samedi 30 avril 2016

Ecrivain(s): connaissez-vous Yvon Le Men?

Le poète, aussi, est une définition de la littérature.

Numérique. Les rencontres littéraires parisiennes ont ceci d’intéressant qu’elles dispensent la plupart du temps des rencontres prévisibles, à l’instar de ces voyages organisés qui consentent à l’ordinaire des petits riens qui composent soi-disant une existence exaltante. L’autre jour, une auteure plutôt talentueuse et pourtant médiatique s’interrogeait, en mode provoquant: «L’écrivain est une “espèce” qui ne se définit pas, qui n’existe pas.» Et elle poursuivait: «L’écrivain est caractéristique de l’épicentre de la dialectique de reconnaissance. Pour que son “œuvre” soit éventuellement reconnue comme “littéraire”, elle doit être au moins publiée. Mais si elle devient publique, elle se doit d’être “reconnue”. Or, une qualité littéraire supposée ne dépend pas des lecteurs et encore moins de “ses” lecteurs.» Ainsi semble-t-il délicat de déterminer précisément ce qu’est l’écrivain, sans parler de sa fonction sociale qui ne s’inscrit pas mécaniquement dans la société comme l’un de ses rouages. D’ailleurs, un très bon livre –voire un chef-d’œuvre– peuvent très bien ne pas être écrits. En somme, personne ne l’attend. Sauf l’auteur. Et, éventuellement, un éditeur. Le dilemme paraît donc fracassant pour qui s’y exerce. Au moins pour une raison: la définition même de l’écrivain n’est-elle pas que, a priori, celui-ci n’écrit jamais par défaut? À partir de ce raisonnement, une question alors se pose: et les livres dans tout ça? Et même une question plus dérangeante par les temps qui courent: et les poètes dans tout ça?
 
Poésie. Connaissez-vous Yvon Le Men? Ici même dans cette chronique, nous avions narré sa mésaventure avec Pôle emploi (lire le bloc-notes du 3 octobre 2014), qui, en juillet 2013, avait lancé contre lui une procédure de contrôle alors qu’il bénéficiait du statut d’intermittent depuis 1986, avant d’être ni plus ni moins radié rétroactivement de ce régime et condamné à rembourser les indemnités perçues depuis 2010, soit 29 796 euros.

dimanche 24 avril 2016

Mouvement social: hier, aujourd’hui…

Comment les forces en lutte de 2016 peuvent-elles puiser dans celles du Front populaire de 1936…
 
Le trouble-fête, par définition, tombe toujours à point nommé en tant qu’intempestif, en une époque qui ne l’est sans doute plus assez et dont on voudrait nous laisser croire, par attitude rigide et péremptoire, qu’elle devrait rester figée dans un modèle libéral dogmatique. À la faveur, ces dernières semaines, d’une résurgence de contestations multiformes, ce que nous appelions jadis la «France sociale», souvent renvoyée dans un vaste musée d’antiquaille, s’invente avec le printemps un arrière-plan qui dessille les yeux. Car ses acteurs n’ont rien d’antiquaires. Ils connaissent même l’histoire dans laquelle puiser ce qui convient de l’être, comme source d’inspiration, à l’aune de ce qu’écrivait Marc Bloch: «Le proche passé est pour l’homme un commode écran; il lui cache les lointains de l’histoire et leurs possibilités de renouvellement.»
 
Ainsi en est-il de 1936 et du Front populaire, que la dernière Agora de l’Humanité, ce samedi, invitait à revisiter et à requalifier à la lumière de notre ici-et-maintenant, comme pour remettre le temps et ce qu’il nous a transmis à l’intérieur de ses gonds.

jeudi 21 avril 2016

Hamlet(s): ou proto-Hamlet ?

Quand l'écrivain Gérard Mordillat par sur les traces de Shakespeare. Un grand moment de lecture.
 
Mystère. To be or not to be… Qui ne connaît Hamlet? Qui n’a vu au moins une représentation théâtrale au fil de son existence scolaire ou d’adulte ou, plus rare, un film référencé (celui de Kenneth Branagh tenait la route), voire un documentaire quelconque narrant les us et coutumes du bon jeu d’acteur pour affronter ce monument? Qui n’a ouvert le texte, lu des scènes fabuleuses, hantés par des mots, des phrases qui ont transgressé des générations entières en réduisant leurs questionnements au miracle le plus précieux: l’universalité? «Le temps est disloqué. Ô destin maudit, Pourquoi suis-je né pour le remettre en placeOu encore: «Il faut que je sois cruel, rien que pour être humain. Commencement douloureux! Le pire est encore à venir.» Ce samedi, sachez-le, nous fêterons les quatre cents ans de la mort du plus célèbre William de l’histoire des hommes: Shakespeare. Derrière le nom de l’auteur indépassable en langue anglaise plane le mystère (absolu?) d’une vie aux zones d’ombre géniales et inégalables. Officiellement, nous ne disposons de lui que d’un seul portrait, et, paraît-il, que de quatorze mots écrits de sa main. Les biographes ne connaissent d’ailleurs pas sa date de naissance, mais celle de son baptême: le 26 avril 1564. Et de sa mort: le 23 avril 1616. Et encore, chacun digresse à l’infini sur le lieu avéré de son trépas… Sans parler de son œuvre elle-même, véritable coffre aux trésors où chacun peut se noyer tout entier sans jamais en épuiser les richesses.
 
Lectionnaire. À l’occasion du quatre centième anniversaire, rééditions, inédits, portraits et critiques fleurissent pour tenter de dresser le portrait de l’auteur du Roi Lear ou d’Othello –mais surtout d’Hamlet. À la faveur de cette production éditoriale plutôt abondante, suivez le conseil du bloc-noteur: procurez-vous de toute urgence le dernier opus de Gérard Mordillat, "Hamlet le vrai" (édition Grasset, 172 pages), et de grâce –surtout si vous êtes familier de la pièce!–, laissez-vous embarquer dans l’un des récits les plus fabuleux et savoureux de ces derniers temps.

mardi 19 avril 2016

CGT: ce qu'affiche révèle...

Une matraque et un insigne de CRS, près d’une flaque de sang, titrés: «La police doit protéger les citoyens et non les frapper.» Cela justifie-t-il autant de haine de classe?

Alors, tout est bon? Tout est permis et possible, sans frein ni mesure? Tout serait ainsi acceptable dans le débat public? La voilà donc, la France de 2016 dont quelques-uns des principaux hiérarques actuels de l’orthodoxie dominante se permettent d’utiliser le moindre prétexte pour tenter de dézinguer le plus vieux syndicat, qui a tant donné et œuvré pour l’existence même des droits sociaux et la consolidation de la dignité des plus faibles? Il aura suffi d’une affiche, volontairement provocante, pour qu’un véritable tir de masse s’abatte sur la CGT, dont le congrès, à Marseille, en gêne manifestement plus d’un… Ce qu’affiche révèle, tout de même! Et ce qu’elle dit, par effet miroir, de l’état de ceux qui croient nous dominer!
 
«Honteuse», «immonde», «abjecte»… Depuis hier matin, les adjectifs en forme de coups ne manquent pas –venant de la droite comme de la gauche d’ailleurs–, pour qualifier l’affiche diffusée par le syndicat Info’com de la CGT dénonçant les violences policières des dernières semaines.

vendredi 15 avril 2016

Carnivore(s): pourquoi cette violence faite aux animaux?

Chaque année, nous tuons 70 milliards de mammifères et d’oiseaux et 1 000 milliards d’animaux marins pour notre consommation. Notre rapport à la vie, à la mort et au vivant s’en trouve-t-il toutefois bouleversé?

Protéines. Pourquoi parler de cela, ici et maintenant? Pourquoi évoquer semblable sujet, quand tant d’autres, plus «importants», plus «essentiels», se bousculent et se disloquent dans les fracas de l’actualité? Pourquoi –mais enfin!– consacrer un peu de temps indispensable à d’autres tâches pour écrire, comme un vol dans la nuit, sur la violence faite aux animaux? Admettons volontiers que les nouvelles et récentes révélations de l’association L214, qui vient de mettre en évidence la pratique de traitements cruels dans un abattoir français, un de plus, n’y sont pas pour rien. Depuis des années, nous connaissons le discours dominant, qui consiste à n’accabler que le système agro-industriel (où les ouvriers, au passage, connaissent d’épouvantables conditions de travail) et son système d’«industrialisation de la mort» à des fins «pratiques», autrement dit pour nourrir la masse des citoyens que nous sommes. Sauf que lesdites révélations ne concernent en rien les filières industrielles, mais bien la «viande bio», vous savez, cette production «éthique» qui donne bonne conscience aux âmes sensibles et impose depuis quelques années un nouveau précepte que la petite bourgeoisie gnangnan bêle sur tous les tons, «la mort qui a du sens», s’exonérant d’une réflexion simple qui parcourt pourtant l’esprit des humains depuis au moins deux siècles: il n’y a pas de mort heureuse dans les abattoirs. D’où cette interrogation: d’où provient ce rapport pathologique de notre culture à l’animal, vulgaires protéines sur pattes?

jeudi 7 avril 2016

République(s): ce qui arrive...

Que se passe-t-il tous les jours, toutes les nuits, à Paris, place de la République?


Changement. «Ils pourront couper les fleurs, ils n’arrêteront pas le printemps.» Certaines phrases peuvent paraître éloquentes ou faussement poétiques à l’excès, mais elles disent parfois la volonté claire, affirmée, de celles qui marquent les esprits et témoignent d’un esprit combatif –par les temps qui courent, prenons-le pour tel. Que se passe-t-il du côté de la place de la République, à Paris, chaque soir, chaque nuit, à l’occasion du mouvement Nuit debout, dont les contours restent à définir, ce qui, en soi, ne constitue pas un problème. «Une nouvelle façon de faire de la politique est en train de naître», clame un participant. Quelques centaines de personnes investissent l’un des antres parisiens les plus emblématiques –surtout depuis les attentats de janvier 2015–, les réseaux sociaux relaient à juste titre, les références aux Indignés espagnols sautent aux yeux, et voilà que nos cœurs se gonflent, que nos espoirs se réveillent, dans le prolongement d’un mouvement social existant, celui contre la loi travail, tandis que nos rêves de convergences des luttes nous étreignent légitimement. Un autre dit, et entendons-le: «Le simple fait que des gens soient présents jusqu’à 4 heures du mat pour penser une nouvelle société est déjà une victoire.» Comment lui donner tort? Comment ne pas s’en réjouir? Comment ne pas imaginer mieux? Au fond, cela prouve une évidence qui parcourt toutes nos têtes de progressistes sachant planter nos ego-histoires en allant si possible à l’essentiel (entendez par là, l’intérêt général), car le temps presse: l’attente d’un changement radical est tellement puissante que la moindre flammèche nous donne des raisons d’y croire. Et vous savez quoi? Tant mieux!

Politique. Bien sûr, le miroir du temps inciterait plutôt le bloc-noteur à la rêverie, au pas de côté, mais les désarrois d’un promeneur solitaire n’ont rien pour retenir l’attention –et heureusement. Ce qui compte ici-et-maintenant, ce ne sont plus les souvenirs oiseux des uns et des autres, amertumés dans les illusions perdues, mais bien ce qu’affirmait l’autre soir l’économiste Frédéric Lordon, venu parler aux occupants de cette place de la République transformée en agora: «Il est possible qu’on soit en train de faire quelque chose.»

mardi 5 avril 2016

Panama Papers: Le Pen Connection

Pendant que Marine Le Pen dénonce à s’en époumoner «le pouvoir de nuisance de la finance mondialisée qui joue contre l’intérêt général», les comptables de son parti détournent de l’argent à l’étranger. Mensonges idéologiques. Mensonges financiers. Tout est dit.
 
Et au milieu de la fournaise du Panama Papers, qui éclaire d’un jour nouveau les mécanismes du casse mondial organisé entre puissants, et accessoirement combien cela coûte à nos sociétés maintenues sous l’éteignoir antisocial, voilà donc que nous découvrons –sans grande surprise pour ce qui nous concerne– les noms de quelques amis du clan Le Pen, que le Monde qualifie d’«experts en paradis fiscaux». Et c’est peu dire. Le Consortium international de journalistes d’investigation (ICI) a permis de mettre au jour un système ultra-sophistiqué de dissimulation d’avoirs financiers, organisé dans des centres offshore d’Asie et des Caraïbes «par le premier cercle de fidèles de la présidente du Front national», précise le quotidien du soir, «pour sortir de l’argent de France au moyen de sociétés-écrans et de fausses factures». Les dossiers du cabinet panaméen Mossack Fonseca, qui ne constituent qu’une infime, très infime partie de la réalité de l’évasion fiscale à l’échelle planétaire, apportent également des éléments saisissants sur l’argent personnel de Jean-Marie Le Pen, dont un bout de la fortune aurait été planqué dans une opacité parfaitement ordonnée. Où l’on parle de billets, de titres, de lingots et de pièces d’or. À la faveur de ces révélations mondiales, les masques du conglomérat familial et de ses proches viennent de tomber!
 

jeudi 31 mars 2016

Héritage(s): Cruyff, l'amour du génie

Le footballeur néerlandais fut l’architecte du jeu moderne, le révolutionnaire total.


Tristesse. Né à Amsterdam, mort à Barcelone. Certaines épitaphes prennent parfois des détours symboliques et laissent à ceux qui les récitent un arrière-goût de nostalgie à chaque mot prononcé. La mort de Johan Cruyff, la semaine dernière, à l’âge de 68 ans, a réveillé en nous quelque chose qui tient plus de la philosophie que de la mythologie, comme si cette disparition du génie du football mondial appelait à la réflexion la plus intense sur ce sport même, en forme d’hommage modeste, forcément modeste, par ceux qui exercent la pensée à la fidélité ou qui aiguisent la fidélité par la pensée. Car, avec Cruyff, le football n’était pas du football et le sport autre chose que du sport. Ce que le Néerlandais emporte avec lui, ce n’est pas son monde propre, unique et brillant, c’est aussi un peu le nôtre, celui que nous avons construit depuis quarante ans et qui épousa de tous temps un peu de ses empreintes. L’ampleur de notre tristesse dit l’irremplaçable. Et depuis quelques jours, notre mémoire se brouille à son évocation. L’idole absolue des années 1970, à l’Ajax d’Amsterdam puis à Barcelone, avant de devenir le plus grand entraîneur de tous les temps, n’était pas qu’une icône à l’esthétique et à la technique uniques en leur genre, mais bien, par-delà les travers d’une personnalité atypique, l’un de ces penseurs qui rendent la vie meilleure et donnent sens aux actions collectives les plus banales. Bien sûr, il ne s’agit là que de sport et de ballon rond, et les raisons ne manquent pas de nous détourner de ce spectacle outrageant de puissance communicative et de fric capté par quelques mains, penser qu’il n’est plus qu’un théâtre désenchanté, l’antre piétiné d’une humanité de contrebande hantée par la légende mythifiée de héros de pacotilles transformés en produits survitaminés.

mercredi 30 mars 2016

La rue, la grève... contre la loi Travail

Le 31 mars au soir, après la journée de grèves et de manifestations, forçons le premier ministre à comprendre que les jeux ne sont pas faits -et même à comprendre tout le contraire.
 
N’en déplaise à certains, les mouvements sociaux ne se commandent pas à distance et ne trouvent pas leur énergie performative dans des injonctions venues d’en haut. Ils possèdent une vie propre, une autonomie singulière qui puise dans le moment ses raisons, ses colères et même ses enrichissements agrégés à sa force collective. Ceux qui tentent de comprendre ce qui se passe contre la loi travail feraient bien d’y réfléchir avec sérieux, car le mouvement social dont il s’agit, qui grandit et laboure la société française dans ses tréfonds, a dépassé le stade de l’effraction et devrait prendre une tournure spectaculaire, ce jeudi 31 mars, à l’appel des organisations de salariés et de jeunesse.

Violence(s): comment devient-on djihadistes?

Quand l’«État islamique» tente de mettre en place une vision théologique, ceux qui s’en revendiquent en sont loin.

Succession. Les heures graves appellent parfois des questions simples. Combien de temps? Oui, combien de temps faut-il à des sociétés démocratiques pour encaisser les chocs inouïs, dépasser l’émotion et les tétanisations légitimes, et enfin s’autoriser ce petit pas de côté qui permet de retrouver collectivement le chemin de la pensée, du sang-froid, de la lucidité en tant que nécessité absolue ? Depuis les attentats de Bruxelles, qui nous ont projetés de nouveau, nous Français, dans nos propres hantises, nos esprits éprouvés de tristesse, de colère, de peur sont sommés de n’avoir pour seul horizon que la guerre permanente, l’état d’urgence, pour ne pas dire la vengeance avec sa part d’aveuglement, et la certitude de voir nos libertés rognées pour si longtemps que nos esprits s’épuisent à en imaginer les conséquences à long terme. La succession des séquences qu’il nous est donné de vivre depuis janvier 2015 porte en elle tout ce que nous redoutions de sidérations, d’amalgames et de fantasmes mêlés. Voilà pourquoi nous refusons les lignes droites toutes tracées, en particulier concernant l’une des principales interrogations: comment devient-on djihadiste? Ou plus exactement: quel chemin conduit au djihad et à la furie du terrorisme, quand on est héritier de l’immigration, Français ou Belge, de la deuxième ou troisième génération? Autrement dit: quel est le point de basculement vers cette «conversion» absurde et nihiliste, qui pousse des jeunes souvent sans histoire à entrer dans une sorte de logique meurtrière, les conduisant au passage à l’acte le plus terrifiant que nous puissions imaginer, ou à émigrer dans un pays en guerre qu’ils ne connaissent que par la propagande véhiculée sur des réseaux sociaux, pour y mourir la plupart du temps? Ceux qui pensent détenir une seule explication devraient commencer par se taire.

dimanche 20 mars 2016

Etats-Unis-Cuba: après le réchauffement, stop à l'embargo !

Au fond de nous, la conviction est forte que le revirement des USA à l’égard d’un gouvernement cubain longtemps diabolisé, agressé, est une victoire pour Cuba, et une défaite cuisante pour tous les prédécesseurs d’Obama.
 
Les moments d’histoire projettent toujours les mêmes effets que les soleils de printemps : de la lumière incandescente qui illumine le présent; des ombres portées qui projettent sur l’horizon un halo d’incertitudes. Ainsi en est-il de la visite de Barack Obama à Cuba, tellement attendue et si importante que son caractère historique ne se discute en rien. La présence sur l’île du président américain restera dans le mémorandum diplomatique du début du XXIesiècle comme l’un des actes fondateurs d’un monde que nous voudrions croire différent. Après un demi-siècle de relations tumultueuses, depuis la baie des Cochons et la révolution des Cubains se dressant contre l’empire colonial qui ravalait l’île au rang de vulgaire dépotoir mafieux et de bordel des États-Unis, une page se tourne, et avec elle s’ouvre un nouveau chapitre que nous devons autant à la volonté de Barack Obama qu’à celle de son homologue cubain, Raúl Castro, qui n’aura pas ménagé sa peine pour permettre que l’impossible soit dépassé. Voilà un peu plus d’un an que Cuba et les États-Unis ont amorcé un rapprochement diplomatique, jusqu’à la réouverture de leurs ambassades respectives. Gagnant-gagnant, n’est-ce pas?

samedi 19 mars 2016

Amen(s): l'Eglise de France face à la pédophilie

L’affaire de Lyon débute à peine. Les révélations sur le silence volontaire et l’inertie des responsables du diocèse de Lyon nous en disent long. Et s’il n’y avait pas que des cas isolés, mais bien des pratiques systématiques, à une échelle bien plus vaste?

Le cardinal Philippe Barbarin.
Briser. Qui a côtoyé de près les institutions de l’Église sait que les affaires graves se règlent toujours de deux manières. Primo: soit dans l’intimité de la famille ecclésiastique, au plus près des intérêts de ceux qui guident le chemin vers la foi, puisqu’ils sont les représentants de la parole divine et incarnent physiquement le sacré vénéré, qu’à aucun prix nous ne saurions remettre en cause. Secundo: soit directement dans le secret avec le Très-Haut, dans un tête-à-tête que rien ni personne ne doit perturber ou influencer. La parole confinée d’un côté; la prière de l’autre. Rideau. Qui a vu Spotlight, le prodigieux film de Tom McCarthy récemment oscarisé, qui relate dans le détail le combat d’une équipe de journalistes du Boston Globe pour briser l’obstruction de la hiérarchie de l’Église catholique concernant les affaires de pédophilie au sein du clergé local, sait ce qu’il en coûte de s’attaquer à ce qui, en apparence, ne peut être attaqué moralement, étant la morale même. Voilà ce qui arrive aux victimes d’un prêtre du diocèse de Lyon. Une sorte de chemin de croix.

mardi 15 mars 2016

Nouvelle séquence pour la Syrie ?

Aussi dramatique et paradoxal que cela puisse paraître, la stratégie de Moscou, qui vient donc d’annoncer son retrait militaire, semble ouvrir la voie à une nouvelle séquence de négociations politiques.
 
Nous penserons ce que nous voulons de l’intervention russe en Syrie, de ses objectifs avoués et inavouables, sans parler de son soutien à peine voilé puis plus distant envers Bachar Al Assad… Un fait reste pourtant tangible: le fragile «apaisement» que nous constatons depuis la trêve scellée entre les forces du régime et celle de l’opposition non djihadiste, sous l’égide des États-Unis et de la Russie, est dû en grande partie à la démonstration de force de l’armée russe. Aussi dramatique et paradoxal que cela puisse paraître, la stratégie de Moscou, qui vient donc d’annoncer son retrait militaire, semble ouvrir la voie à une nouvelle séquence de négociations politiques. Cette fois, ce ne sont plus seulement Vladimir Poutine ou Barack Obama qui le (ré)clament, mais bien certains protagonistes clés. Hier, par exemple, le Haut Comité des négociations (HCN) de l’opposition syrienne a officiellement déclaré qu’il n’était «pas contre» des discussions directes avec le gouvernement syrien, estimant que la décision de Poutine de réduire la présence militaire russe était «de nature à ouvrir à la voie à un règlement du conflit». Après cinq ans et près de 280.000 morts, ce genre de propos paraît inespéré. Prenons-le comme tel. D’autant que les enquêteurs de l’ONU ont salué, toujours hier, ce qu’ils appellent une «baisse significative» de la violence et l’espoir «d’une fin en vue». Comment ne pas s’en réjouir, avec la prudence requise?
 

dimanche 13 mars 2016

Parole(s): être encore quelqu'un...

De quoi parlent les gens «d’en bas»? D’humiliation…

En bas. C’était samedi dernier, jour de marché dans une petite sous-préfecture de province (quel odieux mot, n’est-ce pas, même pour un jacobin de cœur), à l’heure du café au coin du zinc, place centrale, avec jets d’eau et cris d’enfants, puis dans un salon de coiffure transformé, comme il se doit, en agora publique, le propre de ces endroits où la parole se libère à condition de la susciter. Panel assez éloquent, quoique limité en nombre. Un homme au chômage, un autre en intérim, un troisième membre du Parti socialiste local trimant dans une petite entreprise du cru, une femme précaire, deux-trois jeunes. Brochette représentative d’une France dite «d’en bas», comme l’affirment encore certains, car ils se croient tout là-haut, sur des sommets que personne n’envie vraiment – mais le savent-ils? Devant le bloc-noteur, les héritiers du labour ou de l’usine cherchent leur geste d’ici-et-maintenant, comme jadis, cette manière séculière qui toucherait l’âme du peuple au cœur, car ce peuple se reconnaissait dans ce geste et cette manière. Ce geste était celui des ouvriers, des gens de peu, ceux que les nouveaux maîtres de la pensée méprisent profondément. Quant aux paroles de ces moins-que-rien, soumis aux aléas du «marché de l’emploi» (ça, c’est odieux), elles claquent dans le silence imposé comme autant de vérités toujours bonnes à entendre avec lucidité. Nous ne pouvons aimer ce que sont ces gens, nous ne pouvons même les défendre de toutes nos forces sans la perception presque sacrée de leur vie réelle, sans collecter ces défis qu’ils lancent à la société tout entière.
 

samedi 5 mars 2016

Primaire(s): exercice de dialectique appliqué au moment politique

Une chose est sûre: ne laissons pas le Front de gauche se déliter, se rabougrir et au final dépérir.
 
Débat. Connaissez-vous la loi de Murphy? Loi empirique vérifiable et vérifiée pour les uns, adage du plus sommaire exercice pour les autres, elle stipule que «s’il existe au moins deux façons de faire quelque chose et qu’au moins l’une de ces façons peut entraîner une catastrophe, il se trouvera forcément quelqu’un quelque part pour emprunter cette voie». En ce moment politique où tout est permis, le meilleur comme le pire, sachant que le pire tient plutôt la corde, ayons le courage de poser les bonnes questions, simplement, directement, sans chercher à les édulcorer, puisque la gauche, la vraie gauche s’entend, se cherche un nouvel avenir et les moyens d’y parvenir en tentant de conjurer cet éternel recommencement: un bel espoir suivi d’une immense déception. Ainsi tout le monde en parle, alors parlons-en, de cette primaire à gauche qui provoque fièvres, dissensions et polémiques à n’en plus finir. Les deux premières questions seraient donc les suivantes. La primaire est-elle une machine redoutable à enterrer les questions de fond? La primaire est-elle une arme efficace et collective pour retrouver le chemin d’un projet réellement de gauche? Autant le dire, le débat s’avère d’ores et déjà tellement clivé qu’une troisième question, pourtant assez légitime, paraît pour l’heure impossible à suggérer, alors qu’elle découle mécaniquement des deux autres: y a-t-il une possibilité que la «vérité» se situe entre les deux?
 
Réversibles. Le bloc-noteur, comme la majorité d’entre vous sans doute, ne sait pas très bien, pour l’heure, où porter son regard avec la radicalité qui sied d’ordinaire à ses actions réfléchies, et quand bien même ce serait le cas, il n’y aurait aucune honte à avouer que ses doutes écrasent, pour l’instant, ses certitudes.

samedi 27 février 2016

Journalisme(s): au XXIe siècle...

Pour Umberto Eco, l’écriture d’articles s’astreint désormais à deux règles, à ses yeux antagonistes, choisir l’une ou l’autre en modifie d’ailleurs l’intention même: "Soit vous construisez votre lecteur, soit vous suivez son goût présupposé avec des études d’opinions."
Et puis, surtout? Courez voir Spotlight...
 
Écrire. Lecture fascinante d’une longue interview donnée par le regretté Umberto Eco au Monde, en mai 2015, et republiée opportunément après sa disparition. Le sémiologue, philosophe et écrivain y évoquait la place du journalisme dans sa vie –il se plaisait à citer Hegel, selon lequel la lecture des journaux reste «la prière quotidienne de l’homme moderne»– et plus généralement l’importance de cette profession dans le ventre idéologique de nos sociétés conditionnées par la parole formatée. Pour Umberto Eco, l’écriture d’articles s’astreint désormais à deux règles, à ses yeux antagonistes, choisir l’une ou l’autre en modifie d’ailleurs l’intention même: «Soit vous construisez votre lecteur, soit vous suivez son goût présupposé avec des études d’opinions. Des livres disent “je suis comme toi”, d’autres “je suis un autre”. Il faut éviter cette uniformisation du style à laquelle nous assistons, exigée par la nouvelle industrie des médias. (…) On dit que la littérature sert à tenir en exercice le langage, mais la presse devrait avoir le même but. Le poncif paralyse la langue.» Et l’auteur du Nom de la rose ajoutait: «Maintenant, les principales informations peuvent se réduire à une seule colonne du journal, comme le fait le New York Times. C’est pour cette raison que la presse exigeante doit approfondir l’actualité, faire de la place aux idées. (…) Le journalisme doit contribuer à déjouer le règne du faux et de la manipulation. Ce doit être l’un de ses combats, comme celui de faire vivre l’esprit critique, loin du nivellement et de la standardisation de la pensée.»
 
Enquête. Du journalisme au grand écran: courez voir "Spotlight"! À bien des égards, le film de Tom McCarthy talonne et/ou dépasse les Hommes du président, le mythique récit de l’affaire du Watergate. Cette fois, l’action se passe en 2001, à Boston. Sous l’impulsion d’un nouveau rédacteur en chef plutôt taciturne, qui se voit propulsé à la tête du journal pour sauver les ventes, une petite équipe d’enquêteurs (quatre) du quotidien Boston Globe, réunie sous le nom de code «Spotlight», sont incités par leur nouveau patron à relancer un dossier oublié mais brûlant: les agressions sexuelles subies par des enfants, perpétrés au sein de l’Église.

mercredi 24 février 2016

Gauche: et maintenant ?

Le réquisitoire contre le gouvernement de signataires d’un texte, dont Martine Aubry, peut-il modifier le rapport de forces?

Quoique très tardif, l’impitoyable réquisitoire contre les politiques du gouvernement lu dans une tribune publiée par le Monde et signée de plusieurs personnalités, Martine Aubry en tête, a le mérite sinon l’avantage de mettre les points sur les i et d’aider –du moins ceux qui restent à convaincre– à retourner le cercle de la raison. Le contenu de ce texte, que nous aurions pu signer d’une main ferme, arrive à point nommé et signale à qui veut bien le voir et le croire qu’une forme de divorce est bel et bien consommée entre Hollande et sa gauche, y compris socialiste. Tout y passe. L’emploi et «le marché de dupes» scellé avec le Medef, la loi El Khomri qui «renverse la hiérarchie des normes», les migrants et «l’indécent discours de Munich» de Valls, la déchéance de nationalité, qui «ouvre la voie à toutes les dérives». «Trop c’est trop!» peut-on lire. Ou encore: «Pas ça, pas nous, pas la gauche!» Prenant acte du bilan désastreux et des dérives idéologiques, les signataires ouvrent-ils un nouvel espace de réelle contestation pouvant modifier le rapport de forces, alors même que la colère gronde sur la réforme du droit du travail et qu’un large front syndical tente de se constituer?

L'hommage en Amis à Edmonde Charles-Roux

Les Amis de l’Humanité, associés à la fondation Elsa-Triolet-Louis-Aragon, organisent le 18 mars, à Paris, une soirée exceptionnelle consacrée à la romancière et résistante, disparue en janvier dernier.

Depuis le 20 janvier dernier et la mort de la grande dame de la culture et des lettres, Edmonde Charles-Roux, les témoignages de sympathie n’ont cessé d’affluer à la rédaction de l’Humanité. Quant aux boîtes mails des Amis de l’Humanité, dont elle fut longtemps la présidente, elles ont littéralement croulé sous les messages d’émotion, qui, tous à leur manière, disaient l’ampleur de l’héritage laissé en partage. L’idée a cheminé naturellement: est-il possible d’organiser, au cœur de Paris, un hommage à «notre» Edmonde? Plus exactement: est-il possible de ne pas organiser un hommage qui soit à la hauteur de cette figure unique en son genre? Ces deux questions trouvèrent vite des réponses. Les Amis de l’Humanité se sont associés à la fondation Elsa-Triolet-Louis-Aragon, dont elle fut également la présidente, et l’évidence s’est imposée. Cet hommage se déroulera le vendredi 18 mars, à 18 heures, à la Bellevilloise (1).

dimanche 21 février 2016

Chômeurs, Code du travail: la dérive morbide

Si l’exécutif veut passer en force et imposer les dogmes de la flexibilité, faciliter les licenciements, allonger la durée du travail, c’est bien que sa conversion au libéralisme l’a conduit sur l’autre bord, celui du Medef. 

Soyons réalistes et lucides, deux vertus essentielles lorsqu’il s’agit de regarder l’Histoire –avec un grand «H»– droit dans les yeux. La bataille sociale qui s’engage, et qui devrait durer des semaines, des mois, s’avère tellement importante qu’elle pourrait ébranler, voire détruire deux piliers constitutifs de la République telle que nous l’exaltons: le traitement du chômage et les droits élémentaires des travailleurs. Les deux sujets s’invitent au calendrier gouvernemental, l’un n’allant pas sans l’autre. Et hélas, sans surprise, Hollande et Valls poursuivent leur dérive morbide. Pour le chômage, alors que les négociations débutent aujourd’hui entre les «partenaires sociaux», les solutions imaginées sont éloquentes: raccourcir encore la durée d’indemnisation, réintroduire de la dégressivité dans les indemnisations, etc. En somme, si le chômage ne baisse pas –le grand échec présidentiel– et continue même de progresser, c’est sûrement que les sans-emploi eux-mêmes portent une responsabilité. Ci-devant, un gouvernement «socialiste» à la rhétorique thatchéro-sarkoziste: le problème n’est plus le chômage mais les chômeurs! À ce point de méconnaissance de la vie réelle, et devant un tel mépris, les mots d’indignation deviennent insuffisants…

vendredi 19 février 2016

Classe(s): Aurier, le football, les quartiers populaires…

Le joueur du PSG n’a pas insulté que son coach. Il a aussi insulté ceux qu’il aime sincèrement, à Sevran ou ailleurs. Parce que ce sont eux, et toujours eux, qui seront encore visés.

Serge Aurier et Laurent Blanc.
Mécanique. Pas ça, Serge Aurier, pas comme ça, jamais, jamais plus… L’aveu du bloc-noteur vous étonnera peut-être, mais sachez-le. En regardant la (trop) fameuse vidéo dans laquelle l’arrière latéral du Paris Saint-Germain répond à des questions d’internautes façon «décontract’», «déconne», «enfumage de chicha» et «langage caillera», le tout ponctué de rires sporadiques jusqu’à provoquer quelques paroles évanescentes et inadmissibles, ce fut un immense sentiment de tristesse qui domina d’abord. Entendons-nous bien. Non pas un sentiment de tristesse pour l’international ivoirien lui-même; mais bien pour ce qu’il représente. Car depuis que Serge Aurier a déclaré devant une caméra d’amateur que son entraîneur Laurent Blanc était une «fiotte», que croyez-vous qu’il se passe à l’échelle des réactions? À peu près ce qu’il y a de pire. De nouveau, la mise en place d’une mécanique froide et implacable qui tient en quelques mots: une offensive en règle non pas contre certains joueurs qui feraient mieux, en effet, d’apprendre à se taire, mais contre leur origine sociale, pardi! En résumé, revoici l’éternel miroir déformé qui renvoie inlassablement l’image du bouc émissaire et consiste à penser et à dire que les Noirs et les Arabes des banlieues sont des voyous, et que, ainsi soient-ils, une majorité des footballeurs héritiers de ces classes-là sont donc des voyous et le demeureront, quoi qu’ils fassent, quoi qu’il arrive… Vous avez compris pourquoi: Serge Aurier a grandi à Sevran, au cœur de la Seine-Saint-Denis, et il en est fier et il n’a rien oublié –ses potes de la cité le voient toujours régulièrement.

Poudrière syrienne

Beaucoup d’apprentis sorciers, comme la Turquie ou l’Arabie saoudite, œuvrent toujours à visage découvert.

La diplomatie par temps de guerre est une chose trop sérieuse pour s’en passer, surtout quand nous parlons du conflit en Syrie, qui ensanglante le pays depuis cinq ans et menace l’équilibre –ce qu’il en reste– de toute la région. Dire qu’il est plus que temps de mettre un terme au calvaire de ce peuple ressemble à un euphémisme. Pourtant, malgré l’accord scellé à Munich avec l’assentiment des Russes et des États-Uniens, sur la base des propositions des 17 pays formant le groupe international d’appui pour la Syrie, l’arrêt des hostilités n’a rien d’acquis. Beaucoup d’apprentis sorciers, comme la Turquie ou l’Arabie saoudite, œuvrent toujours à visage découvert. À tel point qu’une question mérite d’être posée, au moins pour s’en prémunir: cette poudrière, qui concerne maintenant l’Otan, la Russie, l’Iran, la France, etc., met-elle en péril la paix du monde elle-même, sachant que le premier ministre russe, Dmitri Medvedev, se demande si nous ne sommes pas entrés «dans une période de nouvelle guerre froide»? Les derniers événements nous incitent à la gravité. Pourquoi, dans sa folie meurtrière, le président turc Erdogan continue-t-il ses bombardements contre les forces kurdes en Syrie? Pourquoi vient-il de décider d’ouvrir ses bases aériennes pour accueillir des avions de chasse saoudiens, sinon miser sur l’escalade?

vendredi 12 février 2016

Couloir(s): fin de règne du côté du pouvoir

Quand de hauts fonctionnaires socialistes se mettent à parler…

Déchéance. Visiter les couloirs du pouvoir –et non les «coulisses», qui ne laissent apparaître que ce qui peut être montré en connivence– recèle toujours une haute fonction singulière en tant qu’indication du «climat» politique du moment. Et autant admettre que le climat en question, ces temps-ci, ressemble à un sauve-qui-peut, à une fin de règne, pour ne pas dire à une fin de régime. Au Palais, à Matignon, dans les bureaux feutrés d’un grand ministère ou dans les assemblées représentatives de quelque société républicaine, la tendance est la même, fort bien résumée par un conseiller d’État ouvertement socialiste (et non soupçonnable de ne pas l’être), mais qui tient à un anonymat de rigueur, et pour cause, il fut également haut fonctionnaire dans les cabinets ministériels: «Les institutions intermédiaires de notre République jouent-elles encore leur rôle? Plus les années passent, plus j’en doute. La Cour des comptes? Une officine du libéralisme échevelé. Le Conseil d’État? Je constate avec amertume, là aussi, que nous nous alignons de plus en plus aux cadres des pensées dominantes, sans parler de notre rôle supposé de “juge” de l’État, perçu de moins en moins comme un “contre-pouvoir” mais comme un “partenariat” avec le pouvoir exécutif, au prétexte que la lutte contre le terrorisme est devenue une priorité absolue et que plus une seule tête ne doit dépasser…» Croyez-en l’expérience du bloc-noteur, de tels propos, même placés sous le sceau du secret, sont si rares qu’ils témoignent d’une réelle déliquescence de nos institutions, ce que notre homme en colère appelle sommairement: «La déchéance de la pensée.»

vendredi 5 février 2016

Le prix Louis-Nucéra pour "Bernard, François, Paul et les autres..."

Information publiée dans l'Humanité du 4 février 2016:

 
Notre camarade Jean-Emmanuel Ducoin, rédacteur en chef de l’Humanité, vient de recevoir le prix littéraire "Louis-Nucéra" pour son livre "Bernard, François, Paul et les autres…", publié aux éditions Anne Carrière. Ce n’est pas la première fois que Jean-Emmanuel Ducoin est remarqué. En 1992, il obtenait le prix "Lalique" pour une série d’articles –publiés dans notre journal– consacrés aux jeux Olympiques d’hiver. En 1997, il était récompensé par le prix "Pierre-Chany", du nom de l’ancien journaliste sportif de l’Équipe, qui couronne depuis 1989 le meilleur article de presse en langue française sur le cyclisme. Enfin, en 2013, lui était décerné le prix littéraire "Jules-Rimet" pour son roman "Go Lance !", sorti chez Fayard.
 
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Voir le site officiel du prix Louis Nucéra :
http://www.lire-a-saint-etienne.org/prix_litt.html

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À lire ou relire, la critique du livre de Jean-Emmanuel Ducoin
par Bernard Chambaz, publié dans l'Humanité du 4 juin 2015 :
 
 
PATRICK, JEAN-EMMANUEL,
BERNARD ET LE HARENG
 
Jean-Emmanuel Ducoin balance entre plusieurs genres, ce qui en fait la richesse et la profondeur, le rend différent de son Go Lance (Fayard, 2013, prix Jules-Rimet) et, bien entendu, de son Soldat Jaurès (Fayard, 2015). Récit sensible, explorant le feuilleté de la mémoire, individuelle et nationale. Sa dédicace fait du vélo une espèce de ciel laïc. «À ceux qui y croyaient et à ceux qui y croient encore.» Le motif en est le Tour de France, temple de la discipline. Ducoin écrit sur le motif, à la façon d’un peintre qui trimbale son chevalet dans la campagne. Un adolescent et son grand-père sont en balade pour suivre le Tour. Pas n’importe lequel, celui de 1985, le cinquième gagné par Hinault, le dernier gagné par un coureur français.
Cette année-là, la course se déroulait dans le sens des aiguilles d’une montre, ce qui n’empêcha ni la tragédie du Heysel ni le succès au cinéma de Retour vers le futur. À l’arrivée, le champion répondit à Jean-Marie Leblanc, qui lui demandait si finir l’épreuve avec des yeux au beurre noir et des cicatrices ajoutait à son prestige (il n’osait pas dire «légende»): «Possible, mais c’est con, je n’avais pas besoin de ça.» Il ajoutait: «Le marché américain (est) à conquérir», ébloui par l’ombre portée d’un autre Bernard, on l’aura deviné, Tapie. On y croise aussi François, le président de l’époque, en costume cravate couleur sable, avec son appareil photo pour immortaliser rien d’autre que lui-même au bord de la route, photographiant le Tour, selfie avant l’heure. Même s’il est là, dans le Vercors, pour recueillir les mânes d’un esprit de résistance.
Ce récit vaut notamment par de beaux portraits. En premier lieu, celui de Patrick, naufragé de la sidérurgie, bouleversant dans son tee-shirt de l’Union cycliste de Longwy avec ses deux cheminées fumantes, moitié révolté moitié déjà fantôme, témoin fugace d’un monde en voie de disparition/transformation. En second lieu, celui de Paul, le grand-père, au volant de la Simca 1000, jamais si juste qu’«à moitié dans les vapes» en attendant la caravane ou perdu dans des souvenirs.
Autre portrait, plus ou moins en creux, ou en suspens, celui d’Hinault. Ducoin nous emmène à La Coupole pour déjeuner avec le Blaireau. Il veut lui parler de la République du Tour, le Tour comme lieu de mémoire. Le propos tourne court avant les profiteroles. Hinault n’est pas sentimental ni philosophe. Il nous touche quand il évoque la rudesse quotidienne du métier de coureur, non pas à vélo, mais en dehors, et la fierté d’avoir couru pour la régie Renault. Invité d’honneur sur le Tour de Picardie 2012, à Tergnier, il avait refusé de goûter au hareng. Ses hôtes lui avaient pardonné au prétexte qu’il était fils d’un poseur de rails.
Ce livre entre dans mon panthéon imprimé sur la petite reine. Il trouve sa place entre le Versant féroce de la joie, d’Haralambon, consacré à la vie et à la mort de Vandenbroucke et l’Échappée, de Lionel Bourg, où on voit planer Charly Gaul.
Bernard Chambaz, écrivain

jeudi 4 février 2016

Essentialisation(s): la laïcité, objet de calcul indigne

Quand le premier sinistre, Manuel Valls, agite le chiffon rouge d’une loi de 1905 «fermée», rouvrant au passage le vieux conflit d’interprétations.

Excès. Ainsi donc, plus aucune barrière morale et politique ne saurait résister à la parole publique, dite «décomplexée», du premier sinistre de la France, jamais avare d’idées qui pourraient apparaître comme des «provocations», mais qui ne sont, au fond, que le sens précis de sa pensée véritable – ce qui nous glace d’effroi chaque jour un peu plus et nous oblige à penser que cette branche ordo-libérale des socialistes n’a pas perdu que ses complexes, mais aussi l’idée même de gauche… Le débat sur la constitutionnalisation de l’état d’urgence et la déchéance de nationalité n’est pas encore éteint que celui de la laïcité, tout aussi brûlant, sinon plus, s’invite dans un paysage déjà dévasté, menaçant, celui-là, d’enflammer la société tout entière. Le chef du gouvernement singe tellement Nicoléon que, malgré le poids que lui confère sa haute fonction, il a décidé d’ouvrir la boîte de Pandore en désavouant le travail intelligent réalisé par l’Observatoire de la laïcité (ODL), qu’il trouve trop accommodant. C’était le 18 janvier dernier.

mardi 2 février 2016

Justice: colère en hermine

C'est historique: jamais les hauts magistrats ne s’étaient exprimés d’une seule voix. Pour dire leur colère et alerter sur la dangerosité des projets législatifs en cours, autrement dit les textes phares du gouvernement dans la lutte «contre le terrorisme» adoptés ou en préparation.

L’acte est réfléchi, assumé, et restera comme un coup de semonce historique dans les annales de la République, du moins celle qui tient pour sacré la «séparation des pouvoirs». Le premier président de la Cour de cassation, la plus haute juridiction française, et les premiers présidents des cours d’appel ont donc lancé un avertissement solennel à l’exécutif afin qu’il réforme le Conseil supérieur de la magistrature. Ce qui est en jeu dépasse de loin les polémiques subalternes et touche au socle même du cadre démocratique en terme de droits: il s’agit, ni plus ni moins, de garantir l’indépendance de l’autorité judiciaire. Jamais ces hauts magistrats ne s’étaient ainsi exprimés d’une seule voix. Entendons leur colère avec sérieux, car leur délibération commune, adoptée après la conférence des procureurs de la République, vise à alerter sur la dangerosité des projets législatifs en cours, autrement dit les textes phares du gouvernement dans la lutte «contre le terrorisme» adoptés ou en préparation, dans le sillage des attentats de 2015.

jeudi 28 janvier 2016

Grandeur(s): Christiane Taubira, femme libre

Pour les idées qu’elle présente aux yeux du monde, cette femme de Lettres et d’Esprit – les Lettres pour dire le vrai, l’Esprit pour dire le droit et la justice pour tous – n’avait (plus?) rien à faire dans un gouvernement qui promeut l’ordo-libéralisme dans ses moindres décisions.


Élévation. Elle aimait citer, même aux séances des questions du Parlement au gouvernement, le poète, écrivain et homme politique Léon-Gontran Damas, né à Cayenne et métis blanc, amérindien et noir: «Nous les gueux/nous les peu/nous les rien/nous les chiens/nous les maigres/nous les Nègres/nous à qui n’appartient/guère plus même/cette odeur blême/des tristes jours anciens.» Qui aurait risqué semblable audace, sinon elle? «Qu’attendons-nous/les gueux/les peu/les rien/les chiens/les maigres/les Nègres/pour jouer aux fous/pisser un coup/tout à l’envi/contre la vie/stupide et bête/qui nous est faite.» Drôle d’époque, où la vérité engendre la haine en surgissements répétés. Une haine si absurdement tenace et brutale que Christiane Taubira en fut parée de toutes ses composantes imaginables, des plus éloquentes aux plus infâmes, englobant jusque et y compris l’apparence même de ce qu’elle est, une femme noire, brillante, intelligente et cultivée au-delà des possibles, devenue en quelques années une ennemie symbolique facile à identifier: elle incarne tout ce que les réactionnaires, conservateurs et libéraux d’arrière et d’avant-garde détestent par-dessus tout. Ce quelque chose qui rend à la République ce qu’elle peut octroyer a priori à tous: la grandeur d’âme et l’élévation collective vers un idéal préservé du néant quand il conjugue l’égalité et la justice. Christiane Taubira a donc claqué la porte du gouvernement. «Un peu tard», pensent certains. «Il était temps», clament d’autres. Bien sûr, on reprochera au bloc-noteurune faiblesse de cœur trop sincère pour cette femme de culture et de haute tenue politique, une faiblesse d’autant plus avouable qu’il pense exactement la même chose: oui, c’est sans doute un peu tard, et, oui, il était temps… Pour ce que nous savons d’elle et, plus encore, pour les idées qu’elle présente aux yeux du monde, cette femme de Lettres et d’Esprit – les Lettres pour dire le vrai, l’Esprit pour dire le droit et la justice pour tous – n’avait (plus?) rien à faire dans cette équipe qui promeut l’ordo-libéralisme dans ses moindres décisions.

mercredi 27 janvier 2016

Edmonde Charles-Roux, la vie à l'oeuvre

La journaliste et romancière, prix Goncourt 1966, présidente de l’académie éponyme, puis présidente des Amis de l’Humanité, nous laisse en héritage un monde commun et une proximité d’idées et de valeurs de gauche dont l’affinité et l’infinité furent une réjouissance politique et culturelle.
 
S’il y a imprudence à parler des morts que nous avons côtoyés de près, il y a imprudence périlleuse à parler de son propre rapport avec eux, en offrant l’hommage en forme de témoignage, toujours un peu réappropriant. Avec Edmonde Charles-Roux, les précautions d’usage volent en éclats, tant nous nous sentons héritiers d’un monde figurant en son prénom même (Ed-monde), d’une certaine construction du monde, la sienne sans doute mais celle aussi du monde dans lequel nous nous sommes croisés, celui à inventer qui fut pour nous le seul monde à partager, vivant une histoire unique où la transmission disputait le monopole à la générosité. Rares, en effet, sont les personnes que nous perdons à la vie qui exaltèrent à ce point le si doux mot d’«Amie», jusqu’à s’en éblouir elle-même et tous ceux qu’elle en parait de son horizon indépassable. La disparition d’Edmonde Charles-Roux, hélas attendue dans les tréfonds de nos consciences distraites, nous arrache à une époque, à quelque chose de rare et de précieux, que nous nous efforcions de prolonger malgré le temps-qui-passe et l’éloignement dû à la fatigue, aux années qui pèsent, à la vieillesse bien sûr, puisqu’il convient de la nommer.
 
Edmonde avait 95 ans. Presque la légèreté d’un siècle. Et comme l’écrit Pierre Assouline, son condisciple de l’académie Goncourt, qu’elle présida longtemps: «Sa vie, c’était son œuvre même si elle ne songea pas à répartir consciemment talent et génie entre l’une ou l’autre.» Une œuvre unique de journaliste (Elle, Vogue) et d’écrivaine, qu’il nous arrivait de revisiter à l’aune d’anecdotes ou de vastes propos taillés dans le marbre de la pensée majuscule.

mardi 26 janvier 2016

Fonction publique: au bien commun

Le pouvoir d’achat des fonctionnaires a subi une perte de 9% en moyenne. Maltraités et déconsidérés, ils en ont ras-le-bol.
 
Vilipendés par les éditocrates dans tous les arcanes de la médiacratie, spoliés par les politiques gouvernementales jusqu’à l’épuisement même des rhétoriques verbales, les agents de la fonction publique n’en peuvent plus et, dans un mélange de ras-le-bol et de colère sourde, se sont retrouvés, hier, acteurs d’une journée d’action qui en dit long sur l’ampleur du divorce et de leurs ressentiments à l’égard du pouvoir. Qui sait ce que vivent vraiment nos fonctionnaires? Qui en parle avec sincérité et vérité, deux usages du langage nécessaire à la bonne compréhension du monde réel? Qui ose dire à quel point ces liges de la République se sentent maltraités et déconsidérés? Et qui réclame pour eux un minimum de justice, sachant que leur situation salariale s’est dégradée tant et tant ces dernières années qu’elle devient inégalitaire, sinon explosive? N’en déplaise aux menteurs, qui ne manquent pas pour exprimer leur haine de l’esprit même des services publics, les chiffres parlent: la valeur du point d’indice des fonctionnaires a décroché de 7% par rapport à l’indice de la consommation, tandis que, parallèlement, les cotisations retraite ont, elles, augmenté de 2% depuis cinq ans. Le calcul est donc simple et éloquent: le pouvoir d’achat dans la fonction publique a subi une perte de 9% en moyenne. 

dimanche 24 janvier 2016

Sinistre(s): tous les moyens sont bons pour Valls

La moindre prise de parole du premier sinistre l’éloigne d’un homme de gauche.
 
Décomplexés. Dans la préface qu’il donne à l’excellent livre de Patrice Cohen-Séat, Peuple! Les luttes de classes au XXIe siècle (éditions Demopolis), le cinéaste et écrivain Gérard Mordillat déclare: «L’absence de guerre sur le territoire français n’est qu’une illusion, un faux-semblant exalté pour nous égarer. L’oligarchie politico-financière (qui est) à la tête de l’État mène une guerre où l’adversaire n’est pas l’autre, la puissance étrangère, mais le citoyen salarié, cet “ennemi payé”, selon Kafka. Cette guerre contre la classe ouvrière –la working class des Anglais– (…), cette guerre sociale dévaste la société par la promotion d’un chômage de masse, l’acceptation d’une pauvreté endémique, l’élimination de l’égalité au profit de la charité, l’oubli de l’exploitation au profit de l’exclusion, l’anéantissement de toutes les lois de protection des salariés, (...) la ruine des services au nom du dieu Profit, ce dieu unique auquel tout doit être sacrifié pour le bonheur d’un très petit nombre contre la multitude.» Le bloc-noteur pourrait poursuivre de bout en bout la citation de ce texte admirable, tant il en partage le contenu… Au cœur de cette «stratégie du choc» globale, dont avait parlé avec esprit visionnaire Naomi Klein, quelques nouveaux libéraux décomplexés sont venus accompagner les néoconservateurs de la pire espèce, avec l’usage d’arguments qui empruntent désormais au fonds de commerce idéologique du monde marchand le plus infâme. Comme vous le savez, depuis 2012, et plus encore depuis sa nomination le 31 mars 2014, Manuel Valls est non seulement l’un de ceux-là, mais il se revendique censément premier sinistre «de gauche» et, croyons-le ou non, il serait même issu (comme Macron paraît-il) des rangs «socialistes», dont on se demande ce qu’ils vont devenir à force de passivité. Ainsi, le premier sinistre n’a que deux idées en tête. Primo: poursuivre la pédagogie du «il n’y a pas d’alternative» proclamé sur tous les tons, dans tous les lieux, par les politiques stipendiés par les forces les plus réactionnaires et les puissances financières. Secundo: liquider la gauche, atomiser son cœur battant comme son idéal de justice et d’égalité.
 

dimanche 17 janvier 2016

Valls et le non-penser

La prestation réfléchie et préparée de Manuel Valls dans ‘’On n’est pas couché’’ était-elle impropre? Dégradante pour la fonction?


Un cran supplémentaire dans le tout-est-possible; quelque chose d’ultra-gênant; presque de malsain… Longtemps encore, les commentateurs disserteront sur la place d’un premier ministre dans un talk-show de fin de soirée, un samedi soir de grande écoute, coincé entre déconne et sérieux, quand le mélange des genres s’impose comme règle et que cette règle même assujettit ceux qui doivent s’y soumettre à des postures de communication, à des «coups de com», selon l’expression consacrée. Ainsi, la prestation réfléchie et préparée de Manuel Valls dans On n’est pas couché était-elle impropre? Dégradante pour la fonction? Déplacée pour une parole publique dont on souhaiterait que l’usage ne soit certes pas sacralisé –évidemment pas!– mais efficace et utile pour autre chose qu’honorer l’un des rendez-vous cathodiques vénérés par les pires communicants qui rôdent dans les coulisses de la politique. Au fond, qu’importe ce que nous pensons de l’émission de Laurent Ruquier. En se livrant à l’«infotainment», Manuel Valls a cantonné sa fonction dans un exercice d’apparence et d’affectivité, renvoyant sa vision libérale de l’individu en forme d’individualisme. La culture de l’émotionnel à n’importe quel prix est venue remplacer brutalement l’émotion de la culture et de la politique. Ce en quoi il est coupable. Pour ne pas dire irresponsable.