jeudi 31 décembre 2015

Je hais le nouvel An, par Antonio Gramsci


"Chaque matin, à me réveiller encore sous la voûte céleste, je sens que c’est pour moi la nouvelle année. C’est pourquoi je hais ces nouvel an à échéance fixe qui font de la vie et de l’esprit humain une entreprise commerciale avec ses entrées et sorties en bonne et due forme, son bilan et son budget pour l’exercice à venir. Ils font perdre le sens de la continuité de la vie et de l’esprit. On finit par croire sérieusement que d’une année à l’autre existe une solution de continuité et que commence une nouvelle histoire, on fait des résolutions et l’on regrette ses erreurs etc. etc. C’est un travers des dates en général. On dit que la chronologie est l’ossature de l’Histoire; on peut l’admettre. Mais il faut admettre aussi qu’il y a quatre ou cinq dates fondamentales que toute personne bien élevée conserve fichée dans un coin de son cerveau et qui ont joué de vilains tours à l’Histoire. Elles aussi sont des nouvel an. Le nouvel an de l’Histoire romaine, ou du Moyen Âge, ou de l’Époque moderne. Et elles sont devenues tellement envahissantes et fossilisantes que nous nous surprenons nous-mêmes à penser quelquefois que la vie en Italie a commencé en 752, et que 1490 ou 1492 sont comme des montagnes que l’humanité a franchies d’un seul coup en se retrouvant dans un nouveau monde, en entrant dans une nouvelle vie. Ainsi la  date devient un obstacle, un parapet qui empêche de voir que l’histoire continue de se dérouler avec la même ligne fondamentale et inchangée, sans arrêts brusques, comme lorsque au cinéma la pellicule se déchire et laisse place à un intervalle de lumière éblouissante. Voilà pourquoi je déteste le nouvel an. Je veux que chaque matin soit pour moi une année nouvelle. Chaque jour je veux faire les comptes avec moi-même, et me renouveler chaque jour. Aucun jour prévu pour le repos. Les pauses je les choisis moi-même, quand je me sens ivre de vie intense et que je veux faire un plongeon dans l’animalité pour en retirer une vigueur nouvelle. Pas de ronds-de-cuir spirituels. Chaque heure de ma vie je la voudrais neuve, fût-ce en la rattachant à celles déjà parcourues. Pas de jour de jubilation aux rimes obligées collectives, à partager avec des étrangers qui ne m’intéressent pas. Parce qu’ont jubilé les grands-parents de nos grands parents etc., nous devrions nous aussi ressentir le besoin de la jubilation. Tout cela est écœurant."

(Antonio Gramsci, 1er janvier 1916 sur l’Avanti!, édition de Turin, rubrique « Sotto la Mole ») Traduit par Olivier Favier.

Jour de l'An...

"Les années nous viennent sans bruit", disait Ovide.
(Et les imbéciles crient "bonne année".)
 

mercredi 30 décembre 2015

mardi 29 décembre 2015

30 décembre

 
"La tendresse du coeur, c'est ce que la nature a donné
aux hommes en leur accordant les larmes."
Suétone

 

lundi 28 décembre 2015

dimanche 27 décembre 2015

27 décembre

 
"Il est plus facile de mourir que d'aimer.
C'est pourquoi je me donne le mal de vivre. Mon amour..."
 Louis Aragon

 

vendredi 25 décembre 2015

25 décembre


In memoriam... Jacques Derrida.
 
Photographié par Gérard Rondeau.
In J’avais posé le monde sur la table,
288 pages en grand format, 59 euros, éditions des Equateurs.

 

mardi 22 décembre 2015

Etat d’urgence: attention danger !

S’opposer à la constitutionnalisation d'une loi d’exception n’est pas qu’un combat pour l’honneur. C’est l’honneur de tous les combats qui nous ont constitués.

Bornons-nous à prendre l’empreinte du paysage politique et regardons avec une gravité extrême ce que même le quotidien le Monde appelle «le virage sécuritaire de François Hollande». Le projet de révision de la Constitution, qui a reçu, avec des réserves, l’aval du Conseil d’État, doit être examiné en Conseil des ministres. La déchéance de la nationalité des binationaux n’y figurera pas, dont acte; c’eût été cheminer non plus sur les terres de la droite mais bien sur les fumiers empuantis de ses extrêmes. Reste néanmoins l’essentiel, qui, s’il était adopté, risque d’inoculer à notre démocratie un poison lent sinon mortel: la constitutionnalisation de l’état d’urgence. Cette situation d’exception n’a strictement aucune pertinence dans la durée et témoignerait, au contraire, d’une dérive d’autant plus menaçante qu’elle viendrait buter sur l’article 16 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen: «Toute société dans laquelle la garantie des droits n’est pas assurée, ni la séparation des pouvoirs déterminée, n’a point de Constitution.» En effet, le «régime civil d’état de crise», dont parlait François Hollande devant le Congrès et qu’il veut nous imposer, signifie mécaniquement que le juge judiciaire, gardien des libertés individuelles, serait remplacé de fait par un régime administratif à la main du gouvernement…

dimanche 20 décembre 2015

Le Nanar de l'année !

Le retour de Bernard Tapie? À ce point de loufoquerie et de mépris envers l’usage même de la parole publique par temps de crises gravissimes, les mots se bousculent pour exprimer l’ampleur de notre dégoût.
 
La politique française de l’après-régionales nous donne décidément le vertige – façon perte d’équilibre – alors que la situation réclamerait au contraire de se raccrocher à nos fils d’Ariane pour retrouver du sens et de la raison. Le petit tempo médiacratique a même connu, hier, un emballement surréaliste que nous pourrions franchement railler en rigolant si nous en avions l’envie, ce qui n’est pas du tout le cas vu les circonstances. Bernard Tapie déclare donc qu’il veut «revenir en politique». Le «signal d’alarme» des dernières élections aurait convaincu l’homme (d’)affairiste et l’ex-sous-ministre mitterrandiste de donner de sa personne et de «reprendre le combat». Et pas n’importe lequel: celui contre l’extrême droite. Vous ne rêvez pas! Pas mal, n’est-ce pas, pour réenchanter la politique et repartir sur des bases saines, éthiques et moralement compatibles avec l’idée que nous nous faisons de la République… Qu’un Tapie ose encore venir parader –après tout ce que l’on sait– en prétendant qu’il peut constituer un barrage au Front national, et que, en plus, depuis des heures et des heures, chacun se jette comme des affamés sur cette information torchon, voilà qui en dit long sur l’état de notre vie politique et l’absence de vigueur et de résistance de la démocratie.

jeudi 17 décembre 2015

Consolation(s): la souffrance et la perte…

L’année 2015 restera dans l’histoire comme celle de l’amertume.

Belle formule...
malgré la faute d'orthographe.
Récit. À la jointure du temps perdu et de la remise à jour, inutile d’aller voir Star Wars –encore que– pour s’inventer une mythologie à la date de péremption inconnue. Vous le constatez chaque jour: le côté obscur de la force n’épargne pas la France. Le bloc-noteur ne parle pas là de cinéma, mais bien de l’état de notre pays, quelques jours avant la fin de 2015, qui restera une année marquée par le deuil, des attentats de janvier et novembre à la situation dramatique de la démocratie représentative, sans parler de l’impasse économique, sociale et politique dans laquelle nous ont plongés les années de choix libéraux de Nicoléon, ­rehaussés par les stratégies mortifères de Normal Ier et de son premier sinistre, qui, parfois, sont même allés plus loin que la droite dans la voie libéralo-macroniste, jusqu’à s’attaquer au Code du travail. Pourquoi sommes-nous tombés si bas? L’heure des bilans se propose à nous, confusément, malgré nous pour ainsi dire, en une époque maudite où le clivage gauche/droite mériterait une réactivation d’autant plus essentielle que cette indifférenciation conduit au pire imaginable. Regardons la triste réalité: chacun s’amuse de ce clivage entre la gauche et la droite, mais voyez-vous des différences fondamentales sur les questions économiques et sociales? Face à ce marasme hypertragique pour la République elle-même, la gauche, entendez la vraie gauche, va devoir fournir au plus vite un autre récit national et universel. Ceux qui peuvent encore l’écrire ne sont pas le problème, mais la solution.

Foessel. Les fêtes s’avancent vers nous. Deux attitudes. La première consiste à leur tourner le dos, à les boycotter «idéologiquement», à tout envoyer balader, les cadeaux et les joyeusetés surjouées dans la mécanique des idioties primaires, surtout les traditions elles-mêmes coincées dans un consumérisme de masse qui dispute l’orgiaque au dépressif…

mardi 15 décembre 2015

Valls, ou le côté obscur de la farce

Le premier ministre semble s’engager personnellement dans une course folle, celle d’une recomposition vers le centre qui ressemble fort à une tentative historique de liquidation de la gauche.
 
Le paysage est sinistré. La République craquelle. Certains détournent leurs regards, d’autres utilisent les leurs au profit de stratégies mortifères. À quoi joue par exemple Manuel Valls pour répondre à l’urgence sociale, politique et démocratique sortie des urnes? À un jeu dangereux, celui de la rengaine du «changement» –revoilà 2012–, qui consiste à annoncer de «nouvelles mesures» afin de donner vie à la promesse d’inverser la courbe du chômage. Des mesures floues pour l’heure, sauf sur un point essentiel: l’exécutif n’entend sortir ni du cadre de l’austérité, ni du pacte de responsabilité (qui coûtera plus de 100 milliards d’euros d’ici 2017, sans aucun résultat en termes d’emploi), ni du périmètre de la loi Macron, dont les recettes libérales, au contraire, sortiront encore renforcées…

jeudi 10 décembre 2015

Impensable(s): la France brune est-elle la France?

Le Front nationaliste de Fifille-la-voilà s’installe au cœur de notre République.

Perdant. Des résultats électoraux placés par touches de couleurs sur une carte de France ne ressemblent pas nécessairement à un territoire, encore moins à une population dans sa globalité –ou alors il convient de se frotter les yeux pour réaliser ce que nous y découvrons, tant et tant de tâches brunes symbolisant les dramatiques scores du parti de Fifille-la-voilà. Quelques semaines à peine après les attentats qui ont semé la mort et l’horreur, le pays de Voltaire et d’Hugo, de la Déclaration des droits de l’homme et du CNR, de la loi de 1905 et de la protection sociale universelle, révèle au monde un tout autre visage que celui, fier et endeuillé, qui suscite encore l’admiration. Non plus celui de la France des Lumières, mais celui d’une France hantée et guidée par ses peurs et qui croit devoir puiser dans la folie du repli, de la xénophobie et de l’autoritarisme assumé. Ce que la professeure de littérature à l’université de Stanford Cécile Alduy, auteure de Marine Le Pen prise aux mots (Seuil 2015), appelait en début de semaine le «double deuil, de nos morts et de nos valeurs».

mardi 8 décembre 2015

Régionales : dans le bon ordre…

En ce moment de choc inouï et durable pour notre vie démocratique, nous ne nous excuserons pas de convoquer l’intelligence civique et citoyenne, pour ne pas dire une certaine forme de raison.
 
Aux heures sombres de notre histoire politique, comme dans nos vies quotidiennes d’ailleurs,  il est parfois urgent de savoir prendre les choses dans le bon ordre. Les électeurs de dimanche dernier nous y contraignent une fois de plus et ce n’est évidemment pas de gaieté de cœur que nous écrivons ces lignes que nous aurions préféré taire à jamais. Les résultats du premier tour des régionales ne doivent, en aucun cas, nous figer et nous paralyser dans les crocs d’une quelconque sidération mâtinée de prostration qui seraient d’autant plus coupables qu’elles se retourneraient précisément contre ceux qui aspirent le plus à l’émergence d’une République sociale. Ainsi, en ce moment de choc inouï et durable pour notre vie démocratique, nous ne nous excuserons pas de convoquer l’intelligence civique et citoyenne, pour ne pas dire une certaine forme de raison. Dimanche prochain, il nous faudra aller voter. Il n’y aura, hélas, que deux cas de figure pour faire barrage à l’extrême droite et à la droite. Pour certains d’entre nous, ne le cachons pas, il conviendra de se munir de gants pour réussir le simple geste de glisser un bulletin dans l’urne afin d’empêcher les candidats du Front national de s’emparer de quelques-unes de nos régions: ce qu’il nous reste d’honneur en pensant à la République? Pour d’autres, là où nous défendrons des listes de rassemblement à gauche, avec des socialistes tout en haut de l’affiche, ce sera souvent le nez pincé, mais à un détail près qui change tout: il s’agira également, dans cinq régions, d’élire le plus grand nombre d’élus du Front de gauche. Ni confusion ni illusion. Juste de la lucidité.

vendredi 4 décembre 2015

Altérophobie(s): l'époque brune

Le Front nationaliste de Fifille-la-voilà devrait réaliserun scorehistorique.

Impensable. Après les chocs meurtriers et révoltants, qui laissent des empreintes de sang et de désarroi à nos âmes égarées, un autre choc se prépare-t-il dans les urnes? Un choc «démocratique», celui-là, mais non moins mortifère en tant qu’il risque de traverser de part en part la société et de rehausser les amertumes d’une France paumée et en morceaux, à défaut d’être déjà perdue. Voici un fait: le Front nationaliste de Fifille-la-voilà devrait réaliser un score historique, dimanche soir, lors du premier tour des régionales, avant, peut-être, de réaliser l’impensable le dimanche suivant, à savoir s’emparer de la gestion d’une ou deux des plus grandes régions de notre territoire remodelé… Nous y sommes. Ou presque. Le bloc-noteur écrit ces mots avec la pleine conscience d’une forme d’impuissance d’autant plus coupable qu’il n’a jamais cru à l’irrésistible ascension de ce parti pré-poujado-fascisant. Avez-vous le sentiment, vous aussi, que quelque chose de grave arrive, et que nous n’avons rien pu y changer? Comme si, par glissements successifs, nous n’avions pas eu de prise sur des événements dont les logiques et les conséquences nous ont échappé en partie. Comme un train fou. Un bateau ivre. Comme si nous nous trouvions au milieu d’un climat tempétueux et tellement hostile qu’il nécessiterait de se réfugier dans les abris, alors que, au contraire, tout devrait nous pousser à la lutte permanente et à ne rien laisser passer. Chacun possède sa part de responsabilité, dit-on dans ces circonstances. Mais, franchement, vous sentez-vous responsable en tant qu’individu d’un désastre aussi considérable?
 

Le défi : avant les Régionales

Or, l’abstention reste un piège mortel qui se retourne toujours contre ceux qui éprouvent le plus un besoin de changement économique et social.
 
«Il faut réveiller l’électorat de gauche.» Ainsi parle Claude Bartolone, tête de liste socialiste en Île-de-France. Sans vouloir pousser la polémique jusqu’à l’absurde alors que le moment se prêterait plutôt au sérieux et à la gravité, à moins de quatre jours d’un scrutin périlleux, nous pourrions quand même lui rétorquer: mais qu’ont donc réalisé le chef de l’État et son gouvernement pour ne pas étouffer la gauche elle-même? Nous connaissons, hélas, la réponse: rien. Au contraire, l’exécutif a mis en œuvre une politique libérale empruntant souvent des recettes à la droite. Appeler aujourd’hui les électeurs de gauche à la responsabilité après avoir trahi à peu près tous les espoirs de 2012, il y aurait de quoi en rire si nous avions le temps de nous amuser… 
 

jeudi 26 novembre 2015

Urgence(s): l’Etat d’exception deviendra-t-il la norme?

Le temps politique est aux coups de menton, aux certitudes abruptes, aux tentations de l’idéologie sécuritaire, aux discours guerriers, aux ordres hurlés.
 
Libertés. Justice, démocratie, égalité: combien de temps faudra-t-il à une société comme la nôtre, traumatisée au point de perdre temporairement quelques-uns de ses repères fondamentaux, pour qu’elle reprenne souffle, passion et raison, qu’elle atténue l’ampleur d’un choc qui déborde de loin tout ce à quoi nous avions été habitués dans notre histoire contemporaine? Les répliques, individuelles et collectives, ne manqueront pas. Certaines sont déjà à l’œuvre, là sous nos yeux encore embués, devant nos corps meurtris sur lesquels pantelle une émotion pour l’heure insurmontable. Cette émotion chargée de peurs, il conviendrait pourtant de la mettre à distance, non pour la chasser –qu’y aurait-il à oublier?– mais bien pour la déconstruire et la transformer en une force ferme sur ses principes. Depuis deux semaines, nous ne vivons que par l’entremise d’une double injonction dont on voudrait nous faire croire qu’il est un horizon indépassable: la guerre et l’état d’urgence. Traduction: l’esprit de vengeance et des libertés amoindries. Dans les deux cas, le temps politique est aux coups de menton, aux claquements de talons, aux certitudes abruptes, aux tentations de l’idéologie sécuritaire, aux discours guerriers, aux ordres hurlés. Les sondages réalisés au paroxysme de notre trouble prolifèrent. L’exécutif a calé sa ligne sur eux. Et après?
 
Démocratie. Vu les circonstances, le combat contre l’horreur constituée en proto-État par Daech doit prendre une forme militaire. Ceux qui pensent le contraire se bercent d’illusions. Néanmoins, le danger est grand d’en rester là. Normal Ier parle d’«état de guerre».

mardi 24 novembre 2015

Et surtout ? Résister !

En ces temps de choc inouï et durablement éprouvant, une priorité s’impose: convoquer l’intelligence civique et citoyenne, rassembler les énergies vitales et les consciences disponibles, qui ne manquent pas.
 
Voici l’heure venue des résistances, à commencer par la plus lucide, la résistance au simplisme. L’enjeu du moment ressemble à une sommation himalayenne: comment mener à terme la campagne des élections régionales sans se laisser gagner ni par une forme de découragement devant la teneur des principaux débats publics, ni par une compréhensible apathie liée au traumatisme lui-même et à ses conséquence? Depuis les attentats, le meilleur et surtout le pire occupent l’espace médiatico-politique. C’était hélas prévisible; nous n’en sommes pas moins atterrés. Le maintien du scrutin, les 6 et 13 décembre, fut un acte d’affirmation démocratique – qu’aurions-nous écrit dans le cas contraire? Mais le défi pour les candidats relève sinon de l’impossible, du moins de l’improbable. Nous évoquons là bien sûr les candidats de nos cœurs, ceux qui, malgré des circonstances terribles, ne lâchent rien sur le fond et revendiquent partout des idées de progrès, de solidarité, d’humanité, une exigence rendue difficile qui nécessite de s’adapter à la nouvelle situation.

vendredi 20 novembre 2015

Coexistence(s): jour d'après...

A Paris puis Saint-Denis, ballade en ville où ce n’est pas la menace qui menace mais la vie ensemble 
qui aide 
à vivre.

Minute de silence...
Paris. Les jours d’après disent toujours quelque chose de l’état d’une société, quels que soient son propre point de vue et les tentatives de mise en forme d’idées confusément exprimables par sale temps. Ce soir-là, dans les rues de Paris, moins de vingt-quatre heures après les attentats, toute déambulation vaut résistance. Entre République et le boulevard Voltaire, les allusions de grandes durées remontent rarement au-delà de quelques heures, toutes atrophiées à la mémoire morte. Sur le trottoir, deux passants se hâtent. L’un dit: «Ils ont aussi voulu tuer la ville.» L’autre ajoute: «Dans ce monde-ci, perdre son innocence n’est plus un choix mais une quête imposée, une obligation d’avant-garde.» À cent mètres du Bataclan, un attroupement minimaliste se fige dans un calme crépusculaire en épousant les formes d’une veillée funèbre préparée de longue date – ce n’est rien qu’imprévu. Les silences résonnent comme des prises de position. Puis les paroles enfin émises bruissent comme de longs sanglots muets que rien alentour ne semble perturber, autre que l’écho lancinant de ces voix d’outre-tombe et le passage irrégulier de véhicules officiels. Une septuagénaire aux yeux embués: «Je peux vous prendre par la main?» Aucune peur à signaler, juste l’envie, incongrue peut-être, de tenir quelqu’un, de ne pas lâcher le fil d’Ariane, de maintenir les pulsations du cœur un peu au-dessus du niveau de l’amer.

mercredi 18 novembre 2015

Terrorisme: quel combat ?

Il serait insensé que ce combat continue de se structurer en «état de guerre» et en «guerre des civilisations», avec son corollaire atlantiste.

«Il faut un rassemblement de tous ceux qui peuvent réellement lutter contre cette armée terroriste.» Il aura donc fallu 129 morts, des dizaines de blessés dont beaucoup risquent encore de perdre la vie, et un pays sous le choc d’un événement charnière et constitutif de notre histoire contemporaine pour que François Hollande réfléchisse à un autre paradigme et annonce, enfin, devant le Congrès réuni à Versailles, une sorte d’aggiornamento que l’on espère significatif. Le chef de l’État est pourtant loin du compte et de la raison, comme en attestent les frappes aériennes qui, depuis soixante-douze heures, ponctuent les nuits de l’engagement militaire en Syrie et sont la marque, de toute évidence, d’une incitation à l’escalade. François Hollande comme la plupart des «grands» dirigeants du monde, d’ailleurs, refusent pour l’instant de répondre à la seule question qui devrait les hanter et dicter leurs actes comme leurs commandements : convient-il de gagner «la guerre» ou de contribuer à y mettre fin? Nous parlons, bien sûr, du conflit en Syrie, que les grandes puissances ont laissé prospérer sur les ruines d’une autre guerre, celle d’Irak, dont le règlement tronqué, après des années d’occupation états-unienne, ne s’est soldé que par le chaos et la déstabilisation de toute la région.

vendredi 13 novembre 2015

Irreprésentable(s): Auschwitz sur grand écran...

La Shoah 
en images 
et en son: il y aura un avant 
et un après 
le ''Fils de Saul'', du réalisateur hongrois Laszlo Nemes.

 
Auschwitz. Une histoire peut-elle redonner sens à l’homme lui-même? Une fiction peut-elle sacraliser de nouveau des gestes qui, dans la nuit, ignoreraient le jour et témoigneraient de la vie contre la mort en filmant le non-filmable et en suggérant, par l’image et le son, ce qui ne saurait l’être? Allez voir le "Fils de Saul", le premier long métrage du Hongrois Laszlo Nemes, et après la projection, bouleversante et éprouvante, un flot d’interrogations philosophiques et métaphysiques vous submergera et repoussera les barrières de l’émotion jusqu’aux frontières de la compréhension. Durant près de deux heures, la caméra du réalisateur ne quitte jamais le héros, Saul, qui n’est déjà plus, lui aussi, qu’un mort-vivant. Une caméra accrochée à son regard, attachée à son corps filmé souvent de dos, liée à sa course folle dans un bain sonore qui défie sans cesse le silence de l’indicible et de la sidération. Cette caméra épouse perpétuellement les mouvements de survie de son personnage. Cette caméra filme en format carré, comme au temps du muet, un procédé sans lequel la puissance narrative se serait probablement transformée en spectacle à la Spielberg ou à la Benigni: imagine-t-on Auschwitz-Birkenau en 16/9?

jeudi 5 novembre 2015

Historiograhique(s): republier Mein Kampf... ou pas?

Rééditer le livre d'Hitler, avec les précautions d’usage, oui, pourquoi pas, en tant que travail de mémoire. Mais pourquoi? Et comment?

Hitler. Ne nous effrayons pas des débats d’idées qui, quelquefois, fractionnent et dispersent, mais qui, la plupart du temps, aident les hommes à réfléchir, à questionner, à inventorier et, pourquoi pas, à prendre position grâce à des éléments auxquels ils n’avaient pas forcément songé auparavant. Ainsi en est-il de la polémique sur une éventuelle future publication, en France, de Mein Kampf, le livre antisémite d’Adolf Hitler, le seul qu’il ait jamais signé de son nom. D’où la question, qui ne date pas d’aujourd’hui: faut-il oui ou non publier ce texte confus, harassant et surtout sinistre, qui, de toute façon, tombera dans le domaine public en janvier 2016, soixante-dix ans après la mort de l’auteur, conformément à la loi? Formulée autrement: est-il nécessaire de republier ce livre, et si oui, à quelles conditions? La loi française est formelle et interdit toute publication dudit texte, donc légitimement condamnable par les tribunaux, s’il redevient un instrument de propagande, autrement dit s’il est publié tel quel, sans notes ni avertissement. Jean-Luc Mélenchon a été le premier à interpeller les éditions Fayard (elles ont publié son avant-dernier livre, l’Ère du peuple, 2014), qui ont mis en chantier un tel projet. Pas n’importe quel projet, bien sûr: il s’agirait de republier Mein Kampf d’ici un an ou deux, augmenté de 2000 pages de notes et de travail scientifique rédigés par des historiens.

mercredi 4 novembre 2015

Faire barrage à la Commission, qui s'attaque à EDF

Privatisez! Privatisez! Car, voyez-vous, le marché national des barrages est juteux, près de 2,5 milliards d’euros d’excédents par an.
 
Les rapports de la Commission européenne sont souvent des sommets de cynisme à usage libéral. L’un des derniers en date, que l’Humanité s’est procuré en exclusivité, a la saveur d’un scandale éhonté et toute l’apparence d’un cheval de Troie supplémentaire… Une soixantaine de pages adressées au gouvernement français dans lesquelles les proconsuls de Bruxelles somment la France de libéraliser les concessions hydroélectriques. Pas de quoi fouetter un chat, penseraient beaucoup de candides. Sauf à y regarder de plus près. Car les fameuses concessions hydroélectriques, autrement dit les barrages qui constituent ça et là des éléments de décor de nos territoires, sont confiées pour l’essentiel à l’opérateur national, EDF. La Commission n’y va pas par quatre chemins: au nom de la sacro-sainte «concurrence libre et non faussée» –qui n’est qu’une concurrence non libre et faussée–, les autorités françaises disposent de deux mois pour lancer la mise en vente desdites concessions! En 2010, Sarkozy et Fillon s’y étaient engagés; Hollande et Valls n’ont depuis rien changé. Comble de l’ironie, EDF ne pourrait même plus participer aux futurs appels d’offres…
 

vendredi 30 octobre 2015

Révolte(s): humiliés, qu'attendez-vous?

Dix ans après, les quartiers populaires ont toujours la fonction du bouc émissaire…

République. Où étiez-vous il y a dix ans? Que faisiez-vous? Que pensiez-vous? Et où en êtes-vous aujourd’hui? Et que faites-vous? Et que pensez-vous? Le travail de la mémoire comme mise en abyme a parfois quelque chose de confondant quand il s’agit de regarder un bout de l’histoire de notre République. Une décennie après les révoltes de 2005, les quartiers populaires continuent de saigner à défaut de s’enflammer. Qui s’opposera à ce constat banal? Il y a dix ans, le bloc-noteur écrivait dans un éditorial de l’Humanité: «L’avenir de la République passera par les quartiers populaires ou ne passera pas.» Cette phrase –certes un peu ronflante– n’était finalement pas si déplacée que cela, du moins avait-elle le mérite de placer les événements à la hauteur de l’enjeu essentiel: notre à-venir commun. En 2005 comme en 2015, utilisons des mots identiques pour définir les mêmes maux: le feu couve sous la cendre. La violence sociale et les injustices ne se sont pas tues et ont progressé. Le chômage a explosé. La précarité continue de galoper. Les héritiers de l’immigration se sentent encore moins français, encore moins reconnus comme tels. L’atomisation du vivre-ensemble est toujours à l’œuvre sourdement. Quant aux sentiments d’humiliation et de relégation, qui avaient été en grande partie à la source de toutes les colères en 2005, ils sont plus forts que jamais. 
Révolte: qu’attends-tu?
 

jeudi 22 octobre 2015

Héroïque(s): le troisième homme

Peter Norman était le Blanc sans gant du podium des JO de 1968 à Mexico.
 
Iconique. Connaissez-vous Peter Norman? Vous l’avez forcément vu, au moins une fois dans votre vie: disons que vous l’avez vu sans le voir. Il était là, pourtant, dans l’angle mort d’une des photographies les plus célèbres de l’histoire, un point aveugle. C’était il y a quarante-sept ans, le 16 octobre 1968. Sur le podium des jeux Olympiques de Mexico, les officiels remettaient les médailles de la finale du 200 mètres. Deux Américains, deux athlètes noirs, vont réaliser l’un des gestes les plus inouïs qui se puissent imaginer à l’époque. Tommie Smith et John Carlos, médaillé d’or et de bronze, levèrent leurs poings, gantés de noir, pour protester contre la ségrégation raciale. Un vent d’insurrection universelle souffla sur le Stade aztèque, l’image iconique s’incrusta à jamais dans nos mémoires. Smith, nouveau recordman du monde, et son frère de couleur Carlos portaient un écusson «Project for Human Rights» (projet pour les droits de l’homme) sur le cœur et des chaussettes noires, le bas de leur survêtement relevé, leur visage aussi fermé qu’une porte de prison. Lorsque l’hymne américain retentit, les deux hommes dressèrent non seulement leur poing ganté vers les cieux mais inclinèrent également leur tête, fixant le sol pour ne pas avoir à regarder la bannière étoilée. Scandale aux États-Unis; stupeur mondiale. Fin de l’histoire – du moins pour sa partie ultra-connue…
 

lundi 19 octobre 2015

Détonateur: à propos de la Conférence sociale...

Le gouvernement prend le risque de sectionner un peu plus l’union du populaire et du régalien.
 
Philippe Martinez.
Alors quoi
? Il faudrait s’asseoir à une table, avaliser toutes les politiques régressives et se goinfrer des plats tels des aliénés? C’est donc ça, une conférence sociale? C’est donc ça, la France des «relations sociales» version Hollande-Valls-Macron? Du bidouillage médiatique rehaussé d’arrogance verbale, des provocations, des génuflexions devant les puissants, des mots encore des mots, et puis des décisions libérales qui tombent comme des hachoirs sur le corps social, au mépris des travailleurs, des plus faibles, des chômeurs, des retraités… L’ordre du jour et les conditions de cette rencontre au sommet sont une véritable flétrissure d’État! Le constat du secrétaire général de la CGT se veut sans appel. «Cette conférence sociale, c’est uniquement de la communication, explique Philippe Martinez. On ne va pas écouter une grand-messe d’experts patronaux et participer à des tables rondes avec des ministres qui viennent se faire valoir.» Quant à François Hollande, Philippe Martinez achève cruellement le sens de sa politique: «Il est dans la continuité de son prédécesseur sur le plan social.» Comment ne pas lui donner raison? Et comment accuser la CGT de pratiquer la «chaise vide» quand la chaise en question est à bascule et orientée vers le vide?

 

Exactitude(s): le philosophe de la peur

Le dernier livre d’Alain Finkielkraut: plus dangereux que jamais.
 
Aliénations. Une journée et deux soirées pleines et entières auront été nécessaires pour que le bloc-noteur vienne à bout du dernier livre publié par Alain Finkielkraut. Imaginez l’effort, près de 300 pages et un titre emprunté à Péguy –rien de moins– dont la démesure devrait éloigner tout philosophe qui se respecte: "la Seule Exactitude" (éditions Stock). Pas Finkielkraut. Ses angoisses et ses aliénations de l’époque méritent tous les écarts, fussent-ils déplacés dans le monde supposément des idées. À ses yeux, rien n’est trop beau pour qu’il puisse exprimer «la déprise de l’identité», la difficulté à «faire société», le «dépérissement scolaire», la menace de «l’islam», toujours «l’islam» et encore «l’islam», la hantise de la «modernité technique», l’antiracisme «compulsif» (sic), la «désintégration» de la société française, les «enfants de l’immigration ensauvagés» qui sont beaucoup moins obéissants qu’avant (quand ils étaient blancs et européens) et même, allons-y gaiement, certains aspects de nos libertés publiques… Finkielkraut porte l’inquiétude névrotique de tout, au nom de la préservation d’un espace français fantasmé.

Inégalités = pauvreté

La pauvreté gagne en intensité. Les plus pauvres sont de plus en plus pauvres. Et les plus riches, de plus en plus riches…
 
Entendez-vous cette petite musique médiatico-mondialisée? Depuis la dernière cession de l’ONU, où les puissants de la planète devaient tirer le bilan des fameux Objectifs du millénaire pour le développement (OMD), adoptés il y a quinze ans, «la pauvreté recule», nous dit-on à cor et à cri, et plus d’un milliard de personnes seraient sorties de «l’extrême pauvreté». Chacun sait que les critères choisis pour «entrer» ou «sortir» officiellement de la misère sont contestables. La mise en œuvre de ces « objectifs » a certes connu quelques «résultats» –preuve qu’un chemin est possible–, mais surtout d’indéniables échecs dans leur réalisation, notamment en raison de nombreux choix discriminants. Réjouissons-nous quand même? Non. Désolons-nous. Car ces statistiques n’effacent pas le reste – et ce reste continue de nous hanter. Chaque année, six millions d’êtres humains meurent de pauvreté, de malnutrition, de maladies. Une forme de crime contre l’humanité perpétuel que nous regardons passivement, au risque de sombrer dans l’habitude, voire dans une sorte de nihilisme désabusé qui attise la cruauté d’une réalité déjà insupportable. Car jamais le monde n’a produit autant de richesses, jamais ceux qui ont déjà tout n’ont accumulé autant de cash. Lisez bien ceci: 1% des plus riches possèdent plus que 99% de la population mondiale. La richesse comme la pauvreté restent, d’abord et avant tout, le miroir révoltant des inégalités !
 

jeudi 8 octobre 2015

Histoire(s): Régis Debray, notre mémorialiste

Le philosophe et médiologue nous met en garde: quand nous faisons le deuil de l’Histoire majuscule, la politique est délavée.
 
Défit. «Qu’est-ce qui vous arrive quand le mal d’Histoire vous prend? Rien. On attend. On ne se lasse pas d’attendre» (p.53). Il y a quelque chose de déchirant –sans forcément y voir une déchirure – dans le nouveau livre de Régis Debray, "Madame H.", publié aux éditions Gallimard. Madame H.: lisez Madame Histoire, avec la majuscule qui sied à son piédestal. Ou quand le philosophe et médiologue devient, plus que jamais, LE mémorialiste de notre temps, comme pour tenir à distance ce présentisme qu’il trouve barbare. Mélancolique, Régis Debray? Et alors? Et si les grands mélancoliques étaient les seuls, désormais, à créer du nouveau, en art comme en politique? Au fil de 160 pages taillées en diamant littéraire, l’écrivain nous met en garde: quand nous faisons le deuil de l’Histoire majuscule, la politique est délavée. Beaucoup y puiseront des raisons conservatrices. Mais nous aurions tort de croire à un revirement – honte à ceux qui le comparent déjà à Onfray! – autre qu’une forme de désenchantement, une sorte de rendez-vous manqué au soir d’une vie bien remplie, la révolution, le Che, Mitterrand, etc. Car Régis, malin et ironique, ne quitte pas l’affaire si vite.

mercredi 7 octobre 2015

Soyons à contre-courant: oui aux 32 heures !

Que cela plaise ou non aux thuriféraires du libéralisme ambiant, qu’ils soient de droite ou de pseudo-gauche, le passage de 39 à 35 heures de travail hebdomadaires a permis de créer 350000 emplois directs.
 
Dans le discernement du «grondement de la bataille sociale qui se mène de face», comme disait Pierre Bourdieu, il est des moments où les idées à contre-courant ont une valeur universelle et élèvent la démocratie. Il en est ainsi du débat, venu du fond des âges postindustriels, sur la réduction du temps de travail. Depuis quelques années, la simple évocation de ce sujet comme possibilité de repenser le monde du travail et son partage vous valait les anathèmes les plus violents. Vous étiez sitôt classés parmi les archéo-utopistes, taxés d’hérésie dans le monde performatif et compétitif qui est le nôtre… Seulement voilà, toutes les études récentes et sérieuses, comme celle conduite par la députée socialiste Barbara Romagnan, ont montré que la seule réforme qui a créé massivement de l’emploi en France depuis trente ans, c’est bien la réduction du temps de travail. Que cela plaise ou non aux thuriféraires du libéralisme ambiant, qu’ils soient de droite ou de pseudo-gauche, le passage de 39 à 35 heures de travail hebdomadaires a permis de créer 350.000 emplois directs.
 

dimanche 4 octobre 2015

Complicité(s): Madame Biraben, apprenez le sens du mot "vérité"!

Quand l’animatrice vedette du Grand Journal, Maïtena Biraben, que l’on classait jadis dans les bobos-chics-pseudo-rive-gauche, déclare tout de go que le Front nationaliste de Fifille-la-voilà est «le premier parti de France»...
 
Ad nauseam. Et maintenant, beaucoup disent tout haut ce que beaucoup pensent… tout haut! Vous croisez, dans le métro parisien, un homme chantant à haute et intelligible voix: «Maréchal, nous voilà», personne ne réagit, vous le sermonnez, il s’étonne de votre étonnement et continue comme si de rien n’était. Vous traversez les Champs-Élysées et vous entendez: «La France aux Français», vous vous retournez, prêt à réagir, et vous voyez un personnage de toute évidence défaillant mentalement hurler: «Toutes des putes!», en vous montrant du doigt des jeunes filles roms sur le trottoir, et vous êtes seul à l’apostropher. Le soir, vous vous installez sur votre canapé, vous mettez Canal Plus et l’animatrice vedette du Grand Journal, Maïtena Biraben, que l’on classait jadis dans les bobos-chics-pseudo-rive-gauche, déclare tout de go que le Front nationaliste de Fifille-la-voilà est «le premier parti de France». Vous vous étranglez dans votre verre de whisky et, à peine avez-vous repris vos esprits, que la présentatrice ajoute: «Les Français se reconnaissent dans le discours de vérité» tenu par le FN. Fin de journée. Bienvenue dans la France ad nauseam. Celle de cet ordre brun qui voudrait s’installer dans votre univers mental.
 

Pour Ali Mohammed

À l’heure même où s’écrivent ces lignes, la vie d’Ali Mohammed, en Arabie saoudite, est suspendue à un rien. Ce rien nous hante, il nous est insupportable.

Il y a des moments où nous devons accepter que certains hommes deviennent des symboles, parce que l’ignominie du sort qui leur est réservé a valeur universelle. Ainsi en est-il d’Ali Mohammed Al Nimr, désormais âgé de 20 ans, mais aux mains de ses tortionnaires de la monarchie théocratique saoudienne depuis l’âge de 17 ans. Son crime ? Avoir participé à une manifestation antigouvernementale, en 2012, dans la province chiite de Qatif. Que risque-t-il? D’être décapité, avant que son corps ne soit crucifié jusqu’à son pourrissement. En Arabie saoudite – comme dans l’espace occupé par 
Daech –, la loi, issue de la Charia, prescrit en effet la crucifixion comme sanction possible pour des «cas graves» de sorcellerie, d’hérésie, d’injure à l’égard du prophète, mais également pour fait de révolte contre l’État, considéré autant comme un crime politique que religieux. Cette obscurantiste sentence a été prononcée, puis confirmée, et l’ultime appel définitivement rejeté. Cette mise à mort peut donc survenir à n’importe quel moment. À l’heure même où s’écrivent ces lignes, la vie d’Ali Mohammed est suspendue à un rien. Ce rien nous hante, il nous est insupportable.
 

Dérive(s): Michel Onfray, le philosophe de la déroute?

L’auteur du Traité d’athéologie dresse à demi-mot des passerelles avec les idées nationalistes, jusqu’à en légitimer certaines.
 
Irresponsabilité. Le pays de la polémique et de la dispute intellectuelles cheminerait-il, malgré lui, sur la voie étroite et mortifère de la souillure morale? La question, à la suite des agitations verbales de Michel Onfray et de quelques autres, mérite toute notre attention en tant que dépeçage de nos héritages – ce qui ne nous sied guère – et dissection de notre époque – ce qui s’avère utile. Nous n’écrirons pas, ici, que le créateur de l’université populaire de Caen prône l’apologie du Front nationaliste de Fifille-la-voilà et s’apprête à tourner sa casaque idéologique au point d’oublier sa qualité de philosophe libertaire qu’il revendique proudhonienne. Les faits nous enjoignent néanmoins à la contradiction. Quant aux mots, ses mots, ils peuvent nous laisser penser à une absence de maîtrise politique coupable, sinon à une dérive idéologique plus qu’inquiétante. Si Michel Onfray pense grosso modo que le FN défend la laïcité (alors que le FN préconise tout le contraire, l’ethnicisation d’une nation fantasmée), il vient, cette fois, de se ranger aux thèses de l’économiste Jacques Sapir, pour lequel les souverainistes de gauche et de droite, FN compris bien sûr, devraient s’unir pour mener la lutte contre l’euro et l’Europe. Qu’on en juge. «Sapir ne brouille pas les choses, il les éclaircit, déclare Onfray. L’idée est bonne de fédérer les souverainistes des deux bords. Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon partagent nombre de positions. Mais il faut s’adresser à un individu au-dessus des partis qui serait capable de fédérer.»

mercredi 23 septembre 2015

Migrants : les messagers

Fuir une guerre ou la misère absolue, n’est-ce pas, dans les deux cas, être victime d’une impossibilité de vivre sur son sol?
 
Les comptes d’apothicaire sont indignes. Plus encore quand ils concernent des êtres humains… Nous ne tairons pas, encore et maintenant, notre colère devant le drame des migrants et cette réalité qui frappe des centaines de milliers de personnes. Le temps fut long, il a coûté trop de vies, pour qu’enfin l’engagement citoyen fasse plier les États européens et que certains verrous de l’égoïsme commencent à sauter. Des résolutions viennent enfin d’être prises par l’UE, des chiffres sont avancés. Nous savons ces chiffres insuffisants. Et c’est cet insuffisant-là qui taraude tous les artisans de la main tendue et du réveil des consciences. La France, par exemple, pourrait accueillir beaucoup plus et mieux. Prétendre le contraire est un mensonge. En deux ans, 31750 réfugiés seront autorisés à arriver, soit 0,048% de la population, pour un «coût» qui représentera 0,15% des sommes engagées pour la protection sociale.

Sur cette base dérisoire, les Sarkozy et autres Le Pen crient au loup et parlent de «désintégration», d’«invasion», comme si la définition et la clôture des identités étaient la base de l’ordre social républicain. Tous ces faux parleurs, à la limite de la déshumanisation, se servent de la xénophobie pour compenser la désaffiliation néolibérale. Car ce qu’ils oublient de dire, c’est que la protection sociale n’est pas en danger du fait des immigrés mais bien de l’austérité: sur les 50 milliards d’économies que le gouvernement dit «de gauche» souhaite réaliser sur les dépenses publiques d’ici à 2017, 40% seront puisés dans les aides aux plus démunis…
 

lundi 21 septembre 2015

Avec la Grèce: destin commun

Les Grecs restent debout. Ils nous appellent à la lutte. Car cette victoire, essentielle, devrait résonner comme celle de toutes les forces progressistes du continent.
 

L’ampleur de la victoire de Syriza, aussi surprenante soit-elle aux yeux de certains, nous pousse dans le dos. Si les Grecs n’en finissent pas de donner des leçons de maturité démocratique au reste de l’Europe, avec une intelligence des situations que nous pouvons leur envier, ils viennent, avant tout, d’infliger une gifle à l’ensemble des gouvernements européens qui se sont acharnés avec une violence inouïe à déstabiliser le premier gouvernement Tsipras et à imposer de nouvelles mesures d’austérité, des privatisations et des confiscations de souveraineté. Alors qu’ils voulaient sa tête, tous les dirigeants s’empressent de féliciter Alexis Tsipras. Mieux, les sociaux- libéraux – ces vrais faux amis – tentent de s’accaparer cette victoire… On croit rêver! Les Grecs restent debout. Ils nous appellent à la lutte. Car cette victoire, essentielle, devrait résonner comme celle de toutes les forces progressistes du continent.
 

dimanche 20 septembre 2015

Le vrai visage d'Emmanuel Macron

Nous connaissions déjà pas mal le vrai visage d’Emmanuel Macron ; il nous apparaît cette fois de manière encore plus éclatante. Avec lui, le libéral est d’abord et avant tout libéral, même paré d’une étiquette de « socialiste », dont il ne reste manifestement rien.

Dans l’exercice de sa fonction à la tête de l’économie française et d’une des administrations les plus régaliennes qui soient, Emmanuel Macron possède une double particularité. Primo, il se prend pour ce qu’il n’est pas: un ministre de gauche. Secundo, il nous prend pour ce que nous ne sommes pas: des imbéciles. Dans les deux cas, même si tout est affaire de regard et d’oreille, le spectacle affligeant de sa soi-disant «libre-parole» a quelque chose de bestial. Emmanuel Macron se plaît à danser sur le fumier de l’époque, où il puise l’essentiel de ce qu’il considère comme du «courage politique», mais qui, admettons-le, ressemble à s’y méprendre à de la vanité sitôt dissoute dans l’acide financier. Voilà donc l’homme «moderne», libéral et idéologiquement compatible avec le capitalisme, qu’il affirmait vouloir, il y a quelques mois, «façonner à l’image de nos ambitions». Après ses critiques sur les 35 heures, fin août, c’est sur le statut des fonctionnaires que ledit ministre «de gauche» cogne à tour de bras. Lors d’un débat organisé par le think tank En temps réel, M. Macron a donc remis en cause le statut des agents de la fonction publique, qui, selon lui, ne serait «plus adapté au monde tel qu’il va» et «surtout plus justifiable»…