jeudi 23 octobre 2014

Humilié(s): dans les ténèbres des années 80

Le roman coup de poing de Stéphane Guibourgé. Lisez "Les Fils de rien, les princes, les humiliés" et vous comprendrez ce que signifie un «choc» littéraire qui accouche, oui, de ce possible-impossible si rare à atteindre en tant que récit... 


Skinhead. Écrire et encore écrire; dire et surtout ne pas se taire; témoigner du possible-impossible littéraire, lorsque l’émotion vous saisit et que, pour en découdre vraiment avec ce que vous ressentez, il vous faut respirer bien fort pour affronter des pensées ambivalentes, les braver comme on monte sur un ring. Il est des romans qui laissent des traces ineffaçables et vous secouent l’esprit et l’âme des jours durant. Lisez "Les Fils de rien, les princes, les humiliés", de Stéphane Guibourgé (Fayard, 200 pages), et vous comprendrez ce que signifie un «choc» littéraire qui accouche, oui, de ce possible-impossible si rare à atteindre en tant que récit. Celui-ci débute par ces mots terribles: «Nous choisissons la haine.» Le décor est planté; il ne se figera jamais totalement. Le roman de Guibourgé, ramené à l’os, souvent magistral dans la construction et le choix des mots qui vous percutent sans sommation dans des séquences heurtant toute intimité en vous, est construit sur un va-et-vient entre passé et présent.

mercredi 22 octobre 2014

Le dernier masque est tombé

Manuel Valls ne se déclare plus socialiste. Et il le dit !

Un autre temps...
«La politique de l’exécutif menace la République et prépare un immense désastre démocratique.» Les mots de Benoît Hamon, prononcés hier, viennent claquer dans le paysage agité du Parti socialiste non comme une provocation mais bien comme une mise en garde du plus strict intérêt et d’une sincère lucidité. Nous ne le contredirons pas sur ce point. Il y a tout lieu de penser, en effet, que le triumvirat Hollande-Valls-Macron, dans son entêtement à pousser les feux d’une folie libérale, nous conduit au désastre. La forme peut surprendre les godillots de service, mais le fond, pour le coup, n’est qu’un réquisitoire légitime contre les politiques conduites par le chef de l’État. Puisque la forme, c’est souvent du fond qui remonte à la surface, ces propos ne passent pas. Au point de créer une tension paroxystique. Dans le rôle du porte-flingue et de la parole gouvernementale, Stéphane Le Foll: «Si c’est ça, qu’il quitte le Parti socialiste alors.» Voici un fâcheux précédent qui n’a sans doute rien d’instinctuel. Le gouvernement demande aux socialistes contestataires de quitter le PS. Début de rupture irréconciliable?
 
Manuel Valls, lui, va beaucoup plus loin et plus vite dans la destruction commune.

vendredi 17 octobre 2014

Suicide(s): l'odieux histrion

Eric Zemmour veut réhabiliter Pétain. Tout est dit.
 
La mécanique est huilée ; la dialectique, machiavélique, se veut savante ; le propos reste ordurier et insupportable. Voici le résumé en trois phrases du dernier livre d’Éric Zemmour, le "Suicide français" (Albin Michel), phénomène d’édition qui surclasse désormais dans les ventes tout ce qui s’est publié depuis la rentrée littéraire, les textes d’Emmanuel Carrère (magnifique) et de Valérie Trierweiler (digne d’intérêt) compris, c’est dire si l’éventail livresque est large. Quatre soirées d’intense lecture pour que le bloc-noteur vienne à bout des 530 pages et que s’impose une conclusion évidente. Porté par des vents crépusculaires qu’il sent favorables, le polémiste Zemmour a l’ambition qui enfle, il voudrait devenir le Maurras contemporain, mais il n’est qu’un Pauwels en peau de lapin fripé par l’air du temps qui pue la xénophobie et la revanche poujado-nationaliste. Il ne le cache pas : «Maurras exalta jadis les quarante rois qui ont fait la France ; il nous faut désormais conter les quarante années qui ont défait la France. »
 

mardi 14 octobre 2014

Reconquérir la Sécu !

Le principe universel de protection sociale, pilier de la République, est menacé.
 
Puisque les membres de l’exécutif ne donnent pas dans la demi-mesure ni dans la moitié d’un reniement avec ce qu’ils ont appelé un jour «la gauche», rien n’échappe aux décisions mutilantes. Ainsi en est-il de la protection sociale «à la française», qui fut érigée en pilier de la République ayant pour vocation de couvrir les risques qui affectent l’existence des personnes. Ce principe universel, adossé à la redistribution des revenus sur la base des valeurs de solidarité et de justice, garantit la sécurité économique au moyen de prestations compensatoires et évite aux familles de plonger dans la misère. Croyez-le ou non, ce principe aurait quelque chose de dépassé. Alors que débute la discussion budgétaire au Parlement, certains voudraient en effet laisser croire que la philosophie même de ce «conquis social» majeur, en tant qu’objectif d’organisation de société, serait devenue obsolète... N’ayons pas peur des grands mots: c’est une certaine idée de la France qu’on tente de renvoyer dans les catacombes de l’histoire !
 

Déconstruction(s): à la mémoire "du" philosophe

Croyez-le 
ou non. 
Dix ans après, Jacques Derrida n’est pas mort.
 
Commençons d’abord par l’inacceptable: notre incapacité chronique mais assumée, dix ans après, à élever notre voix devant la mort surgie un 8 octobre 2004, devant le non-pensable, le non-compréhensible, quand l’orgueil du refus se mêle encore ici-et-maintenant à la douleur qui exige à penser sans fin, à ouvrir les yeux et à tendre l’oreille pour lire et comprendre ce qui continue de résonner à travers son nom, Jacques Derrida, parce que la mort de l’Autre en tant qu’Unique reste « la mort première », si l’on en croit Lévinas.
 
Poursuivons immédiatement par l’acceptable: ce que l’Absent continue de nous transmettre ne semble pas s’atténuer et au contraire se renforce, se gonfle, se bonifie à chaque évocation, chaque lecture, témoin et maître de toujours, lequel, par une cinquantaine de livres, parcourut l’acuité du penser indissociable d’une écriture d’un raffinement prodigieux, presque inouï et (jalousement) inaccessible. Derrida en philosophe absolu, mais aussi en écrivain total, moins hermétique qu’annoncé.

jeudi 9 octobre 2014

Conteur(s): on achève bien les poètes...

La mésaventure "administrative" d'Yvon Le Men. Ou comment assassiner la création.

«Tout une histoire  / à cause d’un mot / les mots qui fondent les histoires / pour nous / font des histoires / entre nous.» Connaissez-vous Yvon Le Men? Auteur, poète, conteur, le Breton parcourt depuis quarante ans les réunions publiques, les festivals, les écoles, les médiathèques. Par la voix et le talent, partout il divulgue l’art majeur d’une langue noble et rare, et transmet tant de mots qui soufflent dans l’encoignure de nos heures sombres que leur musique se transforme en fragments intemporels d’autant plus importants qu’ils peuvent nous libérer des entraves du quotidien. À Lannion où il vit, il a créé, en 1992, les rencontres intitulées « Il fait un temps de poème ». 

Étonnant voyageur de son état, et fier de l’être, il travaille au festival du même nom avec son ami l’écrivain Michel Le Bris et, de Saint-Malo à Bamako, de Sarajevo à Sao Paulo, il s’est imposé en passeur des poètes et des écrivains. Pas un seul village breton où il n’ait pas dit de la poésie : Yvon Le Men traîne avec lui un bout d’humanité indispensable par les temps qui courent. Mais il arrive que l’histoire – avec un petit « h » – rattrape parfois à coups de crocs ceux qui n’ont rien demandé. Nous parlons là d’« histoire », certains écriraient plutôt l’« administration », sauf que, par principe, nous refusons de dénigrer l’administration en tant qu’institution, car ce n’est pas l’institution elle-même qui est en cause mais bien ce qu’il est advenu d’elle au fil des contre-réformes successives. Dans une France tourmentée par la violence et l’atomisation sociales, le verbe est souvent la plus magistrale expression du courage. C’est exactement ce qui a été reproché à Yvon Le Men. 

mercredi 8 octobre 2014

Ces "sacrifices"...

La question des retraites se situe au point de convergence de toute notre organisation sociale…

«Rêver, c’est le bonheur ; attendre, c’est la vie», disait Victor Hugo. Qui mieux que les retraités sait le prix du rêve et de l’attente? Qui mieux qu’eux connaît, jusqu’aux sacrifices les plus intimes, l’ampleur des gestes contraints qui s’engrènent tant bien que mal dans le bonheur rarement accessible d’une vie si difficile qu’elle en devient fardeau. Ce qu’ils furent ne compte pas. Ce qu’ils ont fait pour la collectivité, ce qu’ils ont aidé à bâtir, ce qu’ils ont inventé, créé par leur travail ou dans le secret de leurs familles, se trouve dévalorisé, nié ou oublié. Ils vivent mal, ils sont sous-payés, souvent très pauvres. Voilà le constat, douloureux, d’un pays en déliquescence sociale qui n’offre plus à ses anciens la tranquillité qui devrait leur être due. La société de droits a glissé dans celle du «minimum», minimum vieillesse, minimum vital, tous synonymes d’impossibilités. 

dimanche 28 septembre 2014

Chrétien-athée(s): ce que l'écrivain peut encore nous dire

Emmanuel Carrère est accusé, dans le Royaume, d’abuser du « je».
 
Ils. Rassurez-vous, le bloc-noteur ne défendra pas ici toutes les excroissances de la littérature en tant qu’exception (culturelle) totale sinon définitive, même si le romancier seul possède sans doute cet art coutumier d’utiliser la «clé des portes closes» (Louis Aragon), aptes à dévoiler la réalité, puisque, chacun devrait le savoir, «il n’y a pas de vérité, il n’y a que des histoires» (Jim Harrison). Pour répondre à la question, à laquelle il ne s’était peut-être pas assigné : où est la frontière entre la littérature et le réel?, Emmanuel Carrère a donc décidé, dans le Royaume (POL), d’entretenir l’ambiguïté. S’agit-il d’un roman? D’un essai? D’une enquête? La réponse importe peu, sauf pour de nombreux commentateurs qui souhaitent absolument faire la distinction entre ce que l’auteur «imagine», verbe fréquemment usité dans le livre, ce qu’il pense, et son souci, presque comme «un historien», de «démonter les rouages d’une œuvre littéraire», comme l’écrit Emmanuel Carrère lui-même.  

dimanche 21 septembre 2014

Ami(s): éloge des artistes de la Fête

La compagnie Lubat et tous ceux qui l’accompagnent anticipent cette mémoire collective d’un monde réinventé qui universalise l’écoute.
 
Vérité. Quelque chose dans l’air avait cette transparence et notre goût du bonheur partagé séchait nos larmes, tant et tant que nous savions, déjà, que cette abondance au cœur de l’essentiel coulerait aussi longtemps que possible, tel un ruisseau. La Fête de l’Humanité, qui n’entretient pas le culte du patrimoine mais l’art majuscule d’être-des-vivants-ici-maintenant, n’est jamais l’étude d’un passé tôt regretté (encore que), mais celle des hommes dans leur durée, ceux qui patiemment s’attellent à leur propre dépassement… Chers lecteurs, vous l’avez compris. Les lendemains de Fêtes se prêtent volontiers aux boursouflures de style rehaussées du soupçon légitime d’en rajouter dans l’allégresse et le pathos. Non, l’esprit laudateur ne nous habite pas. Si le bloc-noteur s’arroge le droit – et pour le coup le devoir – d’user de phrases pour dire sa passion du «peuple de la Fête» et de ceux qui s’y produisent, c’est que l’heure de vérité a sonné. Car, voyez-vous, l’effort librement consenti rend libre.

mardi 16 septembre 2014

Déliquescence(s): doit-on parler de socialistes non-socialistes?

Avec certains socialistes, il y a tricherie autant sur l’intime-en-politique que sur l’idée-en-politique.

Vice. Lorsque les puissants – les vrais, ceux qui se considèrent au cœur et aux commandes du monde – acquièrent la certitude, consciemment ou non, qu’ils ont perdu en centralité une partie de leur pouvoir, ils procèdent souvent eux-mêmes à un étonnant tête-à-queue: ils donnent des leçons à la terre entière alors qu’ils ont définitivement épuisé tout sens de l’intérêt général. La plupart des socialistes au pouvoir nous donnent cette impression. Chaque semaine qui passe offre le spectacle écœurant d’une déliquescence d’autant plus spectaculaire qu’elle révèle un double vice de forme: il y a tricherie autant sur l’intime-en-politique que sur l’idée-en-politique, de sorte que la nature même de l’engagement paraît, sinon suspecte, du moins problématique. Ainsi pouvons-nous sérieusement nous interroger sur les raisons qui, un jour, en ont poussé certains à devenir «socialistes», à le revendiquer, à prendre une carte estampillée PS, puis, c’est souvent là l’essentiel, à vouloir coûte que coûte représenter le peuple, à devenir élu sous cette étiquette «de gauche» et un jour pourquoi pas ministre. Être socialiste ne serait donc qu’une affaire d’aiguillage? Quel bon quai faut-il prendre? Tiens, pourquoi pas le PS? Comme le dit souvent Régis Debray «Jadis on voulait faire quelque chose, aujourd’hui on veut être quelqu’un.» De quoi expliquer qu’on puisse être premier ministre «socialiste» et préférer Clemenceau à Jaurès…


La confiance, mais quelle confiance?

Le premier ministre Manuel Valls va donc réclamer la «confiance», lors d’un vote qui ne devrait réserver aucune surprise. Pressions et basses manœuvres n’ont pas manqué depuis des jours pour empêcher que la défiance, écrasante dans tout le pays, s’exprime pleinement jusqu’au Parlement.

Parce qu’il diffuse de la mémoire vigilante et du «partage» qui nous hisse au-delà de nous-mêmes, l’après-Fête est notre meilleur allié pour trouver la force du grand retournement de la conscience collective. Trois jours de succès populaire et d’espoir revisité, durant lesquels la liberté, l’authentique liberté, a tenté de chasser la paralysie et la peur. Dans le contexte de désarroi dramatique du peuple de gauche, sidéré et exaspéré par la politique libérale de Hollande-Valls, le rendez-vous de La Courneuve, terre défrichée du «nulle part ailleurs où il faut être», a peut-être marqué un tournant politique.

jeudi 11 septembre 2014

Pauvreté, miroir des échecs politiques

Méfions-nous de certains chiffres. Et plus encore de leur éventuelle interprétation. Selon des statistiques publiées hier par l’Insee, la pauvreté toucherait légèrement moins de Français. Il y aurait tout lieu de croire que la situation s’améliore. Grave erreur ! Cette statistique n’est qu’un trompe-l’œil. Entre 2008 et 2011, près d’un million de personnes supplémentaires étaient passées en dessous du seuil de pauvreté. Si cette tendance a subi une «pause» en 2012, les auteurs du rapport ne cachent pas que la pauvreté «gagne en intensité», d’autant que le niveau de vie médian a, une nouvelle fois, baissé de 1%. Les plus pauvres sont de plus en plus pauvres ; les plus riches, de plus en plus riches. Quant au principal chiffre, il donne le vertige: 8,5 millions de Français, près de 14% de la population, vivaient avec moins de 987 euros par mois en 2012. Comment ne pas croire que, depuis, cette situation s’est encore aggravée? Résumons donc la réalité d’une simple formule: la majorité des Français continue de s’appauvrir, dans des proportions qui signent l’état d’urgence absolue.

vendredi 5 septembre 2014

Anachronisme(s) : à propos d'un ministre banquier

Avec Emmanuel Macron, le libéral reste d’abord libéral. Socialiste ou non. Ou plutôt non-socialiste.
 
Macron. Surtout, n’y voir aucune improvisation. Si la nomination à Bercy d’Emmanuel Macron fut accouchée lors d’une crise gouvernementale d’été aussi imprévue que spectaculaire, son atterrissage à l’un des postes clés, l’économie, n’a rien d’un anachronisme dans la Hollandie quinquennale. Énarque comme son mentor, proche de Jacques Attali et de Jean-Pierre Jouyet, pour lequel «c’est le meilleur d’entre nous» (sic), l’ancien secrétaire général adjoint de l’Élysée, qui se rêvait, à trente-six ans, en secrétaire d’État au Budget, arrive donc comme un point d’exclamation au milieu du sauve-qui-peut, répondant, par son seul profil, à l’une des interrogations des socialistes concernant l’identité de l’exécutif: le social-libéralisme de Normal Ier a bel et bien choisi son camp. Sans doute définitivement. Celui de la finance, des banquiers, du libéralisme à tout-va, du pacte avec le patronat, bref, de cette gauche dite «de gauche» et qui se prétend encore «de gauche» en se targuant de « modernité » pour justifier la régression sociale et la réduction constante du périmètre de la République dans ses prérogatives jadis sacrées. Emmanuel Macron explique qu’il «n’est pas interdit d’être de gauche et de bon sens». 

mardi 2 septembre 2014

Autoritarisme social, la porte à droite

Quand François Rebsamen, le ministre de Travail, stigmatise les chômeurs...

Mais à quoi est donc due cette morbide dérive qui signe la trahison à chaque répétition? Il y a, dans les éclats crépusculaires d’un été finissant, quelque chose qui procède de la clarification. Dans le rôle du factotum libéral décrispé, demandez cette fois François Rebsamen, ci-devant ministre du Travail, poste qui, jadis, enivrait d’ambitions sociales n’importe quelle personnalité de gauche. Les temps changent, car voyez-vous, si le chômage continue de progresser, c’est sûrement que les chômeurs eux-mêmes portent une responsabilité. Voilà ce que pense M. Rebsamen, pour lequel la priorité serait de « renforcer le contrôle des chômeurs », puis de radier à tour de bras. Le problème n’est plus le chômage mais les chômeurs. C’est donc ça, un ministre socialiste? Stigmatiser, sanctionner pour faire baisser les courbes, utiliser une rhétorique thatchérienne?

vendredi 8 août 2014

8 août 1914: la Russie pré-révolutionnaire entre dans une guerre qui cherche encore son nom…

(La Grande Guerre, les débuts - 5/5) Joseph Joffre, chef d’état-major, comprend que l’offensive vers Mulhouse est sur le point d’échouer. L’armée devra tôt ou tard se replier « de la Somme aux Vosges ». Les Russes entrent dans le conflit par une offensive. Lénine prépare la Révolution. Les écrivains s’en mêlent.

Mulhouse.
En apparence, les informations qui s’égrènent sous ses yeux s’avèrent contradictoires. Dans le halo d’une lumière jaunie par l’incandescence déclinante des bougies, Joseph Joffre a compris. Nous sommes au petit matin du 8 août 1914 et le chef d’état-major, dans le bureau de son QG installé à Vitry-le-François, en Champagne-Ardenne, n’a quasiment pas dormi. Il farfouille dans sa moustache machinalement, tirant sur ses poils blancs comme pour les arracher un à un. Lui sait que l’offensive vers Mulhouse est sur le point d’échouer. Les comptes-rendus militaires, formels, présentent un tableau assez pessimiste. Alors que l’opinion publique française est entretenue dans la conviction que leurs troupes tiennent la majeure partie du territoire belge, la réalité est plus sombre. Hormis Anvers, qui n’est pas encore occupée par les Allemands, tout le reste du pays va inexorablement tomber aux mains de l’ennemi. Pour Joffre, la Belgique est perdue. Toutes les forces devront se concentrer sur le territoire national.

Joseph Gallieni, qui sera bientôt nommé gouverneur militaire de Paris, puis ministre de la Guerre, commente avec sévérité les actes de son ancien subordonné. Pour lui, pas de doute, la capitale est déjà menacée, il faudra prochainement exiler le gouvernement à Bordeaux. Quant à l’armée, elle devra tôt ou tard se replier « de la Somme aux Vosges » pour défendre l’essentiel et bloquer les Allemands coûte que coûte.

jeudi 7 août 2014

7 août 1914 : l’offensive dans l’est est précaire, le contexte économique a changé…

(La Grande Guerre, les débuts - 4/5) Joffre a de quoi se réjouir. La ville alsacienne de Thann, qui était allemande depuis le traumatisme de 1870, vient d’être libérée par les troupes françaises. Mais l’offensive en Lorraine et en Belgique est bloquée. L’Europe a beaucoup évolué. Les industriels voulaient-ils la guerre?

A peine débutée, cette guerre sent déjà le chaos et le fer. Elle ne ressemble décidément à aucune autre. Au siège de l’état-major, où Joseph Joffre ne quitte plus son bureau, les généraux épluchent les rapports heure par heure, les lisent à haute voix, en décryptent les moindres allusions périphériques. Ils y découvrent des histoires de wagons moroses, la nuit, pour transporter les troupes, des premiers récits de visages blafards sous les lumières des lampes à pétrole, de groupes d’hommes rassemblés là où c’est possible, devant les maisons paysannes, dans les champs, dans des campements improvisés, dans le cœur de certaines villes où les places d’armes ont été réquisitionnées. Partout, les lourds souliers à clous résonnent sur les routes ou les chemins caillouteux, tandis que les hommes, à la moindre halte, mâchonnent du singe filandreux et du pain élastique. Quels que soient les lieux, les conditions de guerre sont identiques. D’abord l’attente, les recensements, les regroupements. Puis les premières escarmouches, au son des canons ennemis. Plus rarement des faces-à-faces au fusil, à la baïonnette.

En cette fin de matinée du 7 août 1914, Joffre a de quoi être réjoui. C’est officiel: la ville alsacienne de Thann, qui était allemande depuis le traumatisme de 1870, vient d’être libérée par les troupes françaises.

mercredi 6 août 2014

6 août 1914 : la France attaque dans l’est, l’artillerie lourde est insuffisante…

(La Grande Guerre, les débuts - 3/5) Les noms des premiers morts arrivent sur le bureau du président du Conseil, alors qu’une loi d’exception vient d’être adoptée en France : tout le pouvoir passe entre les mains des chefs militaires. C’est la suspension de l’Etat de droit. L’Autriche-Hongrie déclare la guerre à la Russie.

Troupes canadiennes à Mons, en Belgique.
Derrière la vitre entrebâillée, le président du Conseil jette un œil sur le ciel lumineux, d’un gris bleuté dur, qui se confond au loin avec les brumes de chaleur d’un été parisien harassant. La confirmation, symbolique, vient d’arriver sur son bureau, ce 6 août 1914. Juste une feuille, des noms griffonnés. René Viviani attendait l’information, comme si l’infortune des premières heures du conflit devrait être incarnée par quelques destins tragiques. Il lut: André Peugeot, caporal, tué par une patrouille de uhlans à Joncherey, près de Belfort, le 2 août. D’après le rapport militaire, il s’agirait du «premier mort français». René Viviani se gratte le menton. Un autre nom est écrit en dessous du premier: Emile Pouget, chasseur, tué à Vitonville, en Meurthe-et-Moselle, le 4 août. Le président du Conseil voulait savoir, il sait.

Le matin même, alors que l’Autriche-Hongrie venait de déclarer la guerre à la Russie, il a tenu un conseil des ministres restreint pour apprécier la situation. La mobilisation des hommes dans la force de l’âge, alors que les récoltes ne sont pas encore totalement rentrées et que les villages se vident progressivement mais massivement des forces vives, risque de provoquer de graves troubles.

mardi 5 août 2014

5 août 1914 : Joffre installe son QG loin de Paris, pour une guerre courte…

(Grande Guerre, les premiers jours - 2/5) Le général du génie, nommé chef d’état-major le 27 juillet 1911, a quitté la capitale depuis quelques heures pour s’installer à Vitry-le-François, en Champagne-Ardenne. Tous les Européens imaginent que le temps des guerres longues est révolu. Les départs la « fleur au fusil » sont marginaux.

Joffre, chef d'état-major.
Un observateur attentif aurait pu voir ses talons décollés pivoter nerveusement sur l’avant-pied et faire tressauter ses genoux sous la table. Ce 5 août 1914, le général du génie Joseph Joffre, nommé chef d’état-major le 27 juillet 1911, reste calme devant tous ses interlocuteurs. Pourtant le cortège de ses angoisses devient intérieurement bruyant à mesure que l’échéance, la vraie, approche. Cette fois ça y est. Depuis quelques heures, il a quitté Paris pour installer son quartier général à Vitry-le-François, en Champagne-Ardenne. Il signe des décrets d’urgence, transmet des ordres aux différents corps d’armées et tient informé le président du Conseil, René Viviani, et le président de la République, Raymond Poincaré, qui viennent de décréter « la trêve des partis ». Paris n’est que mélange d’allégresses et d’incertitudes, alors que, dans l’est, sur une ligne de front qui n’est pas encore constituée, les troupes commencent à s’agglutiner, venues de toute la France.

lundi 4 août 2014

4 août 1914: la guerre générale est déclarée le jour où la France enterre Jaurès…

PHOTOS ROGER-VIOLLET
(Grande Guerre, les premiers jours - 1/5)  L’Allemagne envahit la Belgique. Les députés français votent à l’unanimité 
les crédits de guerre. Les députés allemands, sociaux-démocrates en tête, font 
de même au Reichstag. Le Royaume-Uni entre dans le conflit. À Paris, ce sont
les obsèques officielles du tribun socialiste. 

Mais où donc retentit le premier coup de feu? À moins que ce ne soit le bruit métallique et hurlant d’un canon à l’aveuglante visée? Nous sommes le 4 août 1914, il y a tout juste cent ans. Une chaleur moite règne sur la partie occidentale de la vieille Europe, et la tension, qui n’a cessé de monter depuis des semaines entre les dirigeants des empires et des gouvernements, a sombré dans le chaos diplomatique. L’heure du tocsin a sonné et plus rien ne peut arrêter l’engrenage infernal. L’horrible vérité du fer et du sang va parler, sur un théâtre de guerre dont on imagine, déjà, qu’il sera unique dans l’histoire des hommes. En moins de trois jours, l’Allemagne a déclaré la guerre à la Russie, puis à la France, puis à la Belgique. La France a lancé la mobilisation générale. Le Luxembourg a été envahi par les troupes allemandes, qui viennent de procéder au premier bombardement aérien, à Lunéville, avant de pénétrer en Belgique par la région d’Aix-la-Chapelle. Les combats font rage dans les forts de Liège, mais rien ne semble empêcher la progression des forces belligérantes. 
 

jeudi 31 juillet 2014

Jean Jaurès assassiné : la guerre peut passer sur le cadavre du pacifiste

Le 31 juillet 1914, le directeur de l'Humanité tombait sous les balles d'un nationaliste.

Et le dernier souffle de l’homme, assassiné, renvoie déjà aux sourdes plaintes d’un monde bientôt soumis aux enfers. Les rues parisiennes de ce 31 juillet 1914 exhalaient cette chaleur moite du coeur de l’été qui ankylose les esprits et fatigue les organismes, chacun quêtant, aux terrasses des brasseries ou dans les arrière-cours des immeubles, de rares espaces de fraîcheur partagée. Une heure plus tôt, rue Montmartre, Jean Jaurès et quelques-uns de ses collaborateurs de l’Humanité avaient hésité. Où iraient-ils dîner? «Au Coq d’Or?», avait suggéré l’un. «Non!, avait répondu le directeur d’un ton caressant, c’est un peu loin, et puis, il y a de la musique, des femmes… Allons au Croissant, c’est plus près. » Le tribun socialiste, qui prenait peu soin de lui en règle général, négligeait depuis des jours et des jours tout ce qui s’apparentait de près ou de loin au confort de sa personne. Ses préoccupations s’attachaient toutes entières à l’ordre du monde et à l’avenir des peuples européens, parvenus, il le savait bien, lui, à un point de basculement tragique de leur histoire.