dimanche 14 décembre 2014

Et maintenant, la marchandisation des chômeurs

L’extension généralisée de la mise en concurrence de Pôle emploi permettrait aux agences privées de capter missions de service public pour faire du fric. Chaque jour sa surprise ; chaque semaine son coup d’épée dans les reins… Connaissez-vous la convention 181 de l’Organisation internationale du travail ? Sans la vigilance de la CGT – qui révèle l’affaire et prouve, si besoin était, qu’elle est un syndicat d’utilité publique –, nous n’aurions pas pénétré si vite les dédales d’un texte dont la dangerosité arrive soudain jusqu’à nous comme une mise en alerte majeure et pour le moins révélatrice. Admettez néanmoins qu’il était temps d’en découvrir ce qui affleure. Car, voyez-vous, cette convention, qui vise à la libéralisation du placement des chômeurs au bénéfice d’agences dites d’emploi (lisez : cabinets de placement, opérateurs en tout genre à but lucratif, etc.), est devenue l’une des priorités du gouvernement, qui souhaiterait la ratifier au plus vite. Tellement vite qu’un projet de loi est déjà rédigé et qu’il doit être soumis au Parlement dès ce jeudi 18 décembre, en procédure accélérée. Cette méthode expéditive du gouvernement, outre qu’elle constitue un véritable déni de démocratie puisque les instances représentatives ont été exclues de toute discussion, en dit long sur les intentions restées volontairement secrètes pour l’instant.

jeudi 11 décembre 2014

Horizon(s): la voix déchirante et déchirée de Bertrand Cantat

Revoir l'ex-leader de Noir Désir sur scène, avec son nouveau groupe, Détroit.
 
Conscience. D’abord: quelque chose d’électrique, de sournoisement insomniaque à l’heure où les nerfs lâchent enfin, dans le déroulé furtif de sentiments paradoxaux balayés par l’évidence, arrachés à une longue nuit. Ensuite: l’impression d’avoir à consigner quelques fragments d’un registre sans date, hors du temps. Puis: le besoin de s’alléger, de se désamarrer, de creuser en soi pour trouver la force d’avancer sans jamais perdre la mémoire. Enfin: parvenir au retournement de la conscience quand l’épreuve passée, sinon abolie, devient la possibilité même de nouveaux territoires… Voilà c’est fait, le bloc-noteur a donc revu Bertrand Cantat sur scène, au Zénith parisien. Comment dire au plus près, sans travestir le fond sincère de la pensée, ce qu’il y eut d’émotion et d’impalpables questionnements? ­Comment taire la forme la plus sacrée du plaisir ressenti, quand l’usage de mots brûlants devrait nous investir de prudence et d’une rigueur de langage toute maîtrisée? Pour beaucoup, il sera difficile d’avoir à lire dans cette chronique la passion d’un chanteur maudit, inexcusable, et l’intérêt musical et artistique qu’il suscite encore.

mercredi 10 décembre 2014

Loi Macron : oui, une régression…

François Hollande évoque un texte «de progrès et de liberté». L’exécutif prétendument de gauche ne cherche même plus à écorner les consciences mais carrément à les manipuler.

Scène d’effroi dans l’ordinaire, hier à l’Élysée. Accompagnant de quelques mots la présentation du tristement célèbre projet de loi Macron, François Hollande évoque un texte «de progrès et de liberté». Manuel Valls parle, lui, d’«efficacité» et de «justice». Encore un jour sombre dans notre histoire sociale contemporaine, victime de cet exécutif prétendument de gauche, qui ne cherche même plus à écorner les consciences mais carrément à les manipuler. Une ombre vient de passer dans les couloirs du palais, nous la reconnaissons distinctement, comme nous croyons identifier une voix dominante qui jamais ne se tait. L’ombre: celle du Medef. La voix: celle de la finance. Le chef de l’État et son premier ministre auront beau débiter des phrases enjôleuses, les quatre-vingt-dix articles de la loi concoctée par leur ministre de l’Économie ne font plaisir qu’au patronat et à la droite.

samedi 6 décembre 2014

Ensemble(s): ou la montée des incertitudes

Comment le sentiment d'injustice sociale submerge toute autre considération. La preuve avec le dernier livre de Florence Aubenas.

Incertitudes. Le vivre-ensemble ne s’invite pas, comme la vie, l’amour, la mort, par effraction. Chacun le sait : nous vivons une période tellement inédite – crise de civilisation, crise économico-globalisante, crise morale, crise sociale, crise politique, etc. – que nulle expérience ne peut nous servir de point de repère, encore moins de modèle pour déconstruire ce temps qui est le nôtre et joue contre nous. La montée des incertitudes explose, et avec elle, disparaît peu à peu la manière jadis homogène d’entrevoir un «destin social» et de participer pleinement à l’élaboration d’un «en-commun» dont nous étions tous plus ou moins les légataires, quels que soient nos rôles respectifs, nos statuts, nos classes sociales. Sans oublier que la nouvelle conjoncture du «monde du travail» et de «l’emploi» creuse les disparités et frappe le plus gravement les catégories déjà placées «au bas de l’échelle sociale», accroissant leur subordination, attisant leurs inquiétudes. En découle une multiplication des divisions, comme le montre un sondage réalisé par Ipsos pour le Conseil économique, social et environnemental (Cese), qui organisait cette semaine le 4e Forum du vivre-ensemble. Deux chiffres nous frappent. Le premier effraie: 61 % des sondés considèrent que, aujourd’hui, ce qui sépare les Français est plus fort que ce qui les rassemble. Le second revient au fond: la «violence économique» est le premier ferment des divisions (pour 40%), puis l’accroissement des inégalités (pour 37%), loin devant les extrémismes religieux (pour 29%).

jeudi 4 décembre 2014

CICE: un scandale financier !

La démarche du crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi repose sur une illusion grotesque et sur un mensonge éhonté.
 
Certains bilans ont quelque chose d’éloquent et leurs formes, même fragmentaires, révèlent parfois l’illustration d’un scandale à venir. La France est un grand pays et il n’y a rien d’anormal, par temps de crise ou non, d’ailleurs, à ce que les citoyens soient pleinement informés de l’utilisation des fonds publics. Ainsi en est-il de tous les dispositifs accordés au Medef, dont le CICE puis le pacte de responsabilité s’avèrent emblématiques. La démarche du crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi repose sur une illusion grotesque et sur un mensonge éhonté: il suffirait d’offrir des dizaines de milliards aux entreprises pour que l’investissement et l’emploi repartent. Rien n’est plus faux. L’ineffable Emmanuel Macron en personne l’a reconnu en parlant d’«un échec», rappelant que les 41 milliards d’euros prévus de réduction des charges et de la fiscalité des entreprises devaient trouver leur contrepartie en termes d’emplois. Un «échec» imputable, selon lui, à Pierre Gattaz. Diable, mais qu’aurait-il fallu attendre du Medef? Un respect de la parole donnée? Un vrai pacte? Et une sincère responsabilité? Le croire (ou le faire croire) relève d’une complicité coupable. Une de plus.
 

Semonce(s): les mots pour dire le monde tel qu'il est

La poésie est encore vivante, combative. La preuve avec Gérard Mordillat.
 
Recueil. «Vous m’aurez connu / Dans le temps qui s’enfuit / Telle que m’érige enfin / la Révolution. (…) Je suis l’Incorruptible / Aux yeux froids / Un soleil d’ironie / Me gouverne/Dans la débâcle du sang/Je suis la boule à cris/La main qui brise/L’absolu, l’éternel.» La poésie aurait-elle, quelquefois, souvent, toujours, un rapport particulier avec la forme la plus sincère de l’engagement? Rares sont les écrivains de l’audace, voleurs de feu, capteurs d’énergie vitale, qui saisissent l’époque à bras-le-corps et laissent un goût d’encre sur chaque phrase pour vous aider ou vous contraindre à ne pas passer votre tour. Gérard Mordillat est l’un des tout derniers à s’inscrire dans la haute tradition de ceux pour qui la littérature ou l’art en général restent un moyen unique de dire le monde et, déjà, vouloir le transformer, utilisant toute l’amplitude des genres — cinéaste, réalisateur télé, écrivain…

jeudi 20 novembre 2014

Pluralité(s): quand l'immigration tourne rond

Le football français, 
héritier de l’immigration. Le documentaire magistral 
d’Éric Cantona.

Ouvriers. «L’immigration est un sujet qui me touche. J’ai voulu me servir du football pour regarder l’histoire, bref, raconter l’immigration à travers ce sport.» Éric Cantona parle, posément, il se veut concis et direct – nous l’aimons aussi pour sa franchise, son intelligence et la fermeté de ses convictions. Il n’a rien à vendre, ne souhaite surtout pas se justifier ; il s’en moque d’ailleurs. Ce qu’il veut, avec autant de relatives et d’incidentes que nécessaire, c’est expliquer de fond en comble ce qui lui tient à cœur. Le bloc-noteur doit ainsi l’avouer: le documentaire que l’ex-king de Manchester a réalisé (avec Gilles Perez), intitulé Foot et immigration, 100 ans d’histoire commune, diffusé dimanche dernier sur Canal Plus, fut un tel bonheur qu’il n’est pas inutile d’y revenir pour le promotionner encore et encore et inciter tous ceux qui le peuvent à le visionner, par tous les moyens disponibles, replay et autres. Les quatre-vingt-cinq minutes débutent par une idée simple, que nous pourrions résumer ainsi et décliner à nos enfants: au départ, le football était aristocratique, il fallait dribbler pour aller marquer, seul, un but ; après, les clubs ouvriers sont arrivés et le football est devenu un sport d’équipe et de solidarité ; en France, les fils d’immigrés du football ont perpétué cette tradition. Voilà. L’essentiel est dit. 


lundi 17 novembre 2014

Un Etat palestinien !

Plus de 130 pays ont déjà reconnu unilatéralement la Palestine comme État, depuis sa proclamation en 1988 par Yasser Arafat. Le 28 novembre, les députés français devront se déterminer clairement.

Tous les commentateurs médiacratiques devraient aujourd’hui lire l’Humanité et bien choisir, dans le ronflement sournois de l’actualité, entre l’écume des choses et l’imagination du monde qui ne renonce pas. Il n’est pas si fréquent d’avoir à tutoyer l’histoire, pour prendre date, cela va de soi, mais aussi et surtout pour la convoquer. Dans nos colonnes, cinq grandes voix israéliennes, parmi 660 autres, dont Élie Barnavi en personne, l’ex-ambassadeur d’Israël en France, exhortent l’Europe, et singulièrement notre pays, à se prononcer «pour» la reconnaissance d’un État palestinien. Il n’y a pas de hasard et nous voulons croire que le moment porte en lui quelque chose d’inédit pouvant arracher aux ténèbres la lumière attendue par tout un peuple. Une lumière capable de nous sortir de cette guerre de Cent Ans, qui n’en est qu’à mi-course et qui a ensanglanté des générations et mis plusieurs fois en péril la paix de toute la région.

vendredi 14 novembre 2014

Chant(s): la haute ambition de la langue

Zidane comme vous ne l’avez jamais lu, dans un roman de Philippe Bordas.
 
Puissance. Ceux qui voient vite sont rares; ceux qui écrivent plus loin qu’eux-mêmes aussi. Avec son roman "Chant furieux" (Gallimard), Philippe Bordas vise à hauteur des dieux, comme souvent avec lui, et s’il a décidé de célébrer l’un de ceux du football, Zinedine Zidane, il nous livre un monument de prose de près de 500 pages qui touche à l’exception, comme miroir des exploits d’antan du champion du monde 1998. La trame de l’histoire est simple: Mémos, un photographe (tout comme Bordas), suit la star de l’équipe de France durant trois mois, à la demande d’un éditeur. Cent jours en apnée et en chorégraphie footballistique, à la conquête éperdue d’un personnage singulièrement médiatique. Voici le récit romanesque d’une figure en chevalier, à la croisée de destins en apparence dissemblables mais qui deviennent, par la force de la littérature, la Chanson de Roland moderne et épique d’une aventure à perdre le souffle tant la puissance du verbe et des mots dribble tout ce que vous avez déjà lu sur le sujet. Bordas nous avait déjà stupéfié par son génie de la langue, en 2008, avec "Forcenés" (Fayard), dans lequel il livrait à la légende moribonde du cyclisme l’un des plus beaux textes jamais écrits, œuvre de mémoire à nulle autre semblable. L’ambition s’avère encore une fois identique, tant et tant que certains critiques disent avoir ressenti quelque chose d’étouffant dans cette lecture qui ne laisse pas indemne par son exigence et son intensité.

L’intégration sociale bientôt privée de logements?

Les HLM sont en danger, face aux tentatives de privatisation et de marchandisation.
 
L’entreprise de démolition est là, sous nos yeux, et nombreux s’amusent encore à détourner leur regard, non par simple esprit de pudeur, ce serait au moins pardonnable, mais par goût cynique des commodités d’usage. La réalité devrait pourtant s’imposer à tous, révélant ce qu’il y a de plus cru à voir et à constater: jamais dans notre histoire récente, disons depuis plus d’une génération, la France n’a connu une telle crise du logement. Année après année, les indicateurs, quels qu’ils soient, continuent d’afficher le rouge vif. Tous les organismes référents, toutes les associations concernées n’en finissent plus de tirer les signaux d’alarme. Près de quatre millions de personnes sont actuellement mal logées dans notre pays, parmi lesquelles 800 000 enfants. À ces premiers chiffres essentiels, ajoutons en deux autres vertigineux: près de deux millions de nos concitoyens se trouvent en situation d’impayés; sept millions sont officiellement en situation de «réelle fragilité», pour reprendre la terminologie consacrée…
 

dimanche 9 novembre 2014

Gauche: du bon usage d’une catastrophe?

Une seule solution d'urgence: engager un processus permettant d’en finir avec Valls...
 
Inutile de se revendiquer prophète de légende pour noyer le malheur passé ou futur par l’étalement dans le temps du mystère et de la cruauté en politique, qui, souvent, cassent le cœur des hommes. Chacun sait exactement ce qu’il est en train d’advenir de notre pays, et singulièrement de la gauche, si l’on ne change rien. Nous parlons là de cette gauche vraiment de gauche que souhaiteraient voir disparaître Hollande et Valls mais à laquelle des millions de Français n’ont pas renoncé. Pour une raison simple. Ces citoyens, qui savent encore se hisser plus haut que l’horizon, n’ont pas disparu depuis deux ans et demi. Ils sont juste meurtris, sidérés, écœurés et/ou découragés par les politiques qui ont tourné le dos à la gauche ferme sur ses principes en pariant sur sa décomposition, non sa recomposition. La République elle-même, atteinte dans le primat universel de son projet collectif, se délite plus vite que jamais, aspirée elle aussi par la machine à broyer l’espérance et les alternatives crédibles.
 

vendredi 7 novembre 2014

Non-lecture(s): quand une ministre nous afflige...

Adieu la Culture, Fleur Pellerin n’a pas lu un livre depuis deux ans.
 
Temps. Fleur Pellerin n’a donc «pas le temps» de lire. Sous-entendu: «À quoi bon lire quand on manque de temps.» Ou pire: «Aucune place pour le livre dans un agenda surchargé.» Bienvenu chez les énarques en politique, capables de répliques spontanées d’autant plus sincères (sic) qu’ils ne voient jamais où est le problème et pourquoi certains de leurs comportements ou propos «disent» quelque-chose de pourri au royaume de notre époque. Avez-vous lu le dernier Modiano? Bah, non… Quel est le livre du prix Nobel que vous avez préféré? Euh… Et le coup de grâce: je n’ai pas ouvert un livre depuis deux ans… Pensez-donc, avec toutes ces responsabilités, il faudrait en plus se disperser en énergie dans la littérature, dans les récits, dans les essais? N’y pensez même pas, chassez définitivement les paroles frémissantes, le souffle puissant, la carcasse immense, celle du poète ou du romancier qui donnent de la matière et de la chair aux mots, des ailes à l’esprit, toujours en avance d’un horizon, jamais à court d’invention, donc d’espoir. Pas le temps, cela ne se discute pas; pas le temps, cela ne se négocie plus; pas le temps, d’ailleurs à quoi bon en perdre.
 
Songes. Frères de livres, séchez vos larmes. C’était bel et bien la ministre de la Culture qui avouait ainsi ne pas avoir lu un livre depuis deux ans, préambule surréaliste à la semaine des principaux prix littéraires distribués dans ce pays si singulier, la France. Vous vous souvenez, la France?

vendredi 31 octobre 2014

Ravage(s): Emmanuel Macron, ou la «googlisation» technocrate de l’esprit

Le ministre de l'Economie, né en 1977, est-il ivre 
de sa jeunesse libérale?
 
 
Macron. Et si l’exaltation de la jeunesse, parfois, était le contraire de ce que nous croyons ? Une supercherie. Un enfermement. Un contresens pour les fracassés de la crise qui confondent l’«ancien-âge» avec le «bel-âge», révéré l’an dernier par Régis Debray dans un essai tonitruant publié chez Flammarion. L’autre jour, alors que le ciel bleu-gris ombrait le drapeau tricolore d’une teinte de plomb devant l’entrée d’un ministère régalien, un conseiller ayant quitté Matignon pour Bercy s’épanchait, et en une seule phrase le bloc-noteur sentit le poids d’une désillusion aussi permissive que mortifère: «Ce Macron, il veut déjà remplacer Valls, alors qu’il n’a rien à voir avec notre histoire de gauche, avec nos mots, nos références, alors qu’il ne comprend rien au peuple, rien au mot “social” et encore moins au mot “socialisme”…» Et l’homme d’ajouter: «Seule la folie de sa jeunesse lui vaut ce sauf-conduit octroyé par Hollande, seule son immaturité politique lui permet de se placer sur le marchepied libéral sans se poser de question.» Diable! La jeunesse de Macron, né en 1977, bien après le choc pétrolier et la mort de Pompidou, ne serait déjà plus une qualité dans les arcanes du pouvoir, mais la forme plus ou moins avouée d’une précipitation pro-capitaliste irréfléchie et aveugle? La critique tient lieu de paradoxe.
 

jeudi 23 octobre 2014

Humilié(s): dans les ténèbres des années 80

Le roman coup de poing de Stéphane Guibourgé. Lisez "Les Fils de rien, les princes, les humiliés" et vous comprendrez ce que signifie un «choc» littéraire qui accouche, oui, de ce possible-impossible si rare à atteindre en tant que récit... 


Skinhead. Écrire et encore écrire; dire et surtout ne pas se taire; témoigner du possible-impossible littéraire, lorsque l’émotion vous saisit et que, pour en découdre vraiment avec ce que vous ressentez, il vous faut respirer bien fort pour affronter des pensées ambivalentes, les braver comme on monte sur un ring. Il est des romans qui laissent des traces ineffaçables et vous secouent l’esprit et l’âme des jours durant. Lisez "Les Fils de rien, les princes, les humiliés", de Stéphane Guibourgé (Fayard, 200 pages), et vous comprendrez ce que signifie un «choc» littéraire qui accouche, oui, de ce possible-impossible si rare à atteindre en tant que récit. Celui-ci débute par ces mots terribles: «Nous choisissons la haine.» Le décor est planté; il ne se figera jamais totalement. Le roman de Guibourgé, ramené à l’os, souvent magistral dans la construction et le choix des mots qui vous percutent sans sommation dans des séquences heurtant toute intimité en vous, est construit sur un va-et-vient entre passé et présent.

mercredi 22 octobre 2014

Le dernier masque est tombé

Manuel Valls ne se déclare plus socialiste. Et il le dit !

Un autre temps...
«La politique de l’exécutif menace la République et prépare un immense désastre démocratique.» Les mots de Benoît Hamon, prononcés hier, viennent claquer dans le paysage agité du Parti socialiste non comme une provocation mais bien comme une mise en garde du plus strict intérêt et d’une sincère lucidité. Nous ne le contredirons pas sur ce point. Il y a tout lieu de penser, en effet, que le triumvirat Hollande-Valls-Macron, dans son entêtement à pousser les feux d’une folie libérale, nous conduit au désastre. La forme peut surprendre les godillots de service, mais le fond, pour le coup, n’est qu’un réquisitoire légitime contre les politiques conduites par le chef de l’État. Puisque la forme, c’est souvent du fond qui remonte à la surface, ces propos ne passent pas. Au point de créer une tension paroxystique. Dans le rôle du porte-flingue et de la parole gouvernementale, Stéphane Le Foll: «Si c’est ça, qu’il quitte le Parti socialiste alors.» Voici un fâcheux précédent qui n’a sans doute rien d’instinctuel. Le gouvernement demande aux socialistes contestataires de quitter le PS. Début de rupture irréconciliable?
 
Manuel Valls, lui, va beaucoup plus loin et plus vite dans la destruction commune.

vendredi 17 octobre 2014

Suicide(s): l'odieux histrion

Eric Zemmour veut réhabiliter Pétain. Tout est dit.
 
La mécanique est huilée ; la dialectique, machiavélique, se veut savante ; le propos reste ordurier et insupportable. Voici le résumé en trois phrases du dernier livre d’Éric Zemmour, le "Suicide français" (Albin Michel), phénomène d’édition qui surclasse désormais dans les ventes tout ce qui s’est publié depuis la rentrée littéraire, les textes d’Emmanuel Carrère (magnifique) et de Valérie Trierweiler (digne d’intérêt) compris, c’est dire si l’éventail livresque est large. Quatre soirées d’intense lecture pour que le bloc-noteur vienne à bout des 530 pages et que s’impose une conclusion évidente. Porté par des vents crépusculaires qu’il sent favorables, le polémiste Zemmour a l’ambition qui enfle, il voudrait devenir le Maurras contemporain, mais il n’est qu’un Pauwels en peau de lapin fripé par l’air du temps qui pue la xénophobie et la revanche poujado-nationaliste. Il ne le cache pas : «Maurras exalta jadis les quarante rois qui ont fait la France ; il nous faut désormais conter les quarante années qui ont défait la France. »
 

mardi 14 octobre 2014

Reconquérir la Sécu !

Le principe universel de protection sociale, pilier de la République, est menacé.
 
Puisque les membres de l’exécutif ne donnent pas dans la demi-mesure ni dans la moitié d’un reniement avec ce qu’ils ont appelé un jour «la gauche», rien n’échappe aux décisions mutilantes. Ainsi en est-il de la protection sociale «à la française», qui fut érigée en pilier de la République ayant pour vocation de couvrir les risques qui affectent l’existence des personnes. Ce principe universel, adossé à la redistribution des revenus sur la base des valeurs de solidarité et de justice, garantit la sécurité économique au moyen de prestations compensatoires et évite aux familles de plonger dans la misère. Croyez-le ou non, ce principe aurait quelque chose de dépassé. Alors que débute la discussion budgétaire au Parlement, certains voudraient en effet laisser croire que la philosophie même de ce «conquis social» majeur, en tant qu’objectif d’organisation de société, serait devenue obsolète... N’ayons pas peur des grands mots: c’est une certaine idée de la France qu’on tente de renvoyer dans les catacombes de l’histoire !
 

Déconstruction(s): à la mémoire "du" philosophe

Croyez-le 
ou non. 
Dix ans après, Jacques Derrida n’est pas mort.
 
Commençons d’abord par l’inacceptable: notre incapacité chronique mais assumée, dix ans après, à élever notre voix devant la mort surgie un 8 octobre 2004, devant le non-pensable, le non-compréhensible, quand l’orgueil du refus se mêle encore ici-et-maintenant à la douleur qui exige à penser sans fin, à ouvrir les yeux et à tendre l’oreille pour lire et comprendre ce qui continue de résonner à travers son nom, Jacques Derrida, parce que la mort de l’Autre en tant qu’Unique reste « la mort première », si l’on en croit Lévinas.
 
Poursuivons immédiatement par l’acceptable: ce que l’Absent continue de nous transmettre ne semble pas s’atténuer et au contraire se renforce, se gonfle, se bonifie à chaque évocation, chaque lecture, témoin et maître de toujours, lequel, par une cinquantaine de livres, parcourut l’acuité du penser indissociable d’une écriture d’un raffinement prodigieux, presque inouï et (jalousement) inaccessible. Derrida en philosophe absolu, mais aussi en écrivain total, moins hermétique qu’annoncé.

jeudi 9 octobre 2014

Conteur(s): on achève bien les poètes...

La mésaventure "administrative" d'Yvon Le Men. Ou comment assassiner la création.

«Tout une histoire  / à cause d’un mot / les mots qui fondent les histoires / pour nous / font des histoires / entre nous.» Connaissez-vous Yvon Le Men? Auteur, poète, conteur, le Breton parcourt depuis quarante ans les réunions publiques, les festivals, les écoles, les médiathèques. Par la voix et le talent, partout il divulgue l’art majeur d’une langue noble et rare, et transmet tant de mots qui soufflent dans l’encoignure de nos heures sombres que leur musique se transforme en fragments intemporels d’autant plus importants qu’ils peuvent nous libérer des entraves du quotidien. À Lannion où il vit, il a créé, en 1992, les rencontres intitulées « Il fait un temps de poème ». 

Étonnant voyageur de son état, et fier de l’être, il travaille au festival du même nom avec son ami l’écrivain Michel Le Bris et, de Saint-Malo à Bamako, de Sarajevo à Sao Paulo, il s’est imposé en passeur des poètes et des écrivains. Pas un seul village breton où il n’ait pas dit de la poésie : Yvon Le Men traîne avec lui un bout d’humanité indispensable par les temps qui courent. Mais il arrive que l’histoire – avec un petit « h » – rattrape parfois à coups de crocs ceux qui n’ont rien demandé. Nous parlons là d’« histoire », certains écriraient plutôt l’« administration », sauf que, par principe, nous refusons de dénigrer l’administration en tant qu’institution, car ce n’est pas l’institution elle-même qui est en cause mais bien ce qu’il est advenu d’elle au fil des contre-réformes successives. Dans une France tourmentée par la violence et l’atomisation sociales, le verbe est souvent la plus magistrale expression du courage. C’est exactement ce qui a été reproché à Yvon Le Men. 

mercredi 8 octobre 2014

Ces "sacrifices"...

La question des retraites se situe au point de convergence de toute notre organisation sociale…

«Rêver, c’est le bonheur ; attendre, c’est la vie», disait Victor Hugo. Qui mieux que les retraités sait le prix du rêve et de l’attente? Qui mieux qu’eux connaît, jusqu’aux sacrifices les plus intimes, l’ampleur des gestes contraints qui s’engrènent tant bien que mal dans le bonheur rarement accessible d’une vie si difficile qu’elle en devient fardeau. Ce qu’ils furent ne compte pas. Ce qu’ils ont fait pour la collectivité, ce qu’ils ont aidé à bâtir, ce qu’ils ont inventé, créé par leur travail ou dans le secret de leurs familles, se trouve dévalorisé, nié ou oublié. Ils vivent mal, ils sont sous-payés, souvent très pauvres. Voilà le constat, douloureux, d’un pays en déliquescence sociale qui n’offre plus à ses anciens la tranquillité qui devrait leur être due. La société de droits a glissé dans celle du «minimum», minimum vieillesse, minimum vital, tous synonymes d’impossibilités.