de la plus grande course cycliste. Ne nous étonnons pas: dans cette sélection ne figure qu’un seul texte de Blondin. Benoît Heimermann assume le parti pris: «L’intention présente n’est pas tant de minimiser l’importance de Blondin, et encore moins son talent, que de veiller à ce que sa boulimie de jeux de mots, de jeux de rôles, tous ces “cols buissonniers’’, ces “saucées des géants’’, ces “faces cachées de la lutte’’ ne phagocytent le reste des interventions.» Les recueils des chroniques de l’Antoine ne manquant pas, découvrir d’autres écrits était donc utile.
Huma. Des origines de «cette particularité sans prix» qu’est le lien entre les écrivains et le Tour, jusqu’à l’époque moderne, nous parcourons ainsi des articles de presse et des extraits de livres. Principale confirmation: le Tour impose bel et bien «sa propre grammaire, son propre vocabulaire», comme l’explique dans son introduction Benoît Heimermann: «Une euphonie à nulle autre pareille où les aigus des extraordinaires et les graves de cataclysmes se bousculeront au gré de reportages forcément plus proches du roman de cape et d’épée que du compte rendu d’audience.» Entre le «mythe total» défini par Roland Barthes et les «leçons d’énergie» admises par Louis Aragon, nous avons confirmation – heureux que nous sommes! – que le sujet se prête définitivement à ce que Blondin appelait judicieusement des «boursouflures du style», louées dans la caravane du Tour, honnies ailleurs.
Tour. Dépressifs chroniques ou fragiles crépusculaires de la première heure, beaucoup d’écrivains souffrent le martyre devant leur page blanche – mais, comme Antoine Blondin, la plupart d’entre eux ne savent rien faire d’autre. Tant mieux. Pour le bonheur du cyclisme, les Lettres ont souvent croisé les routes de la Grande Boucle, voisinant avec les sommets du genre. À quelques semaines de la centième édition du rendez-vous de Juillet, où l’on honorera une fois encore le grand héritage de la salle des Illustres, le journaliste et écrivain Benoît Heimermann nous propose, aux éditions Flammarion, une sélection de textes intitulés Ils ont écrit le Tour de France, une étonnante anthologie d’un peloton de soixante-quatre écrivains qui balaie tous les âges de la plus grande course cycliste. Ne nous étonnons pas: dans cette sélection ne figure qu’un seul texte de Blondin. Benoît Heimermann assume le parti pris: «L’intention présente n’est pas tant de minimiser l’importance de Blondin, et encore moins son talent, que de veiller à ce que sa boulimie de jeux de mots, de jeux de rôles, tous ces “cols buissonniers’’, ces “saucées des géants’’, ces “faces cachées de la lutte’’ ne phagocytent le reste des interventions.» Les recueils des chroniques de l’Antoine ne manquant pas, découvrir d’autres écrits était donc utile.
Huma. Des origines de «cette particularité sans prix» qu’est le lien entre les écrivains et le Tour, jusqu’à l’époque moderne, nous parcourons ainsi des articles de presse et des extraits de livres. Principale confirmation: le Tour impose bel et bien «sa propre grammaire, son propre vocabulaire», comme l’explique dans son introduction Benoît Heimermann: «Une euphonie à nulle autre pareille où les aigus des extraordinaires et les graves de cataclysmes se bousculeront au gré de reportages forcément plus proches du roman de cape et d’épée que du compte rendu d’audience.» Entre le «mythe total» défini par Roland Barthes et les «leçons d’énergie» admises par Louis Aragon, nous avons confirmation – heureux que nous sommes! – que le sujet se prête définitivement à ce que Blondin appelait judicieusement des «boursouflures du style», louées dans la caravane du Tour, honnies ailleurs.
dimanche 12 mai 2013
Débat(s): à quoi sert l'écriture?
Petite séance de rattrapage (juste six mois de retard) avec la lecture d'un étonnant roman de Joël Dicker, "La vérité sur l'affaire Harry Quebert". Et un anniversaire: dix ans de bloc-notes, déjà...
Dicker. «Si les écrivains sont des êtres si fragiles, Marcus, c’est parce qu’ils peuvent connaître deux sortes de peines sentimentales, soit deux fois plus que les êtres humains normaux: les chagrins d’amour et les chagrins de livre. Écrire un livre, c’est comme aimer quelqu’un: ça peut devenir très douloureux.» Avez-vous lu "la Vérité sur l’affaire Harry Quebert" (Éditions de Fallois), le roman de Joël Dicker publié à l’automne dernier, couronné par le Goncourt des lycéens et le prix de l’Académie française? Deux écrivains y sont les personnages principaux. Le premier, Harry, accusé de meurtre dans le New Hampshire, fut le maître du second ; ce dernier, Marcus, tente au fil d’une enquête minutieuse de disculper celui auquel il doit tout, à commencer par son talent et sa gloire littéraire. Le récit, qui a prétention de grand-roman-américain, a depuis non seulement trouvé le succès du public mais le cœur du bloc-noteur. La lecture de ce récit haletant fut tardive. L’aveu qui suit ne l’est pas moins: malgré ses insuffisances, ce livre est la preuve éclatante qu’écrire sur les États-Unis ne conduit pas mécaniquement à écrire à l’américaine, dans un esprit de contrainte et de pastiche. Joël Dicker est d’ailleurs né à Genève – et il est un authentique auteur de langue française…
Critères. Le bloc-noteur voit déjà les haussements d’épaules ostentatoires. Pas ça! Pas lui! Et à quoi bon vanter un roman déjà populaire et qui, à l’évidence, revendique sa filiation d’américanophilie littéraire, ce qui ne manque pas par les temps qui courent. Seulement voilà, dans la pénombre mercantile de ce qui-se-vend donc de ce-qui-se-publie, "la Vérité sur l’affaire Harry Quebert" possède en lui des qualités qui témoignent non du culte d’un moment (ce serait trop simple), mais bien du talent narratif d’un écrivain. Et c’est toute la différence.
Dicker. «Si les écrivains sont des êtres si fragiles, Marcus, c’est parce qu’ils peuvent connaître deux sortes de peines sentimentales, soit deux fois plus que les êtres humains normaux: les chagrins d’amour et les chagrins de livre. Écrire un livre, c’est comme aimer quelqu’un: ça peut devenir très douloureux.» Avez-vous lu "la Vérité sur l’affaire Harry Quebert" (Éditions de Fallois), le roman de Joël Dicker publié à l’automne dernier, couronné par le Goncourt des lycéens et le prix de l’Académie française? Deux écrivains y sont les personnages principaux. Le premier, Harry, accusé de meurtre dans le New Hampshire, fut le maître du second ; ce dernier, Marcus, tente au fil d’une enquête minutieuse de disculper celui auquel il doit tout, à commencer par son talent et sa gloire littéraire. Le récit, qui a prétention de grand-roman-américain, a depuis non seulement trouvé le succès du public mais le cœur du bloc-noteur. La lecture de ce récit haletant fut tardive. L’aveu qui suit ne l’est pas moins: malgré ses insuffisances, ce livre est la preuve éclatante qu’écrire sur les États-Unis ne conduit pas mécaniquement à écrire à l’américaine, dans un esprit de contrainte et de pastiche. Joël Dicker est d’ailleurs né à Genève – et il est un authentique auteur de langue française…
Critères. Le bloc-noteur voit déjà les haussements d’épaules ostentatoires. Pas ça! Pas lui! Et à quoi bon vanter un roman déjà populaire et qui, à l’évidence, revendique sa filiation d’américanophilie littéraire, ce qui ne manque pas par les temps qui courent. Seulement voilà, dans la pénombre mercantile de ce qui-se-vend donc de ce-qui-se-publie, "la Vérité sur l’affaire Harry Quebert" possède en lui des qualités qui témoignent non du culte d’un moment (ce serait trop simple), mais bien du talent narratif d’un écrivain. Et c’est toute la différence.
mardi 7 mai 2013
Déni(s): le socialisme de gouvernement a-t-il choisi le capital?
Un an que Normal Ier s'est installé à l'Elysée. Les états d'âme (mesurés) de l'un de ses conseillers...
Ego. «L’une des caractéristiques des hautes sphères du PS, c’est qu’elles ne lisent pas de livres.» En découvrant cette phrase du géographe et historien Emmanuel Todd, cité dans le Monde du 2 mai, l’un des proches collaborateurs de Normal Ier a haussé les épaules en s’exclamant: «Le culte de la critique gratuite est la nouvelle religion dominante.» Puis l’ancien énarque et conseiller d’État a feuilleté le journal du soir avant de le chiffonner comme un prospectus. Un verre de bière et beaucoup de désolation dans le propos. «Si ça continue, nous reposerons bientôt tous dans le musée planétaire où nulle compréhension ne sera possible. Jadis, le sage, le prêtre, l’artiste, l’honnête homme, l’élu, le serviteur de l’État, le savant, le chercheur et même le révolutionnaire étaient des modèles qui sublimaient l’universelle voracité des ego. Notre modèle n’est ni le golden boy ni le pitre télévisuel. Nous ne sommes pas des fauves, tout de même!» L’énervement ne s’atténuera pas. En juin dernier, le même homme nous confiait: «Cette fois, la gauche ne peut pas décevoir, elle n’a pas le droit. Nous aurons des marges de manœuvre, c’est une obligation. Quand elle arrive au pouvoir, la gauche doit agir vite.»
Divorce. «Vite», disait-il à l’époque? Mais de quelle gauche parle-t-il donc, ici et maintenant? Un an tout juste après l’élection de Normal Ier, notre conseiller, en toute fraternité (les amitiés de longue date ne justifient pas tout) tente de faire bonne figure.
Ego. «L’une des caractéristiques des hautes sphères du PS, c’est qu’elles ne lisent pas de livres.» En découvrant cette phrase du géographe et historien Emmanuel Todd, cité dans le Monde du 2 mai, l’un des proches collaborateurs de Normal Ier a haussé les épaules en s’exclamant: «Le culte de la critique gratuite est la nouvelle religion dominante.» Puis l’ancien énarque et conseiller d’État a feuilleté le journal du soir avant de le chiffonner comme un prospectus. Un verre de bière et beaucoup de désolation dans le propos. «Si ça continue, nous reposerons bientôt tous dans le musée planétaire où nulle compréhension ne sera possible. Jadis, le sage, le prêtre, l’artiste, l’honnête homme, l’élu, le serviteur de l’État, le savant, le chercheur et même le révolutionnaire étaient des modèles qui sublimaient l’universelle voracité des ego. Notre modèle n’est ni le golden boy ni le pitre télévisuel. Nous ne sommes pas des fauves, tout de même!» L’énervement ne s’atténuera pas. En juin dernier, le même homme nous confiait: «Cette fois, la gauche ne peut pas décevoir, elle n’a pas le droit. Nous aurons des marges de manœuvre, c’est une obligation. Quand elle arrive au pouvoir, la gauche doit agir vite.»
Divorce. «Vite», disait-il à l’époque? Mais de quelle gauche parle-t-il donc, ici et maintenant? Un an tout juste après l’élection de Normal Ier, notre conseiller, en toute fraternité (les amitiés de longue date ne justifient pas tout) tente de faire bonne figure.
lundi 29 avril 2013
Austérité et Allemagne: les mots, les actes...
Nous sommes invités à ménager notre langage – autrement dit à fermer nos gueules –, et nous devrions, en plus, nous agenouiller devant la perspective d’une union nationale…
Au moins une chose est sûre: le pouvoir des mots reste l’une des forces d’attraction de la politique. Passons sur l’ego-histoire, allons à l’essentiel. Depuis deux jours, le petit-monde politico-médiacratique s’indigne de la nature des débats internes au Parti socialiste concernant les logiques austéritaires en général et de l’Allemagne en particulier. En cause: l’utilisation de certains mots, jugés trop crus par la classe dominante. Ces messieurs de la haute supportent mal qu’on puisse envisager une «confrontation» directe avec le pays d’Angela Merkel pour combattre l’austérité en Europe, comme vient de l’exprimer Claude Bartolone, et comme le propose un projet de résolution du PS. Quelques poids lourds du gouvernement sont ainsi sortis du bois pour délivrer la bonne-parole élyséenne et tenter d’apaiser, paraît-il, le courroux de la chancelière.
Au moins une chose est sûre: le pouvoir des mots reste l’une des forces d’attraction de la politique. Passons sur l’ego-histoire, allons à l’essentiel. Depuis deux jours, le petit-monde politico-médiacratique s’indigne de la nature des débats internes au Parti socialiste concernant les logiques austéritaires en général et de l’Allemagne en particulier. En cause: l’utilisation de certains mots, jugés trop crus par la classe dominante. Ces messieurs de la haute supportent mal qu’on puisse envisager une «confrontation» directe avec le pays d’Angela Merkel pour combattre l’austérité en Europe, comme vient de l’exprimer Claude Bartolone, et comme le propose un projet de résolution du PS. Quelques poids lourds du gouvernement sont ainsi sortis du bois pour délivrer la bonne-parole élyséenne et tenter d’apaiser, paraît-il, le courroux de la chancelière.
vendredi 26 avril 2013
Vert(s): aimer Geoffroy-Guichard, ça se mérite...
Etre un amoureux des footballeurs de Saint-Etienne a du sens. Où l'on parle d'Histoire, de collectif et de valeurs autres que celles de l'argent-roi...
Supporters. Toute passion dévorante ressemble à un masque éphémère durable. «Le monde, écrivait Valéry, vaut par les extrêmes, et dure par les moyens.» Valoir par les élans, durer par les attaches: il n’y a pas d’errance sans arrachement, pas de conquête sans bases solides… Voilà pourquoi le pays du football reste un pays d’hommes, arpenté par des âmes aux lueurs de complicité dans la nuit des solitudes. En ce pays-là, il n’est question ni d’optimisme ni de pessimisme – juste d’esprit commun et de fidélité qui dépassent les seuls individus. On appelle ça «le collectif» ; on se serre les coudes ; on chante ; on aime l’histoire et l’ici-maintenant ; on loue ce qui nous constitue ; on glorifie l’être-ensemble ; on se solidarise. Dès lors, le passé qui nous porte et nous importe n’est pas l’alibi d’un conservatisme chauvin mais, au contraire, l’affirmation d’un renouvellement permanent... Tout à leur bonheur depuis une semaine, les supporters de Saint-Étienne le savent mieux que personne: la «métaphore du stade» (à la manière de Roland Barthes) n’est pas uniquement soumise à la nécessité épique de l’épreuve, à son incertitude, au vertige de ces sportifs égoïstes et trop payés se disputant jusqu’à la sueur une parcelle de terrain réglementée ; la métaphore du stade a aussi à voir avec ce qui ne s’y trouve pas en apparence mais qui y est omniprésent: l’environnement social.
Chaudron. Il faut aller à Geoffroy-Guichard de temps en temps les soirs de match pour comprendre la beauté intérieure d’un lieu qui résonne hors les années. Le bloc-noteur ne cachera pas, ici, son amour irraisonné pour ce théâtre populaire mythifié par une génération de footeux hors du commun.
Supporters. Toute passion dévorante ressemble à un masque éphémère durable. «Le monde, écrivait Valéry, vaut par les extrêmes, et dure par les moyens.» Valoir par les élans, durer par les attaches: il n’y a pas d’errance sans arrachement, pas de conquête sans bases solides… Voilà pourquoi le pays du football reste un pays d’hommes, arpenté par des âmes aux lueurs de complicité dans la nuit des solitudes. En ce pays-là, il n’est question ni d’optimisme ni de pessimisme – juste d’esprit commun et de fidélité qui dépassent les seuls individus. On appelle ça «le collectif» ; on se serre les coudes ; on chante ; on aime l’histoire et l’ici-maintenant ; on loue ce qui nous constitue ; on glorifie l’être-ensemble ; on se solidarise. Dès lors, le passé qui nous porte et nous importe n’est pas l’alibi d’un conservatisme chauvin mais, au contraire, l’affirmation d’un renouvellement permanent... Tout à leur bonheur depuis une semaine, les supporters de Saint-Étienne le savent mieux que personne: la «métaphore du stade» (à la manière de Roland Barthes) n’est pas uniquement soumise à la nécessité épique de l’épreuve, à son incertitude, au vertige de ces sportifs égoïstes et trop payés se disputant jusqu’à la sueur une parcelle de terrain réglementée ; la métaphore du stade a aussi à voir avec ce qui ne s’y trouve pas en apparence mais qui y est omniprésent: l’environnement social.
Chaudron. Il faut aller à Geoffroy-Guichard de temps en temps les soirs de match pour comprendre la beauté intérieure d’un lieu qui résonne hors les années. Le bloc-noteur ne cachera pas, ici, son amour irraisonné pour ce théâtre populaire mythifié par une génération de footeux hors du commun.
mercredi 24 avril 2013
Mariage: les mêmes droits pour tous, enfin!
C’est dans la multiplicité des combats pour l’avancée de l’humanité qu’on reconnaît la gauche.
Comme pour le vote des femmes ou l’abolition de la peine de mort, la France n’aura donc pas été pionnière pour accorder le droit au mariage pour tous. Il aura fallu attendre 2013 pour que la République acte une évolution largement anticipée par les citoyens. Ainsi, tenter de traduire en quelques mots simples et précis l’exacte ampleur de notre émotion, hier, lorsque les résultats des votes se sont affichés dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale, s’avère une tâche assez illusoire. Il était 17 h 06. La loi venait d’être adoptée. Nous nous sentions à la fois immensément petits et tellement grands face à cette horloge de l’Histoire mise à l’heure, qu’il était temps de dire notre fierté et notre soulagement. Les mêmes droits pour tous! Enfin!
Aucune différence ne peut plus servir de prétexte à des discriminations d’État. Cette victoire, arrachée aux obscurantismes, est essentielle pour les couples et les familles. Elle annonce surtout la disparition prochaine d’une inégalité qui, au fil des bouleversements de la vie, était devenue insupportable.
Comme pour le vote des femmes ou l’abolition de la peine de mort, la France n’aura donc pas été pionnière pour accorder le droit au mariage pour tous. Il aura fallu attendre 2013 pour que la République acte une évolution largement anticipée par les citoyens. Ainsi, tenter de traduire en quelques mots simples et précis l’exacte ampleur de notre émotion, hier, lorsque les résultats des votes se sont affichés dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale, s’avère une tâche assez illusoire. Il était 17 h 06. La loi venait d’être adoptée. Nous nous sentions à la fois immensément petits et tellement grands face à cette horloge de l’Histoire mise à l’heure, qu’il était temps de dire notre fierté et notre soulagement. Les mêmes droits pour tous! Enfin!
Aucune différence ne peut plus servir de prétexte à des discriminations d’État. Cette victoire, arrachée aux obscurantismes, est essentielle pour les couples et les familles. Elle annonce surtout la disparition prochaine d’une inégalité qui, au fil des bouleversements de la vie, était devenue insupportable.
lundi 22 avril 2013
Jeune(s): la magistrale leçon de maturité de Régis Debray
Le dernier livre du philosophe et médiologue nous met en garde contre le jeunisme et ses symptômes. A dévorer d'urgence!
Représentation. Depuis toujours la phrase nous hante: «C’est quand quelque chose manque qu’il faut y mettre le signe», proclame Ferrante dans la Reine morte, de Montherlant. Appliquée à la politique, la citation paraît cynique. Essayons donc de l’inverser: c’est quand le signe se dérobe qu’on retombe sur la chose. Une traduction s’impose: nous pouvons parler de crise de la représentation quand la chose revient à la place du signe pour déloger celui-ci, le bousculer. Cet effondrement de l’ordre symbolique intervient partout, sous des formes impossibles à énumérer tant elles pullulent. De la faillite de nos institutions républicaines à l’affaissement de la nation à l’heure de la globalisation, en passant par les conflits d’intérêts nés du pouvoir de l’argent roi, la représentation politique traverse une crise si fondamentale qu’elle tient lieu de précipice avancé. Rarement la politique en France n’a été à ce point «déshistorisée». Comme si la négligence du peuple et l’indifférence pour le temps-long entretenaient quelque secret rapport?
Debray. Jamais Régis Debray ne trahira Marc Bloch, pour lequel l’histoire n’était pas l’étude du passé mais celle de l’homme dans la durée. Par-delà le siècle, l’un comme l’autre ont à cœur non pas de disqualifier l’ici-et-maintenant par l’hier mais d’unir l’étude des morts à celle des vivants, pour ne pas dire des vieux et des jeunes… Dans son dernier essai, "le Bel Âge" (Flammarion), Régis Debray s’assigne comme mission de résister coûte que coûte à ce monde du tweet de 140 signes et de Guerre et Paix résumé en cinq minutes chrono, à la société de l’émotionnel faussement compassé, et, bien sûr, à l’immature en politique qui consume les idées. En somme: comment combattre le jeunisme en tant que symptôme?
Debray. Jamais Régis Debray ne trahira Marc Bloch, pour lequel l’histoire n’était pas l’étude du passé mais celle de l’homme dans la durée. Par-delà le siècle, l’un comme l’autre ont à cœur non pas de disqualifier l’ici-et-maintenant par l’hier mais d’unir l’étude des morts à celle des vivants, pour ne pas dire des vieux et des jeunes… Dans son dernier essai, "le Bel Âge" (Flammarion), Régis Debray s’assigne comme mission de résister coûte que coûte à ce monde du tweet de 140 signes et de Guerre et Paix résumé en cinq minutes chrono, à la société de l’émotionnel faussement compassé, et, bien sûr, à l’immature en politique qui consume les idées. En somme: comment combattre le jeunisme en tant que symptôme?
jeudi 18 avril 2013
La "part d'ombre" du gouvernement
Jadis, on voulait rassurer Billancourt ; aujourd’hui c’est Standard & Poor’s qu’on ne veut plus désespérer.
D’ordinaire, l’intelligence des humains permet de limiter l’exercice de leurs décisions à tout ce qui regarde leur rapport avec les choses, où elle est on ne peut plus vitale. Passés au laminoir du train fou de l’économie libéralo-globalisée, nos gouvernants ont-ils perdu tout sens des réalités au point de nier leur propre intelligence, leurs promesses, et même ce qui a constitué, un jour, leur engagement solennel dans le camp du progrès, celui de la gauche? Si certains cherchent la vraie «part d’ombre» (sic) du tandem Hollande-Ayrault, qu’ils analysent froidement ce qui s’est passé mercredi 17 avril au Conseil des ministres et ils comprendront comment et pourquoi certains socialistes ont lâché leur fil d’Ariane – la lutte pour la justice –, qui, par tradition républicaine, a toujours reposé sur l’union du populaire et du régalien.
Mercredi, donc, le gouvernement a présenté son «programme de stabilité» pour 2013-2017. Le choix des mots est déjà un programme ; le contenu, une horreur. La France prévoit en effet un nouveau tour de vis de près de 20 milliards d’euros pour 2014, après les 40 milliards de cette année, concentré principalement sur ce que le premier ministre en personne nomme «les dépenses». L’objectif? Rentrer dans les clous à coups de marteaux.
D’ordinaire, l’intelligence des humains permet de limiter l’exercice de leurs décisions à tout ce qui regarde leur rapport avec les choses, où elle est on ne peut plus vitale. Passés au laminoir du train fou de l’économie libéralo-globalisée, nos gouvernants ont-ils perdu tout sens des réalités au point de nier leur propre intelligence, leurs promesses, et même ce qui a constitué, un jour, leur engagement solennel dans le camp du progrès, celui de la gauche? Si certains cherchent la vraie «part d’ombre» (sic) du tandem Hollande-Ayrault, qu’ils analysent froidement ce qui s’est passé mercredi 17 avril au Conseil des ministres et ils comprendront comment et pourquoi certains socialistes ont lâché leur fil d’Ariane – la lutte pour la justice –, qui, par tradition républicaine, a toujours reposé sur l’union du populaire et du régalien.
Mercredi, donc, le gouvernement a présenté son «programme de stabilité» pour 2013-2017. Le choix des mots est déjà un programme ; le contenu, une horreur. La France prévoit en effet un nouveau tour de vis de près de 20 milliards d’euros pour 2014, après les 40 milliards de cette année, concentré principalement sur ce que le premier ministre en personne nomme «les dépenses». L’objectif? Rentrer dans les clous à coups de marteaux.
mercredi 17 avril 2013
Argent(s): à propos de capitalisme...
Que sont devenus les promesses de «régulation des excès de la finance» et autre «transparence des marchés»?
Paradigme. Jadis, on voulait faire quelque chose – aujourd’hui, on veut être quelqu’un… Vous aussi vous l’avez constaté: quand un paradigme change, tout change (ou presque). Pour bien comprendre à quel point l’espace symbolique du «monde de la finance» a pris le pas sur notre univers global, donc mental, utilisons une métaphore sportive, un petit exemple en apparence, et remémorons-nous ce que disait Michel Platini dès 2008: «L’argent a toujours été dans le sport, et le professionnalisme fait partie du football depuis cent cinquante ans. Mais l’argent n’a jamais été le but ultime du football, gagner des trophées restant l’objectif principal. Pour la première fois, on risque d’entrer dans une ère où seul le profit financier permettra de mesurer le succès sportif.» Visionnaire l’ancien joueur génial? Diagnostic hélas signifiant: l’argent ne nous sert plus, c’est nous qui le servons. Le «nous» étant, vous l’aurez compris, l’extrapolation du monde tel qu’il est…
jeudi 11 avril 2013
Moraliser, moraliser, oui, mais quoi?
La toile de fond économique et sociale est ce qui donne sens à la crise politique actuelle.
Tout bien réfléchi, le cas François Hollande semble devoir ratifier ce qui a l’apparence d’un paradoxe et l’insistance d’un choix délibéré, d’une obsession coupable. À aucun moment, hier, lors d’une allocution surprise, ses explications n’ont paru à la hauteur de l’ampleur de la crise politique et morale. Et pour cause. Non seulement le chef de l’État semble tétanisé devant la puissance tellurique de l’affaire Cahuzac, mais, plus grave, il est visiblement incapable de prendre la mesure du désaveu qui frappe le cœur même de sa politique économique et sociale. L’absence de cohérence de ses explications, qui se chevauchent pourtant sans encombre, tient précisément au fait que la forme, à la rhétorique parfois sympathique, ne s’attaque jamais au fond. Face caméra, il a ainsi expliqué qu’il rejetait toute idée de changement de cap. Une phrase, une seule, résume l’impasse insondable qui est la sienne: «La politique que je conduis est celle qui permet d’éviter l’austérité.» Consternant.
Tout bien réfléchi, le cas François Hollande semble devoir ratifier ce qui a l’apparence d’un paradoxe et l’insistance d’un choix délibéré, d’une obsession coupable. À aucun moment, hier, lors d’une allocution surprise, ses explications n’ont paru à la hauteur de l’ampleur de la crise politique et morale. Et pour cause. Non seulement le chef de l’État semble tétanisé devant la puissance tellurique de l’affaire Cahuzac, mais, plus grave, il est visiblement incapable de prendre la mesure du désaveu qui frappe le cœur même de sa politique économique et sociale. L’absence de cohérence de ses explications, qui se chevauchent pourtant sans encombre, tient précisément au fait que la forme, à la rhétorique parfois sympathique, ne s’attaque jamais au fond. Face caméra, il a ainsi expliqué qu’il rejetait toute idée de changement de cap. Une phrase, une seule, résume l’impasse insondable qui est la sienne: «La politique que je conduis est celle qui permet d’éviter l’austérité.» Consternant.
mardi 9 avril 2013
Dupé(s): quand un ex-dopé parle des ex-dopés...
Tyler Hamilton, l'ex-lieutenant de Lance Armstrong, se met à table dans un livre choc. Rencontre.
Hamilton. En général, un livre sur la mémoire, le souvenir et le traumatisme qu’elle ressuscite, surgit d’une claire définition. Mais quand on lui demande si l’exercice cathartique fut psychologiquement bénéfique pour cheminer vers la rédemption, l’ancien cycliste Tyler Hamilton, quarante-deux ans, cheveux longs et tenue décontractée, réfléchit longuement, marque comme une surprise et s’étonne presque de sa propre réponse. «J’ai toujours honte. Honte de moi, honte de ce que j’ai fait, honte de ce que nous avons fait. J’ai beau être passé aux aveux, je ne suis pas débarrassé de ce poids.» Bien avant la publication de "la Course secrète" (Presses de la cité), en vente depuis quelques jours, Tyler Hamilton fut l’un des accusateurs de Lance Armstrong. L’un des tout premiers même, avec Floyd Landis. Et pas n’importe lequel : il fut l’un des intimes, l’un des amis, l’un des équipiers des premiers temps les plus fidèles, l’un des confidents aussi.
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| Tyler Hamilton. |
vendredi 5 avril 2013
Vérité(s): de quoi Cahuzac est-il le symptôme?
L'affaire Cahuzac ne saurait être uniquement la corruption – et de quelle ampleur! – d’un homme politique aux responsabilités majeures. Elle nous dit aussi quelque chose de l’état de notre République, de nos institutions et de la formation de nos élites...
Cahuzac. Le stade des aveux procède toujours d’une sorte de commotion. D’abord pour celui qui les consent, comme une libération intime ; mais également pour ceux qui les reçoivent, contraints. Difficile de comprendre les ressorts psychologiques qui ont poussé Jérôme Cahuzac à se dégrafer devant tous, sinon, probablement, la lecture accablante du contenu des premières investigations de la Justice, dont il savait qu’elles seront rendues publiques tôt ou tard et qu’elles parapheraient son indignité nationale et son lynchage médiatique. A l’affront programmé, fallait-il ajouter l’acharnement personnel ? Notons au passage que s’il l’avait pu, il y a tout lieu de croire que Monsieur Cahuzac aurait maintenu sa ligne de défense comme si de rien n’était, multipliant les mensonges, comme depuis des mois, avec une constance qui n'avait d'égale que sa morgue à l'encontre de ses accusateurs, significative de dérives nourries par un sentiment d’impunité insupportable.
Cahuzac. Le stade des aveux procède toujours d’une sorte de commotion. D’abord pour celui qui les consent, comme une libération intime ; mais également pour ceux qui les reçoivent, contraints. Difficile de comprendre les ressorts psychologiques qui ont poussé Jérôme Cahuzac à se dégrafer devant tous, sinon, probablement, la lecture accablante du contenu des premières investigations de la Justice, dont il savait qu’elles seront rendues publiques tôt ou tard et qu’elles parapheraient son indignité nationale et son lynchage médiatique. A l’affront programmé, fallait-il ajouter l’acharnement personnel ? Notons au passage que s’il l’avait pu, il y a tout lieu de croire que Monsieur Cahuzac aurait maintenu sa ligne de défense comme si de rien n’était, multipliant les mensonges, comme depuis des mois, avec une constance qui n'avait d'égale que sa morgue à l'encontre de ses accusateurs, significative de dérives nourries par un sentiment d’impunité insupportable.
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