vendredi 22 juillet 2016

Tour : pour Froome, ça a Bardet !

Lors de la dix-neuvième étape, entre Albertville et Saint-Gervais Mont Blanc, (146 km), splendide victoire en solitaire de Romain Bardet, la première pour les Français. Le leader d’AG2R-LM s’empare de la deuxième place du général. Christopher Froome, diminué par une chute, a contrôlé ses rivaux, non sans difficultés. 

Le triomphe de Bardet.
Saint-Gervais Mont Blanc (Haute-Savoie), envoyé spécial.
Au pays des rêves finissants, ce vendredi 22 juillet, il ne restait aux suiveurs qu’à espérer l’apparition d’ondes de chocs propices aux scénarios inattendus, disons de quoi faire mémoire commune, même si cela ne concernait que les accessits, à savoir les deuxièmes et troisièmes places du podium. Entre Albertville et Saint-Gervais Mont Blanc (146 km), le terrain de jeu s’avérait sévère pour que les derniers ascensionnistes du pays en élévation osent s’aventurer dans ce patrimoine montagneux digne d’intérêt. Quatre montées attendaient les 177 rescapés (1). Les deux premières portaient le même nom, la Forclaz (de Montmin tout d'abord, de Queige ensuite). Puis vint celle, inédite, de Bisanne, un col hors catégorie en raison de sa difficulté (12,4 km à 8,2 %) jusqu'à 1723 mètres d'altitude. La victoire, quant à elle, était adjugée au sommet d'un col de première catégorie (9,8 km à 8%) menant au Bettex. «La montée la plus irrégulière de ce Tour», commentait au matin le Français Romain Bardet, cinquième alors du classement général. La petite cité de Haute-Savoie (5800 habitants) de Saint-Gervais Mont Blanc, qui se flatte de posséder le sommet du Mont Blanc (4808 m) sur son territoire communal, accueillait la Grande Boucle pour la troisième fois de son histoire.

Tenter de domestiquer les pentes et d’en braver les frontières, sans parler d’une météo chancelante et carrément orageuse par temps lourd : tel fut le programme des irascibles et tempétueux. Ils étaient d’ailleurs une vingtaine de courageux à prendre l’échappée du jour (dont les Français Rolland, Vuillermoz, Moinar, Gallopin), sans qu’à aucun moment nous n’imaginions y trouver le vainqueur de l’étape. Pourtant nous espérions le bon coup de Pierre Rolland, malchanceux depuis bientôt trois semaines. Et lorsque, à 45 kilomètres du but, il plaça une brutale accélération, nous crûmes à l’exploit. Mais à peine percevions-nous le feu sacré que le leader des Cannondale négocia si mal un virage, dans une descente en apparence anodine, qu’il perdit le contact de la roue avant. Tout son corps chavira dans une glissade impressionnante, qui parut ne jamais s’achever sur l’asphalte. Le Français repartit, brinquebalant. Ses espoirs en berne.

L’essentiel, comme souvent, se déroula à l’arrière. Nous eûmes rapidement une indication des intentions des uns et des autres en voyant les Astana de Fabio Aru et les AG2R-LM de Romain Bardet imprimer le rythme du groupe maillot jaune, réduit à une quarantaine d’unités. 
 

jeudi 21 juillet 2016

Tour: Froome, l'un des passagers de la modernité

Lors de la 18e étape, un contre-la-montre entre Sallanches et Megève (17 km), le maillot jaune remporte l’étape et creuse des écarts. C’est dans cette côte de Domancy que Bernard Hinault devint champion du monde…

Hinault, 1980.
Megève (Haute-Savoie), envoyé spécial.
La mémoire, en terres cyclistes, demeure un invariant d’autant plus constitutif que la possibilité même de l’oubli se dérobe périodiquement à nos imperfections mentales. Ce legs d’amour, enraciné dans l’âme profonde des coureurs comme des suiveurs les plus fidèlement accrochés au mythe, se confond avec leurs propres tourments dans une cohabitation onirique qui les dépasse. Hier, lors du contre-la-montre dit «en côte» entre Sallanches et Megève (17 km), avec des passages assassins à près de 10%, le chronicoeur n’échappait pas au retour de flamme, ancré dans ses souvenirs d’adolescent. Sallanches: ça vous dit quelque chose? 1980: où séjourniez-vous, que faisiez-vous, étiez-vous seulement nés? Bernard Hinault: commencez-vous à comprendre? Peut-être le plus grand champion du monde de l’histoire: voilà, vous y êtes. Bienvenus dans la patrie du vélo. Celle où l’amnésie n’a pas de mise.

Qu’on pardonne au récipiendaire quotidien un trait de mélancolie, sinon d’amertume. Quand Christopher Froome s’élança, à 16h59 très précisément, pour atténuer la pesanteur terrestre de la célèbre côte de Domancy, intitulée pour l’occasion «Prix Bernard Hinault», une pensée sournoise s’insinua dans nos têtes: «Il n’a vraiment rien du Blaireau, celui-là!»

Tour : avec ou sans Emosson, Froome les asphyxie

Entre Berne et l’arrivée au sommet à Finhaut-Émosson, l’étape revient au Russe Ilnur Zakarin. Malgré les plans d’attaque annoncés, Christopher Froome n’a pas été chahuté. Il a même repris des secondes…

Route du Tour, envoyé spécial.
Dans l’un de ses hymnes liturgiques, saint Ambroise, évêque de Milan (374 à 397), écrit : « Que toujours soit dans ton cœur et ta bouche la méditation de la sagesse ; que ta langue énonce le jugement. (…) Parle avec toi-même comme chargé de juger ta conduite, pour ne jamais rester l’esprit vide. » Dans le registre de son Tour 2016, même si le chronicœur ne prétend pas à l’Histoire mémorielle, il doit à ses lecteurs la sagesse de la vérité et la vérité de sa conduite, les trois derniers jours ayant été particuliers. Pour le bien des finances du journal de Jaurès, qui ne dispose, comme vous le savez, ni de comptes à Berne ni de coffres à Genève, il a refusé catégoriquement d’accepter les prix prohibitifs des hôteliers pratiqués de l’autre côté de la frontière, décidant ainsi d’installer une salle de presse provisoire loin de la Suisse. Dans l’attente que le peloton réintègre une terre budgétaire plus égalitaire – dès aujourd’hui –, nous voulions d’ailleurs croire que l’entrée fracassante dans les Alpes offrirait à la vertu cycliste les suppléments d’âme qu’elle méritait et à laquelle nous aspirons tous depuis deux semaines de franche lassitude.

Il était 15 h 24, hier, quand débuta le tutoiement avec les cimes majeures, qui ne quitteront plus les coureurs jusqu’à samedi, veille des Champs-Élysées. Quatre jours à toiser du regard l’ombre tutélaire du mont Blanc, tandis que les rescapés affronteront en tous sens un joli bloc alpestre. Tout commença vraiment par le col de la Forclaz (13 km à 7,9 %), avant la montée sauvage et cruelle vers Finhaut-Émosson (10,4 km à 8,4 %), plantée dans le cirque d’Émosson, une cuvette d’origine glaciaire dont le lac sert, depuis les années 1920 et 1950, de théâtre naturel à une industrie hydroélectrique vertigineuse en tant qu’ouvrage d’art. 
 

mardi 19 juillet 2016

"La course des suiveurs" encore en Berne

Entre Moirans-en-Montagne et Berne, en Suisse, victoire au sprint du Slovaque Peter Sagan, sa troisième. À moins d’une semaine de la fin de l’épreuve, la lassitude s’est emparée de la caravane…

L'une des salles de presse du Tour 2016.
«On s’ennuie grave.» Même les confrères les plus assidus couinent. «Dans une semaine, on sera passé à autre chose.» Attablé l’autre soir en compagnie de quelques amis arrachés de la salle de presse grâce à quelques salades maison divinement concoctées – avec vue imprenable sur le Grand Colombier –, le chronicœur se sentait de moins en moins seul à pester. «Si les Mollema et autres Quintana attendent Paris, autant les transférer direct en TGV, au moins on améliorera le bilan carbone.» La faute à une course «tactiquement et intellectuellement» cadenassée par Christopher Froome et ses Sky, tous si bien ordonnés dans leur tâche quotidienne qu’une vraie lassitude s’impose désormais. Après l’arrivée à Culoz, le Français Pierre Rolland analysait la situation au tournevis: «La course pour le maillot jaune est compliquée car Sky a vraiment une équipe hyper forte qui décourage des coureurs de renom comme Quintana, Valverde… Ça fait une course de suiveurs car ça roule trop vite pour attaquer. Ce n’est pas que les mecs manquent de courage, c’est juste que quand ça monte à 400 watts, il est quasiment impossible de placer un démarrage.»

Observation crédible, évidemment. Et presque rassurante: nous avons assez écrit à quel point les coureurs flashés au-delà de 400 watts étaient suspects.

dimanche 17 juillet 2016

Tour : le Grand Colombier, "notre Ventoux à nous !"

Lors de la quinzième étape, entre Bourg-en-Bresse et Culoz (160 km), le peloton a franchi la montagne mythique du Bugey, par deux de ses versants. Le Colombien Jarlinson Pantano remporte l’étape. Journée calme pour Christopher Froome…

Culoz (Ain), envoyé spécial.
Nous nous étonnions encore, un pied dans la joie et la bonne humeur, à la vue de cette montagne plantée en ciel si bleu. Etrangement, les corps des spectateurs, avec leurs désirs estivaux de houlà-hop, s’aéraient d’une bouffée d’oxygène. Leurs gorges déployées n’avaient d’autre moyen que d’exprimer leur vertige. Un précipice de clarté. Il était 16h25 quand des petits cyclistes échappés du jour, écrasés par l’apesanteur des cimes, ont franchi le sommet du Grand Colombier (HC, 12,8 km à 6,8%), 1501 mètres pour la route, 1531 mètres pour l’immense croix érigée sur la bosse sommitale. Tout en bas, les yeux à la verticale, le chroniqueur embrassa Armand, l’enfant du pays, né dans les contreforts, qui écuma toute sa jeunesse les routes du coin avec le maillot de l’Union cycliste de la vallée du Lange, le grand club régional d’Oyonnax. «Regarde, regarde bien! Ce qu’ils voient de là-haut est si puissamment ancré dans nos mémoires que je peux te décrire tout ce qui se passe dans leurs têtes.»

Depuis des années, Armand ne pédale plus. La faute à des jambes malades, qui le supportent à peine et ne l’autorisent plus aux anfractuosités des routes qui serpentent sous des boyaux. Mais il connaît chaque parcelle. Pour lui comme pour tous ici, cette montagne totem fut toujours écrasante, régulatrice des envies et des peurs enfouies en profondeur dans les souvenirs. De ce sommet situé géographiquement dans le Bugey, tout au sud du massif du Jura – «Ne jamais dire les Alpes!» –, le point de vue à 360° y est toujours plus grandiose qu’imaginé, d’une beauté panoramique unique en son genre. En contrebas, nous apercevons le lac du Bourget, alangui, et le Rhône intranquille. Plus loin, le Jura suisse, la chaîne du Mont Blanc, des pics italiens, la Vanoise, Belledonne, et puis la Dombes et ses mille étangs, les monts du Beaujolais et du Lyonnais, le massif du Pilat. Face au soleil éclatant que les vents du nord apaisent l’été, les deux autres grands lacs alpins, Annecy et Léman, scintillent telles des prunelles. «Ici, nous touchons à la démesure du monde dans ses élévations», confesse Armand d’une voix enrouée, affaiblie par le glissement sournois d’un étai de sanglots.

samedi 16 juillet 2016

Tour : les oiseaux se cachent pour les laisser courir

Lors de la quatorzième étape, entre Montélimar et Villars-les-Dombes Parc des Oiseaux (208,5 km), victoire au sprint du Britannique Mark Cavendish. Une journée tranquille pour le peloton. Beaucoup ont encore la tête ailleurs…

Villars-les-Dombes Parc des Oiseaux (Ain), envoyé spécial.
Cette fois, qui leur en tiendra rigueur? L’ambiance est telle sur la route du Tour, que les coureurs eux-mêmes semblaient avoir la tête ailleurs lors de la quatorzième étape, samedi 16 juillet, entre Montélimar et Villars-les-Dombes Parc des Oiseaux (208,5 km). Bien sûr, il y eut les échappées du jour, quatre courageux (Elmiger, Roy, Howes, Benedetti) partis tôt après le départ, avancé d’un quart d’heure en raison d'un fort vent de face. Bien sûr, il y eut, lors du départ fictif, une minute de silence observé par tout le peloton en mémoire des victimes de la tuerie de Nice, avec, en première ligne, les porteurs des différents maillots de leader et le champion de France Arthur Vichot. Bien sûr, il y eut une course tactique des équipes de sprinters, gérant la faible avance des fuyards jusqu’à les étouffer dans les derniers kilomètres. Bien sûr, il y eut la visite du Parc des Oiseaux, plus grand centre ornithologique de France, avec ses 300 espèces de tous les continents. Bien sûr, il y eut un vainqueur, le Britannique Mark Cavendish, sa quatrième depuis le départ du Mont-Saint-Michel… Mais les intérêts de l’épreuve semblaient encore dérisoires, sans parler des polémiques des derniers jours, nées dans le chaos du Mont Ventoux. Pour le chronicoeur comme pour beaucoup de ses confrères, que tout cela paraissait loin…

vendredi 15 juillet 2016

Tour : malgré le deuil, la caravane passe, Froome aussi...

Lors du premier contre-la-montre entre Bourg-Saint-Andéol et La Caverne du Pont-d’Arc (37,5 km), victoire pour le Néerlandais Tom Dumoulin. Christopher Froome creuse de nouveaux écarts sur ses autres prétendants. Beaucoup n’avaient pas la tête à la course…

Minute de silence.
La Caverne du Pont-d’Arc (Ardèche), envoyé spécial.
Les crêpes noirs, les messages de solidarité et même, par-delà la route du Tour, toutes les pensées les plus vibrantes n’y suffirent pas. La treizième étape, disputée entre Bourg-Saint-Andéol et La Caverne du Pont-d’Arc (37,5 km), était endeuillée. Et rien, absolument rien, ne put extirper de nos cerveaux les images d’horreur des heures précédentes. Le chronicoeur – comme nombre de ses collègues suiveurs – avait les yeux creusés d’une nuit sans sommeil, loin des tourments du vélo, fussent-ce sur la plus grande épreuve du monde, la plus belle, la plus mythique, la plus onirique de l’histoire. C’était jour sombre, ce vendredi 15 juillet. Un jour si sombre sous un soleil limpide mais des températures assez timides, un jour si puissamment déplacé que les pédalées des uns et des autres nous parurent sinon dérisoires, du moins facultatives.

Au matin, nous apprenions pourtant que l’étape serait officiellement « maintenue » mais dépourvue de «son caractère festif», annonçait le directeur du Tour, Christian Prudhomme après une réunion avec le préfet de l’Ardèche. Le chronicoeur se gratta la tête longuement. Show must go on. Pourquoi pas. Mais lorsque le même Prudhomme ajouta que la caravane publicitaire ne serait pas entravée dans son petit commerce quotidien et pourrait, silencieusement certes (ce qui était bien le moins), défiler sur le parcours du contre-la-montre, une sorte de haut-le-cœur nous remonta jusqu’à la gorge. Pas de trêve pour la publicité. Circulez, tout reste à voir pour les généreux sponsors d’ASO, jamais à un déshonneur près. Rassurez-vous, une minute de silence fut observée au départ et à l'arrivée. «Nous souhaitons que cette journée soit digne, en hommage aux victimes de Nice», déclara Prudhomme avant le départ. Nous avions déjà pris le large.

Tour : "Moi, le Mont Ventoux, ils m'ont escamoté"

«Les coureurs ont eu peur de venir chatouiller mon crâne chauve en s’arrêtant à 6,5 kilomètres de mon sommet. J’ai laissé gagner Thomas De Gendt. Mais Christopher Froome, qui m’avait vaincu il y a trois ans, a cassé sa machine, couru à pied, puis perdu son maillot jaune, avant de le récupérer. A ma demande.»

Mont Ventoux (Vaucluse), envoyé spécial.
«Qui va là? Quel est ce bruit sourd et monstrueux, que je perçois au loin, sur mes flancs baptismaux? Qui crie et souffre sur ma terre martelée depuis le fonds des âges, qu’aucun démiurge n’a jamais vaincu, sauf par méprise ou folie? Qui a peur de mes contreforts oblongs? Qui craint ma dizaine de vents répertoriés selon les saisons, rasants de leurs effluves célestes toute vie organique? Qui redoute mon massif calcaire tondu comme un moine, d’où mon surnom, ‘’Mont Chauve’’, où se disputent soleil et rafales au gré de mes humeurs? Ils sont venus sans me voir vraiment. Ils m’ont effleuré, à peine suggéré. Par effroi. Par lassitude d’eux-mêmes. Alors je les ai écrasé de mon ombre, j’ai laissé en eux un goût de limaille de sueur dans la bouche, un frisson périphérique qui tapissait l’intérieur de leurs mâchoires. Ils se sont arrêtés à Chalet Reynard. A 6,5 kilomètres de mon faîte. Ils ont osé. Moi, le Mont Ventoux, ils m’ont escamoté!

mercredi 13 juillet 2016

Tour : le vent le portera

Dans la 11e étape, entre Carcassonne et Montpellier (162,5 km), Peter Sagan l’emporte devant ses compagnons d’échappée, parmi lesquels Christopher Froome, le maillot jaune en personne, qui reprend une dizaine de secondes aux autres favoris. 

Montpellier (Hérault), envoyé spécial.
Sagan et Froome.
Ceux qui cherchent encore un sens émotionnel au Tour – nous ne parlons pas là de la course elle-même, qui impose sa vie en propre sans se soucier du mythe qu’elle se surprend parfois à honorer ou à profaner – aurait dû suivre le chroniqueur dans sa voiture de l’Humanité, mercredi 13, entre Carcassonne et Montpellier, pour la dixième étape (162,5 km). La topographie du parcours, en apparence assez plane, n’offrait à priori qu’un décor paisible et champêtre au temple de Juillet, pour une grande et plutôt belle visitation des vignes locales, par l’Aude et l’Hérault, croisant par dizaines des villages de pierres érigés à flancs de collines. La particularité de cette traversée d’ouest en est pour rejoindre les presque bords de la Méditerranée, était pourtant attendu depuis le matin: le vent. Pas de ces vents d’été qui flottent à la surface des choses en rafraîchissant les âmes cuites. Non, l’un de ces vents qui se frottent depuis les terres du massif central jusqu’au plaines narbonnaises et catapultent tout sur son passage. Si le chronicoeur fut contrôlé à 66 km/h dans une ligne droite par la zélée maréchaussée, les rafales, elles, atteignaient des pointes de 90 km/h. Eole avait décidé de s’en donner à cœur joie. Quand le peloton s’ébroua par-delà les côtes de Minerve (km 38) et de Villespassans (km 57), les coureurs étaient déjà à l’ouvrage. Le cyclisme, sport de voile, se prête mal aux flots des cieux. Les suiveurs, arrimés à leur passion, apprécièrent et salivèrent. Forcément, quelque chose allait survenir. 

Et que dire alors de cette foule compacte. Mais quelle foule mon dieu (celui du vélo), amassée telle une haie d’honneur de bout en bout. Prodigieux Peuple du Tour, dont on ne sait plus bien ce qu’il vient chercher sur les bords de routes – peut-être se regarde-t-il lui-même d’ailleurs –, à tendre des mains pour choper le moindre présent de la caravane, à crier sa joie d’y être, simplement d’y être, la banane aux lèvres, en famille, en groupe ou en solo. Croyez-nous: une rangée de milliers et de milliers d’yeux dans l’inextricable réseau de fils des regards très mobiles, tant et tant qu’ils finissent presque par lasser le chauffeur, pourtant peu avare en émotions dans ces moments-là. Dans ces chaleureuses ambiances de kermesse ensoleillée, ultra populaire, dispendieuse d’un amour incertain, nous entendions l’affection du peuple à l’heure de la sieste. Et aussi, trop rarement sans doute, une forme d’engagement. Ce fut cet homme, au village-départ, traînant une immense croix en bois sur son dos, une inscription figurant à sa base: «Ci-gît la loi travail.» Ou un peu plus loin, vers le kilomètre 80, une banderole tendue par une femme: «Contre le 49-3, ça va Bardet!», du nom du grimpeur français. Quelquefois, nous eûmes des éléments de langage plus prosaïques, moins idéologiques, au passage d’une femme ensoleillée à la portière d’un véhicule: «Oh, sexy les pieds!» Ou encore: «Pas mal.» Le Tour dans ses emportements, par sa respiration des congés payés, libre et expressive. 

Tour : les armadas et la lutte des classes dans le brouillard

Dans la 10e étape, entre Andorre et Revel (197 km), après le passage du célèbre Port d’Envalira, toit du Tour cette année (2408 m), victoire de l’Australien Michael Matthews. Pendant ce temps-là, certains s’interrogent sur la mainmise des puissantes équipes du peloton…

Revel (Haute-Garonne), envoyé spécial.
Tous les silences ne se valent pas. Parfois, les bruits assourdissants, même ceux du Tour, rendent au silence une forme de terreur assez appréciable. Le chronicoeur avait la tête dans les brumes au franchissement du Port d’Envalira, toit du Tour (2408 m), mais l’impressionnant brouillard qui restait couché dans les lacets ne l’aveuglait pas. Pourtant, les effets d’opacités de cette purée de pois obscurcissaient jusqu’à la peau ambrée des quatre vrais premiers attaquants-escaladeurs de la 10e étape Andorre-Revel (Costa, Caruso, Landa et Nibali), rejoints dans la descente par onze courageux (Sagan, Matthews, Boasson Hagen, Gallopin, Cummmings, Durbridge, Impey, Dumoulin, Izaguirre, Van Avermaet et Chavanel). Le célèbre col était en effet distant du but de 173 bornes. Ce fut néanmoins là, sous les lumières bleutées des phares d’automobiles, honorant les lieux d’un halo antédiluvien, et sous l’ombre portée de cette montagne écrasée par l’histoire, que nous ressentîmes une impression de contentement. Heureux de quitter Andorre et ses décors de carton-pâte, ses banques et ses empires défiscalisés, sans parler de ses enseignes livrées au consumérisme absolu où s’abrutissent des caniches nains venus là pour dépenser leurs euros et assourdir leur morale. Dieu merci, le livre des Illustres, toujours posé à côté du road-book, s’ouvrit comme par miracle à la bonne page : nous pensâmes alors à notre Maître, Jacques Anquetil, le 6 juillet 1964, quand il plongea dans cette même pente – déjà perdu dans le brouillard – et faillit tout perdre, au lendemain d’un méchoui fortement arrosé de sangria…

lundi 11 juillet 2016

Tour : dans les Pyrénées, Froome Andorre la concurrence

Dans la neuvième étape, entre Vielha Val d’Aran et Andorre Arcalis (185,5 km), étape reine des Pyrénées adjugée sous un déluge de pluie et de grêle, le Néerlandais Tom Dumoulin l’emporte. Pinot, loin au général, a essayé en vain. Christopher Froome contrôle et conserve le jaune.

Andorre Arcalis, envoyé spécial.
Le chronicoeur, qui n’aspire encore à son Tour que pour rejoindre en silence cette passion qui manque à toute passion, a ressenti faussement, hier, perdu dans les lacets des cols pyrénéens d’une splendeur ensauvagée, quelque chose de hautement supérieur capable d’embellir son amour du vélo. D’abord, un théâtre propice à l’explosion de la vue, des cimes alentours cisaillant le profond d’un ciel bleu ourlé de légers nuages blancs, aux façades des maisons en pierre, opulentes de bout en bout, qui ne faisaient qu’une et se découpaient comme un décor d’opéra défiscalisé. Ensuite, une chaleur si étouffante que trouver souffle réclamait sacrifice. Enfin, et c’était là l’essentiel, une topographie cycliste plutôt imaginative qui offrait, après deux premiers jours à tournicoter chez la déesse Pyrène, des cols pour certains inédits, cinq en tout, et une arrivée au sommet. Entre Vielha Val d’Aran et Andorre Arcalis (185,5 km), nous tutoyions, pas de doute, l’étape reine. Mais la règle à calculs était-elle vraiment assortie de sentiments, de quoi affectivement s’identifier? 

Vous connaissez la formule consacrée: «Ce sont les coureurs qui font la course.» La Grande Boucle, saisie dans ses limites et sa grandeur, n’échappe pas à la règle. Personne ne passe au-dessus de son temps, ni les prophètes, ni les champions d’exception. Alberto Contador ne nous démentira pas. Depuis sa chute en Normandie, l’attente du débarquement le guettait. La souffrance fut cette fois trop forte. A cent kilomètres du but, l’Espagnol, double vainqueur, monta dans une voiture de son équipe Tinkoff, arracha un dossard invisible d’un geste fier, lassé de crocher dans le désastre. Abandon. Sa bouche était indécise et molle, le menton fuyant, le nez camus, les mots rares. Dans la petite lucarne, nous découvrîmes même que ses yeux louchaient, un peu trop pour qu’y affleure un soupçon de dramaturgie. Un pied dans une tristesse muette, étrangement, son corps se refusait aux pleurs visibles pour ne pas s’effondrer. A 33 ans, le vélo ressemble pour lui à un brouillon, une emphase atrophiée, une épure meurtrière dans toute sa froideur biologisée.
 

samedi 9 juillet 2016

Tour : Froome a couru "à l'instinct"...

Le nouveau détenteur du maillot jaune, Chris Froome (Sky), explique les raisons pour lesquelles il a attaqué en descente pour gagner la 8e étape du Tour de France, samedi, à l'arrivée à Bagnères-de-Luchon.

Froome à l'arrivée.
- Michal Kwiatkowski, qui a rejoint l'équipe Sky cette année, vous a-t-il inspiré pour faire cette descente?
- Oui, je me suis beaucoup entraîné avec lui cette année, surtout dans les stages. Ce que j'ai fait, c'est la reproduction de ce qu'on fait souvent à l'entraînement. On se lance des défis entre nous pour descendre le plus vite possible. Tout cet entraînement a payé. Appelez cette technique comme vous voulez, c'est juste pour moi une manière de faire du vélo pour aller le plus vite possible.

- Aviez-vous pensé attaquer de cette façon?
- J'ai couru à l'instinct, j'ai juste profité de l'occasion qui se présentait. Mes coéquipiers ont donné le meilleur d'eux-mêmes pour moi dans cette étape qui était dure. Ils ont fait tellement de boulot que j'ai voulu essayer. Je l'ai fait une fois dans la montée (de Peyresourde) mais ça n'a pas marché. Je me suis dit ''on verra ce que ça donnera dans la descente''. J'ai pris des risques mais pas trop. Je savais comment était la descente. Le pire qui pouvait m'arriver, c'était d'être rattrapé. L'écart n'est pas important mais se retrouver en jaune est formidable. Des étapes beaucoup plus sélectives sont devant nous.

- Vous avez repoussé de la main un supporter colombien...
- Je n'ai rien contre eux. Ils mettent une belle ambiance dans les montées mais celui-là était trop près de mon guidon, je l'ai repoussé sans lui vouloir du mal. Je voudrais dire que c'est formidable d'avoir autant de fans pour nous encourager mais, s'il vous plaît, dites-leur de ne pas courir si près des coureurs.

(Propos recueillis en conférence de presse, à Bagnères-de-Luchon.)

Tour : Froome descendeur, Pinot simple coureur

Lors de la huitième étape, qui franchissait quatre cols pyrénéens entre Pau et Bagnères-de-Luchon (184 km), le Britannique Christopher Froome fait coup double, victoire et maillot jaune. Thibaut Pinot a attaqué, essayé, avant de craquer définitivement…

Pinot a attaqué... en vain.
Luchon (Haute-Garonne), envoyé spécial.
Sous un soleil de plomb, débuta un long mano à mano avec la fébrilité des cimes. Les 198 coureurs du Tour s’étaient élancés peu après midi – il n’y avait toujours pas d’abandon après une semaine, un événement (1) –  pour cette huitième étape qui franchissait quatre cols pyrénéens entre Pau et Bagnères-de-Luchon (184 km). De quoi rehausser l’ambition d’une course passablement décevante jusqu’ici? Le tracé débutait par le Tourmalet, seule ascension classée hors catégorie du jour, escaladé pour la quatre-vingt-troisième fois sur les routes de la Grande Boucle, un record absolu. Le «Géant», grimpé par le versant de Barèges (19 km à 7,4%), culmine à 2115 mètres. Suivait une longue descente jusqu'à Sainte-Marie-de-Campan, par la route qu'Eugène Christophe parcourut à pied en 1913 sur quatorze kilomètres, le vélo sur l'épaule, pour aller réparer lui-même sa fourche, à la forge du village. Anecdote mille fois répertoriée…

Ce fut là, ensuqués par la chaleur, juste après les rampes mortifères du Tourmalet, que nous nous frottâmes très fort les yeux pour être sûr du spectacle qui s’agitait devant nous. Thibaut Pinot, plus orgueilleux que jamais, avait décidé de passer à l’essentiel, de tout bazarder par-dessus bord, à commencer par sa supposée prudence et sa psychologie défaillante, pour venir tutoyer le déraisonnable – cette valeur chère au cœur du chronicoeur de Juillet. Mais à quoi donc jouait le leader de la FDJ, attaquant magnifique en compagnie de Martin et Majka, comptant jusqu’à plus de deux minutes d’avance, mais si défaillant la veille, que le matin même Cyrille Guimard en personne nous parlait d’un «problème de mental récurent qu’il devra vaincre faute de lourdes, très lourdes déconvenues»… L’attaque, pour éviter d’avoir à se défendre? Bref, cette stratégie du courage allait-elle s’avérer payante, puisqu’elle était déjà honorifique? Le dilemme était d’ailleurs simple pour les autres ténors du peloton : Pinot représentait-il encore un danger pour le général, malgré ses trois minutes concédées dans Aspin, vendredi? Nous eûmes la réponse dès la montée du col de La Hourquette d'Ancizan (8,2 km à 4,9 %), avant de basculer vers Saint-Lary-Soulan. L’armada Sky de Christopher Froome, au complet, prit les devants et entama son long travail de sape, façon usure temporelle. Comme pour signifier au clan Pinot que l’audace avait ses limites, qu’elle ne dépasserait pas les frontières de l’acceptable.

vendredi 8 juillet 2016

Tour : l'arche dénouée

Dans la septième étape, entre L’Isle-Jourdain et le Lac de Payolle (162,5 km), victoire du Britannique Stephen Cummings. Le maillot jaune Greg Van Avermaet reprend du temps aux favoris. Le col d’Aspin est fatal à Thibaut Pinot, qui perd plus de deux minutes…

Thibaut Pinot.
Lac de Payolle (Hautes-Pyrénées), envoyé spécial.
Quand nuages et grisaille cohabitent avec une certaine chaleur et s’invitent sur les premiers escarpements des Pyrénées, le grondement de la course ne tonne jamais bien loin, comme si l’imminence de quelque-chose de puissant allait se produire au moindre lacet. Hier, entre L’Isle-Jourdain (dans le Gers) et le Lac de Payolle (162,5 km), qui domine Saint-Marie-de-Campan et les contreforts du Pic du Midi de Bigorre, le chronicoeur, qui continue de lutter contre une conception atterrée de la course, attendait avec gourmandise l’ascension éthérée du col d’Aspin (première catégorie, 1490 m), avec douze kilomètres de montée à 6,5% de moyenne. Il l’attendait d’autant plus qu’une forme de désolation a gagné la caravane depuis une semaine, tant les scénarios quotidiens ont déçu notre ambition de frénésie.  

L’impression de déception, ce vendredi, fut quelque peu identique, même si l’émotion d’Aspin possède toujours une saveur particulière. Il fallut pourtant attendre la descente vers le Lac de Payolle, la course étant déjà entendue, pour connaître un événement inattendu. Ce fut l’image du jour, tellement insolite et surréaliste qu’elle nous tira (pardon) un rictus d’amusement. Car soudain l’arche gonflable du dernier kilomètre tomba sur la tête du groupe des favoris, avec, pour conséquence principale, de provoquer la chute du Britannique Adam Yates (menton en sang). Ce n’était plus le Tour de France, mais l’arche dénouée ! Mais pas de panique. « Les temps, pour calculer les écarts, ont été pris aux 3 kilomètres », précisa immédiatement le commentateur sur Radio-Tour. Une information confirmée par le directeur de course, Thierry Gouvenou, qui évoqua, dieu merci, « un incident majeur ».

jeudi 7 juillet 2016

Tour : ne piquer jamais Montauban

Entre Arpajon-sur-Cère et Montauban (190,5 km), victoire du Britannique Mark Cavendish. Pendant ce temps-là, les proches de sang de l’«affaire Puerto» font son retour dans le cyclisme. Bientôt de nouvelles révélations? Le peloton tremble.

Montauban (Tarn-et-Garonne), envoyé spécial.
Par le Cantal, l’Aveyron et le Tarn-et-Garonne, la sixième étape entre Arpajon-sur-Cère et Montauban (190,5 km), frappée d’une stupéfiante chaleur, avait quelque-chose de la carte postale estivale présentant tous les atours d’une mélancolie géographique autant qu’historique. Côté géographie : près des rivières, ensommeillées dans ce paysage presqu’ardéchois, quelques viragos devaient rêver à leurs Combis garés plus haut sous les branchages, ignorant ostensiblement cette francité insolente du Tour qui condescend une fois l’an à parcourir les entrailles de juillet sous les yeux de familles enjouées. Côté histoire: alors que les deux échappés du jour (Barta et Arashiro) s’échinaient à conserver en vain leurs cinq minutes d’avance sur un peloton passablement tranquille à la veille d’attaquer les Pyrénées, beaucoup de suiveurs étaient encore hantés par une vieille aporie du cyclisme, resurgie depuis moins de quarante-huit heures, le dopage.

Tour : et arrivèrent les premiers sommets, une fois !

Pour la cinquième étape, entre Limoges et la station du Lioran (216 km), au-dessus de 1200 mètres, Greg Van Avermaet réussit l’histoire belge du jour : étape et maillot jaune. Côté patrimoine, le peloton passait dans le village de Raymond Poulidor… en sa présence.

Le Lioran (Cantal), envoyé spécial.
Un théâtre de lumière où s’apaisent les conifères, à peine dérangés par le fracas d’un jour de furie hurlante et de foule ensoleillée. Le Tour a changé d’altitude, hier, entre Limoges et la station du Lioran (216 km). En gagnant quelques sublimes sommets, quoique modestes, les suiveurs un peu rêveurs se sont blottis au pied du Plomb du Cantal, qui, tout là-haut au-dessus de nos yeux bleuis, culminent à 1850 mètres. Rassurez-vous, les coureurs n’allèrent pas jusque-là. Le col de Font de Cère (troisième cat.), qui constituait la dernière difficulté, ne culmine qu’à 1294 mètres. Tout de même. Après les quatre premières vraies difficultés de cette édition 2016, dont le col de Puy Mary (1589 m, deuxième cat.), l’exercice s’avéra entraînant, sinon instructif.

Mais avant les réjouissances cyclistes et la quête des maillots distinctifs contemporains de tous coloris, le chronicoeur et tous ses congénères ne pouvaient échapper au rendez-vous avec l’histoire cycliste. Pas n’importe laquelle. Entre les départementales 941 et 13, au kilomètre 16,5 de l’épate, un public compact, attentif et hystérisé par la gloire locale se dressait tel un mur de ferveur, tout du long d’une côte répertoriée (quatrième cat.). Soudain, les enluminures sépia jamais délavée d’un temps-qui-dure cohabitèrent avec les couleurs sponsorisées d’une caravane des temps modernes. Personne n’était venu pour ça.

 

mercredi 6 juillet 2016

Tour : Coquard de sort...

Quatrième étape entre Saumur et Limoges (237,5 km), où le peloton a enfin découvert les chaleurs du soleil, l’Allemand Marcel Kittel bat d’un souffle le Français Bryan Coquard. 

Limoges (Haute-Vienne), envoyé spécial.
Il y eut, entre Saumur et Limoges (237,5 km), à savoir la plus longue étape de l’édition 2016, comme un moment d’aphasie dû autant au surgissement d’un soleil rageur qu’à la toute première procession vers le sud, vécue par beaucoup de suiveurs comme un exode bénéfique et psychologiquement attendu, lassés des prises d’air et d’eau. Sans parler des coureurs. Laissant derrière eux le Cadre noir saumurois et ses chevaux rutilants exposés dans de prospères propriétés assoupies le long de la Loire, ils ont ainsi pu goûter à d’éparses températures dignes de juillet (jusqu’à 28 degrés), maraudant quelques splendeurs de ciel bleu dans une palette chromatique assez pastelle. Autour d’eux, le paysage n’avait plus ce petit air à la fois rafistolé et précaire, mais bien, avec éclat, un parfum d’été que rehaussaient les murs de spectateurs érigés, barrières humaines aux touches de couleurs sophistiquées.

De quoi provoquer un peu de bagarres inattendues ? Nous avions tous en mémoire ce qui s’était passé lundi, vers Angers, et la longue, très longue promenade de santé du peloton que seul Thomas Voeckler, le capitaine de route de l’équipe Direct Energie, avait décidé de dynamiter, ce qui lui fut reproché par une poignée de managers stupides.

mardi 5 juillet 2016

On parle de "Bernard, François, Paul et les autres"

Article invité: par Bernard Gensane, du Club Mediapart

Rédacteur en chef du quotidien l’Humanité, Jean-Emmanuel Ducoin est l’un des meilleurs chroniqueurs du cyclisme français actuel. Je cite régulièrement son blog, dans ma revue de presse. Il fut proche de Laurent Fignon, de Cyrille Guimard et, pour ce présent et remarquable ouvrage, a quelque peu côtoyé Bernard Hinault.

"Bernard, François, Paul et les autres", éditions Anne Carrière
(prix Louis-Nucéra 2016).

Né en 1966, Ducoin avait donc 19 ans lorsque Hinault remporta son cinquième et dernier Tour de France en 1985. Le jeune homme va accompagner cette épopée dramatique (Hinault se blessa durement au visage dans l’étape de Saint-Etienne) en compagnie de son grand-père, groupie de François Mitterrand, alors que lui, militant communiste lucide, ne passe rien aux socialistes qui ont fait le choix de “L’Europe, l'Europe, l'Europe” (comme disait De Gaulle) contre les intérêts des classes populaires. On l’a compris: ce livre sur le cyclisme s’inscrit – comme on dit – dans un contexte social et politique qui n’a guère changé depuis, celui de la prise en main de la politique mondiale par le capitalisme financier. Longwy s'effondre, le savoir-faire sidérurgique français disparaît à jamais. La classe ouvrière lorraine meurt à moyen feu sous un gouvernement de gauche, sous l’autorité de Louis Schweitzer (petit-neveu d’Albert Schweitzer et de Charles Munch, cousin de Jean-Paul Sartre, mais ceci est une autre histoire), directeur de cabinet du ministre de l’Industrie Fabius, qui enverra 21 000 lettres de licenciement, comme autant de flèches assassines, à des travailleurs «blêmes » qui se souvenaient que Giscard et Barre avaient nationalisé Usinor et Sacilor pour repousser une liquidation industrielle néanmoins voulue. La CFDT va jouer un rôle mortifère et grotesque. Ancien responsable syndicaliste, Jacques Chérèque, le père moustachu de son fils zozotant, devenu «préfet délégué pour le redéploiement industriel en Lorraine» propose des Schtroumpfs pour remplacer les laminoirs! Deux ans et 107 millions de francs de déficit plus tard, la couillonnade à Schtroumpfs fait faillite. En 1995, il ne reste plus que 500 métallurgistes dans le bassin de Longwy.

Tour : Cofidis, crédit épuisé

Sans leur sprinteur Nacer Bouhanni, l’équipe française Cofidis a le vague à l’âme. Lors de la troisième étape, entre Granville et Angers (223,5 km), victoire du Britannique Mark Cavendish.

Cyril Lemoine.
Angers (Maine-et-Loire), envoyé spécial.
«Là, franchement… pas trop envie de parler.» La respiration, les césures, la singularité du timbre unie à celle de l’effort déjà passé, tout ressemblait à une fête noire dans une partition de chair à vif. Et de psychologie plutôt démontée. Dimanche soir, le chronicoeur furetait dans les couloirs d’un hôtel à la recherche d’une équipe: Cofidis. A la vue de Cyril Lemoine, l’un des plus âgés de la formation nordiste du haut de ses 33 ans, la quête paraissait en bonne voie. Mais l’homme, d’ordinaire plutôt affable et proverbial côté confessions, avait la tête de biais et les mots rares. Ambiance. «C’est vrai, nous sommes un peu orphelins de Nacer Bouhanni… il a fallu se remobiliser au dernier moment, quand il a déclaré forfait», raconte Lemoine, sans même prendre le temps de poser ses fesses trois minutes. Avant d’ajouter: «Nous étions dans le brouillard avant le départ de ce Tour, heureusement, nous sommes solidaires entre-nous, la dernière des grandes qualités cyclistes.»

lundi 4 juillet 2016

Tour : pour Sagan, c'est dans la Manche

La deuxième étape, entre Saint-Lô et Cherbourg-en-Cotentin (183 km), a été remportée par le Slovaque Peter Sagan, qui s’empare du maillot jaune. Le Français Julian Alaphilippe finit deuxième. Alberto Contador, diminué par sa chute de la veille, perd du temps…

Cherbourg-en-Cotentin (Manche), envoyé spécial.
De la trigonométrie. Au terme d’une remontée entre mer et terre à humer les embruns et les herbes grasses, l’arrivée de la deuxième étape, entre Saint-Lô et Cherbourg (183 km), sous un ciel gris-noir, réservait une surprise digne des mathématiques. Un entrelacs de routes sinueuses qui tournicotaient, avec des pourcentages rugueux: la côte de la Glacerie, placée à 1500 mètres du but, offrait des passages 14%. Depuis deux jours, nous étions passés par tous les paysages. De la merveille du Mont-Saint-Michel à Utah Beach, des côtes ouest du Cotentin en croisant les caps de Carteret et de Flamanville, à la pointe du département de la Manche, nous attendions avec impatience les premières vraies pentes capables de catapulter sous la flamme rouge quelques grands noms.

samedi 2 juillet 2016

Tour : Mark Cavendish trouve déjà le bon chemin

Le Britannique s’impose au sprint lors de la première étape, entre le Mont-Saint-Michel et Utah Beach (188 km), sa vingtième-septième victoire d'étape. Et le premier maillot jaune de sa carrière...


Mark Cavendish.
Utah Beach (Manche), envoyé spécial.
De la pluie, un soupçon de froidure matinale (de 13 à 17 degrés) qui reste accroché aux cuissards toute la journée, du vent à plier les âmes fortes et des éclaircies bien normandes jusqu’à irradier les regards au cœur d’un après-midi vaguement d’été: le départ de la Grande Boucle, samedi 2 juillet, a déjà tracé le chemin. Celui d’une diversité toute poétique qui confère aux suiveurs une envie certaine d’en découdre au plus vite. D’autant que les spectateurs, entre le Mont-Saint-Michel et Utah Beach (188 km), étaient si nombreux d’est en ouest sur la pointe du Cotentin, que n’importe quel promeneur solitaire aurait aimé se perdre dans cette foule aux regards joyeux retrouvés. Le Tour est toujours le Tour. Dès ses premières heures. Dès son esprit revisité. Dès les cris en prémices. Le paysage, entre ciel et mer, avait même ce petit air à la fois rafistolé et prospère qu’ont si souvent les villages de la Manche.

jeudi 30 juin 2016

Tour: la fin des années de plomb pour le cyclisme français?

Depuis la victoire d’Arnaud Démare dans Milan-San Remo, le peloton s’habitue à l’idée que des Français puissent enfin tout regagner. Avec Pinot, Bardet, Barguil, Rolland et Alaphilippe, un changement d’époque arrive.
 
Thibaut Pinot.
Mont-Saint-Michel, Saint-Lô (Manche), envoyé spécial.
Aussi loin que plongent nos souvenirs, le capital symbolique du Tour de France reste un résidu de rêves à composantes multiples dont le seul prestige, acquis aux temps mythologiques, pourrait suffire à nos bonheurs conjugués. Mais nous n’en sommes plus là. Dans cette époque de banalisation des exploits et d’aseptisation des performances, comme s’il fallait occire les légendes en les renvoyant à de vulgaires produits manufacturés, le cyclisme a traversé tant d’épreuves infâmes que nous guettons, à la faveur du rendez-vous de juillet, des raisons de rehausser sinon de la passion, du moins un intérêt certain capable de rendre à la Grande Boucle son mode identificatoire, sans lequel elle ne nous parlerait plus d’un pays proche et d’un monde lointain. Le «monde lointain», nous le connaissons depuis des lustres: la triche, le dopage, la mafia, la mainmise des équipes étrangères survitaminées et à millions, qui maintiennent le «pays proche», à savoir la France, dans une impuissance à triompher non seulement dans les grandes épreuves du calendrier, mais également sur son théâtre privilégié. Seulement voilà: et si ce constat était déjà derrière nous?
 

lundi 27 juin 2016

Classe(s): les ouvriers sont de retour

Pour la classe ouvrière, la colère ne l’emporte-t-elle pas sur la peur?

Ouvriers. Normal Ier a un problème. Un gros problème à la fois théorique et idéologique qui en dit long sur le sens même de sa filiation politique. Comme beaucoup d’hommes de sa génération, nourris à l’antimarxisme primaire, secondaire et tertiaire (croyez-nous sur parole), il a imaginé un peu vite, et sans doute de bonne foi, que la classe ouvrière – oui, oui, la classe ouvrière – s’était volatilisée avec le temps, émiettée et atomisée façon puzzle à la faveur du morcellement du monde du travail – sous-traitances, filiales, individualisation des parcours, externalisation, etc. Reconnaissons que tout pouvait donner raison aux contempteurs d’une économie sociale réinventée, disons à visage humain sinon en forme de socialisme, toutes les expériences ayant échoué, çà et là. Les ouvriers n’étaient plus la force motrice pouvant entraîner, par elle-même et par capillarité, un changement de base. Et puis, en ce printemps inédit, de mobilisation en mobilisation, de grèves en évolutions, des cheminots, des raffineurs, des électriciens, des employés de toutes fonctions, du public ou du privé, se sont rappelés au bon souvenir des oublieux en prouvant que la classe ouvrière restait un processus pertinent. Avouons-le: même nous avions tendance à en rejeter non pas l’idée mais le potentiel. Que voyons-nous, en effet? Du nombre, de l’unité, de la citoyenneté, des votations, de l’organisation, de l’interprofessionnel… Le philosophe Jacques Bidet l’expliquait l’autre jour dans Libération: «La bataille en cours est historique. On tente de se dire, là-haut, que ce n’est qu’un mauvais moment à passer, une conjoncture à affronter. Mais les conjonctures ne sont pas des faits du hasard, elles ont à voir avec des réalités structurelles têtues. Il n’est pas facile de tuer un syndicalisme de classe.»
 

mercredi 22 juin 2016

Etat de droit ?

Ne pas respecter la liberté de manifester aux syndicats... le pouvoir n'y a pas que pensé.
 
Comprenez bien ceci: le président de la République, son premier ministre et son ministre de l’Intérieur, tous censément «de gauche», ont tellement basculé dans le déni et l’autoritarisme pour imposer par la force leur loi travail qu’ils sont à deux doigts d’assumer de ne pas respecter la liberté de manifester aux syndicats… Qui aurait imaginé lire cette phrase, en 2016, dans un éditorial de l’Humanité? Certainement pas les électeurs de François Hollande, qu’ils aient cru ou non à un changement de paradigme, encore moins les fins connaisseurs des sacrements de notre République. Car l’entêtement de Hollande, irresponsable et dangereux pour l’avenir, achève de prouver qu’il est aux abois et lâché par ceux qui l’ont porté au pouvoir, un soir de second tour, en 2012. Mais il y a plus grave: l’interdiction éventuelle d’une manifestation syndicale, ce qui serait une première depuis 1958, reste une arme inconstitutionnelle digne des pires régimes de notre histoire, remettant en cause l’État de droit. Une arme indigne, donc, mais une arme à double tranchant. D’ailleurs, si l’on en croit certaines indiscrétions, des dissensions auraient vu le jour au sein même de l’équipe gouvernementale. Il semblerait que la transgression de cet interdit républicain en effraierait encore certains… Quelle audace!

dimanche 19 juin 2016

Violence(s): la peur du prérévolutionnaire

État et patronat disposent d’armes de répression massive. Comment y répondre?

Socle. Toujours, les puissants s’exonèrent au nom du bien public de la violence qu’ils exercent. Entendons-nous bien sur le sens du mot «violence», que nous utilisons là par commodité d’usage: en l’espèce, nous pourrions parler de «domination». Encore que. Car naturellement ces derniers accréditent cette «violence» comme la garantie même de ce bien public, alors qu’elle n’est rien d’autre que la garantie de leur pouvoir. L’argument de base est simple: obligation d’assurer la protection des personnes et des propriétés, autrement dit, leur sécurité. Respectée au pied de la lettre, cette apparence paraît assez conforme à la morale républicaine et, mieux, conforme au sacro-saint «ordre social». Seulement voilà, par glissements successifs –pas seulement sémantique–, deux cas de figure peuvent occasionner des dérapages et des dérives plus ou moins sournoises. Primo: la vraie nature de ces puissants se révèle lorsqu’un excès, quelle que soit sa forme, devient «violence» latente, qui ne simule d’être un service public ou d’intérêt général que pour asservir les citoyens. Secundo: quand cette «protection» ne concerne plus seulement son objet initial mais bien également la préservation, coûte que coûte, du système en place, fût-il ordo-libéral.

jeudi 16 juin 2016

Valls-Hollande, le déshonneur

Porter atteinte au droit constitutionnel de manifester serait en effet l’apogée de la criminalisation syndicale...
 
Tout auditeur de France Inter, hier, a dû se demander dans quel pays il vivait en ce moment et qui était donc ce premier ministre à la haine si tenace que chacune de ses phrases nous renvoyait aux pires époques de notre histoire contemporaine. Le visage de Manuel Valls était fielleux. Quant aux mots qui accompagnaient son attitude gestuelle empreinte de morgue, ils portaient la marque de la bassesse, de l’infamie et du déshonneur. Au lendemain d’un puissant défilé, qui a un peu plus isolé le gouvernement dans son absurde guerre de tranchées à vouloir imposer coûte que coûte la loi travail en l’état, l’acharnement de Valls à associer les manifestants aux casseurs a pris cette fois des allures inacceptables. Car enfin! ces bandes de casseurs, organisés et repérés de longue date, ont pu semer la violence quasiment sans entrave, s’attaquant même à l’hôpital Necker, où, entre parenthèses, les employés subissent eux aussi les effets de l’austérité. La CGT et les autres syndicats sont-ils responsables de ces agissements, comme ne cesse de le répéter le gouvernement dans le seul but de discréditer le mouvement social dans son ensemble? Que faisaient les pouvoirs publics, capables de pourchasser les hooligans aux abords des stades, mais pas quelques dizaines d’illuminés connus et coupables d’actes inadmissibles? Concernant «sa» police, M. Valls ne s’explique pas. Mais ce n’est pas tout. Répondant à un auditeur qui s’étonnait de son animosité envers la CGT, l’hôte de Matignon osa le parallèle entre la mort atroce des deux policiers et le conflit social en cours. Une instrumentalisation scandaleuse et irresponsable. Indigne de la fonction.
 

lundi 13 juin 2016

Communautarisme: Benzema, le football et les origines...

L’agitation qui a suivi le propos de Benzema raconte d’abord la place exorbitante prise par ce sport dans notre société, mais elle témoigne aussi, en miroir et en ombre projetée, que le pays est malade socialement et avachi culturellement par des débats mortifères.

Francitude. Ceux qui parlent fort n’ont souvent rien à dire et masquent par l’outrance et le bruit leurs pensées en mode mineur – l’un des aspects de l’incivilité croissante. Ceux qui parlent pour rien montrent leurs faiblesses – souvent le propre des élites. Et ceux qui font parler leur inconscient au-delà du raisonnable n’expriment que des blessures qui oscillent entre deux sentiments, l’humiliation ou la haine – à moins que ce soit les deux. Autant l’avouer, le malaise et les doutes du bloc-noteur sont intenses depuis les déclarations du footballeur Karim Benzema. Dans quelle catégorie classer le joueur du Real Madrid quand il estime que Didier Deschamps, le sélectionneur des Bleus, a «cédé à la pression d’une partie raciste de la France» en ne le retenant pas dans l’équipe pour l’Euro? L’agitation qui s’en est suivie raconte d’abord la place exorbitante prise par ce sport dans notre société, qui n’échappe en rien à ses tourments les plus profonds. Mais pas seulement, hélas. Elle témoigne aussi, en miroir et en ombre projetée, que le pays, malade socialement et avachi culturellement par des débats mortifères, reste obsédé, sinon hanté par les peurs communautaristes. Le foot comme élévation sociale? Comme modèle d’intégration? Comme cohésion nationale? Mon dieu qu’il semble loin le temps du «black-blanc-beur» scandé sur tous les tons et de cette France glorifiant les héritiers de l’immigration, quels qu’ils soient, de l’«Algérien» Zidane à l’«Italien» Platini, en passant par le «Polonais» Kopa, tous associés pour l’histoire et dans le même moule, un soir de juillet 1998, abolissant les barrières du temps, des différences et des origines, quand se dressaient sur les Champs-Élysées les drapeaux de toutes les couleurs… Souvenons-nous. À l’époque, seul le front nationaliste de Papa-le-voilà osait répudier cette équipe et ses filiations, renvoyant tous ces héros au statut d’« étrangers ». En insultant Zizou ou Karembeu, Djorkaeff ou Thuram, ils insultaient la France jusque dans sa chair. Ils insultaient la République elle-même.

mercredi 8 juin 2016

L'histrion et la grève

Quand François Hollande ampute une citation de Maurice Thorez...
 
C’est vilain, de jouer les histrions. Surtout pour le chef d’État d’un pays comme la France, si scrupuleux avec son passé et le référencement quasi sacré des paroles ancrées dans les souvenirs collectifs. Mal en a pris à François Hollande de piocher dans un lexique pour lui inconnu, emprunté à une autre époque et à une authentique gauche. «Il faut savoir arrêter une grève», déclare donc le président dans une interview publiée par la Voix du Nord. La formule, devenue citation au fil du temps, est célèbre. À condition de ne pas la tronquer de sa partie essentielle! Loin de nous l’idée de réhabiliter dans son intégrité le talent oratoire du communiste Maurice Thorez –ce dernier n’en a pas besoin–, mais chacun admettra volontiers que l’hôte du Palais n’est plus à une souillure près, comme si s’exprimait en lui un amoncellement de poches à rancune et de comptes à régler avec sa propre histoire. Soyons précis. En juin 1936, en plein Front populaire, Maurice Thorez déclarait, peu après la signature des accords de Matignon: «Il faut savoir arrêter une grève dès que satisfaction a été obtenue.» N’est-ce pas le propre des grèves que de parvenir à la satisfaction des revendications, et de s’en réjouir si tel est le cas? Le président devrait savoir qu’on ne triche pas avec certaines phrases, surtout en plein conflit social majeur. Sauf à exprimer son mépris envers le peuple. Or un peuple, c’est une histoire longue, ou plus exactement l’unité de cette histoire.
 

dimanche 5 juin 2016

Ali : un nom qui changea la boxe et le monde

Le plus grand boxeur de tous les temps s’est éteint, vendredi 3 juin, à l’âge de 74 ans, vaincu par trente-deux années de combat contre la maladie de Parkinson. Il était surtout l’une des consciences des Noirs américains, inlassable militant des droits civiques.
 
«Je m’appelle comment? Alors, comment je m’appelle L’œil félin, le corps tendu et la bouche en avant d’où émerge un protège-dents maintenu en suspension au bout d’une langue insolente et insatiable, il lève le poing, frappe, répète les mêmes mots, «je m’appelle comment, puis cogne de nouveau non plus pour assourdir mais pour faire mal, l’autre ploie mais lui, il est beau, oui, si beau dans sa rage qu’il ne parle plus le langage de la boxe mais celui de l’homme libre. Il frappe, frappe fort et précis dans sa brutalité, il danse autour de son adversaire jusqu’à l’épuisement de son propre orgueil. «Je m’appelle comment Et le miracle opère: dans la violence inouïe de ses gestes, à la limite de la cruauté, se niche de la dignité. Nous sommes en 1967. Face à lui, Ernie Terrell n’a pas compris le genre d’homme qui lui assène des directs du droit et du gauche avec la grâce et la lueur d’un ange. Terrell avait décidé de jouer sur la susceptibilité d’Ali en refusant catégoriquement, avant leur combat et durant les premiers rounds, de l’appeler par son nouveau nom. Il lui dit «Cassius Clay». Muhammad Ali voit rouge et broie du noir, leur couleur de peau pourtant commune. Il décide de ne pas le mettre KO, de l’emmener au-delà de la souffrance, de l’humilier. Pour que l’information pénètre son cerveau martelé. Terrell jette l’éponge au 15e round, saoulé par les coups. Il a enfin compris. Ali a tué Clay depuis longtemps. Sur un ring, plus personne n’osera jamais l’appeler par son nom d’esclave.
 

vendredi 3 juin 2016

Haine(s): le conflit social par les coulisses

«Je ne pensais pas que le gouvernement irait si loin», dit un conseiller d’État socialiste…

Classe. On pardonnera volontiers au bloc-noteur une tendance –sinon maladive du moins appréciative– à écouter parler ceux qui, en coulisses, donnent souvent la tonalité d’un climat ambiant par temps de crise. Quelques coups de téléphone suffisent parfois. Face à la montée de l’exaspération sociale contre la loi travail (et bien au-delà, reconnaissons-le), une espèce de haine se déchaîne à l’encontre des salariés, syndicalistes ou non, qui se dressent dans la lutte, quels qu’en soient la forme et les modes d’action, dont nous aurons remarqué qu’ils n’ont pas encore emprunté le chemin d’une grève générale – cela ne se décrète pas – mais bien d’une généralisation des grèves. Une haine donc, si tenace et si puissante qu’il ne sert plus à rien d’en psychologiser les raisons, tant elles puisent loin dans les racines antisociales à la française. De même, il devient inutile de chercher à comprendre pourquoi et comment la malveillance envers la CGT atteint un tel paroxysme, au point que nous avons tout entendu, tout lu à l’encontre du premier syndicat du pays. Sans parler de Philippe Martinez lui-même, accusé de tous les maux, «stalinien» n’étant pas le moins insultant, d’autant qu’il ne parcourt pas seulement les couloirs du Medef mais se diffuse également de palais ministériels en boudoirs de la haute fonction publique. Ainsi cet interlocuteur, conseiller technique rue de Grenelle, socialiste jospiniste pur sucre devenu, de son propre aveu, «libéral» au fil des années, qui, après avoir lu un portrait au vitriol du numéro 1 cégétiste dans le Monde, déclare tout de go: «Je partage à 100% ce qui est écrit, je me suis bien marré en parcourant cet article! Ce Martinez est en effet une sorte de “général Tapioca”, celui de Tintin, il utilise sa centrale comme au temps de la guerre froide, non pas comme une arme de conquête mais comme un bouclier, pour protéger ce qui ne peut plus l’être.» À la question: «Et qu’est-ce qui ne peut plus être protégé?», notre interlocuteur répond sans ciller: «Le Code du travail, pardi! Car c’est désormais un frein pour les entreprises.» Vous avez bien lu…