jeudi 31 décembre 2015

Je hais le nouvel An, par Antonio Gramsci


"Chaque matin, à me réveiller encore sous la voûte céleste, je sens que c’est pour moi la nouvelle année. C’est pourquoi je hais ces nouvel an à échéance fixe qui font de la vie et de l’esprit humain une entreprise commerciale avec ses entrées et sorties en bonne et due forme, son bilan et son budget pour l’exercice à venir. Ils font perdre le sens de la continuité de la vie et de l’esprit. On finit par croire sérieusement que d’une année à l’autre existe une solution de continuité et que commence une nouvelle histoire, on fait des résolutions et l’on regrette ses erreurs etc. etc. C’est un travers des dates en général. On dit que la chronologie est l’ossature de l’Histoire; on peut l’admettre. Mais il faut admettre aussi qu’il y a quatre ou cinq dates fondamentales que toute personne bien élevée conserve fichée dans un coin de son cerveau et qui ont joué de vilains tours à l’Histoire. Elles aussi sont des nouvel an. Le nouvel an de l’Histoire romaine, ou du Moyen Âge, ou de l’Époque moderne. Et elles sont devenues tellement envahissantes et fossilisantes que nous nous surprenons nous-mêmes à penser quelquefois que la vie en Italie a commencé en 752, et que 1490 ou 1492 sont comme des montagnes que l’humanité a franchies d’un seul coup en se retrouvant dans un nouveau monde, en entrant dans une nouvelle vie. Ainsi la  date devient un obstacle, un parapet qui empêche de voir que l’histoire continue de se dérouler avec la même ligne fondamentale et inchangée, sans arrêts brusques, comme lorsque au cinéma la pellicule se déchire et laisse place à un intervalle de lumière éblouissante. Voilà pourquoi je déteste le nouvel an. Je veux que chaque matin soit pour moi une année nouvelle. Chaque jour je veux faire les comptes avec moi-même, et me renouveler chaque jour. Aucun jour prévu pour le repos. Les pauses je les choisis moi-même, quand je me sens ivre de vie intense et que je veux faire un plongeon dans l’animalité pour en retirer une vigueur nouvelle. Pas de ronds-de-cuir spirituels. Chaque heure de ma vie je la voudrais neuve, fût-ce en la rattachant à celles déjà parcourues. Pas de jour de jubilation aux rimes obligées collectives, à partager avec des étrangers qui ne m’intéressent pas. Parce qu’ont jubilé les grands-parents de nos grands parents etc., nous devrions nous aussi ressentir le besoin de la jubilation. Tout cela est écœurant."

(Antonio Gramsci, 1er janvier 1916 sur l’Avanti!, édition de Turin, rubrique « Sotto la Mole ») Traduit par Olivier Favier.

Jour de l'An...

"Les années nous viennent sans bruit", disait Ovide.
(Et les imbéciles crient "bonne année".)
 

mercredi 30 décembre 2015

mardi 29 décembre 2015

30 décembre

 
"La tendresse du coeur, c'est ce que la nature a donné
aux hommes en leur accordant les larmes."
Suétone

 

lundi 28 décembre 2015

dimanche 27 décembre 2015

27 décembre

 
"Il est plus facile de mourir que d'aimer.
C'est pourquoi je me donne le mal de vivre. Mon amour..."
 Louis Aragon

 

vendredi 25 décembre 2015

25 décembre


In memoriam... Jacques Derrida.
 
Photographié par Gérard Rondeau.
In J’avais posé le monde sur la table,
288 pages en grand format, 59 euros, éditions des Equateurs.

 

mardi 22 décembre 2015

Etat d’urgence: attention danger !

S’opposer à la constitutionnalisation d'une loi d’exception n’est pas qu’un combat pour l’honneur. C’est l’honneur de tous les combats qui nous ont constitués.

Bornons-nous à prendre l’empreinte du paysage politique et regardons avec une gravité extrême ce que même le quotidien le Monde appelle «le virage sécuritaire de François Hollande». Le projet de révision de la Constitution, qui a reçu, avec des réserves, l’aval du Conseil d’État, doit être examiné en Conseil des ministres. La déchéance de la nationalité des binationaux n’y figurera pas, dont acte; c’eût été cheminer non plus sur les terres de la droite mais bien sur les fumiers empuantis de ses extrêmes. Reste néanmoins l’essentiel, qui, s’il était adopté, risque d’inoculer à notre démocratie un poison lent sinon mortel: la constitutionnalisation de l’état d’urgence. Cette situation d’exception n’a strictement aucune pertinence dans la durée et témoignerait, au contraire, d’une dérive d’autant plus menaçante qu’elle viendrait buter sur l’article 16 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen: «Toute société dans laquelle la garantie des droits n’est pas assurée, ni la séparation des pouvoirs déterminée, n’a point de Constitution.» En effet, le «régime civil d’état de crise», dont parlait François Hollande devant le Congrès et qu’il veut nous imposer, signifie mécaniquement que le juge judiciaire, gardien des libertés individuelles, serait remplacé de fait par un régime administratif à la main du gouvernement…

dimanche 20 décembre 2015

Le Nanar de l'année !

Le retour de Bernard Tapie? À ce point de loufoquerie et de mépris envers l’usage même de la parole publique par temps de crises gravissimes, les mots se bousculent pour exprimer l’ampleur de notre dégoût.
 
La politique française de l’après-régionales nous donne décidément le vertige – façon perte d’équilibre – alors que la situation réclamerait au contraire de se raccrocher à nos fils d’Ariane pour retrouver du sens et de la raison. Le petit tempo médiacratique a même connu, hier, un emballement surréaliste que nous pourrions franchement railler en rigolant si nous en avions l’envie, ce qui n’est pas du tout le cas vu les circonstances. Bernard Tapie déclare donc qu’il veut «revenir en politique». Le «signal d’alarme» des dernières élections aurait convaincu l’homme (d’)affairiste et l’ex-sous-ministre mitterrandiste de donner de sa personne et de «reprendre le combat». Et pas n’importe lequel: celui contre l’extrême droite. Vous ne rêvez pas! Pas mal, n’est-ce pas, pour réenchanter la politique et repartir sur des bases saines, éthiques et moralement compatibles avec l’idée que nous nous faisons de la République… Qu’un Tapie ose encore venir parader –après tout ce que l’on sait– en prétendant qu’il peut constituer un barrage au Front national, et que, en plus, depuis des heures et des heures, chacun se jette comme des affamés sur cette information torchon, voilà qui en dit long sur l’état de notre vie politique et l’absence de vigueur et de résistance de la démocratie.

jeudi 17 décembre 2015

Consolation(s): la souffrance et la perte…

L’année 2015 restera dans l’histoire comme celle de l’amertume.

Belle formule...
malgré la faute d'orthographe.
Récit. À la jointure du temps perdu et de la remise à jour, inutile d’aller voir Star Wars –encore que– pour s’inventer une mythologie à la date de péremption inconnue. Vous le constatez chaque jour: le côté obscur de la force n’épargne pas la France. Le bloc-noteur ne parle pas là de cinéma, mais bien de l’état de notre pays, quelques jours avant la fin de 2015, qui restera une année marquée par le deuil, des attentats de janvier et novembre à la situation dramatique de la démocratie représentative, sans parler de l’impasse économique, sociale et politique dans laquelle nous ont plongés les années de choix libéraux de Nicoléon, ­rehaussés par les stratégies mortifères de Normal Ier et de son premier sinistre, qui, parfois, sont même allés plus loin que la droite dans la voie libéralo-macroniste, jusqu’à s’attaquer au Code du travail. Pourquoi sommes-nous tombés si bas? L’heure des bilans se propose à nous, confusément, malgré nous pour ainsi dire, en une époque maudite où le clivage gauche/droite mériterait une réactivation d’autant plus essentielle que cette indifférenciation conduit au pire imaginable. Regardons la triste réalité: chacun s’amuse de ce clivage entre la gauche et la droite, mais voyez-vous des différences fondamentales sur les questions économiques et sociales? Face à ce marasme hypertragique pour la République elle-même, la gauche, entendez la vraie gauche, va devoir fournir au plus vite un autre récit national et universel. Ceux qui peuvent encore l’écrire ne sont pas le problème, mais la solution.

Foessel. Les fêtes s’avancent vers nous. Deux attitudes. La première consiste à leur tourner le dos, à les boycotter «idéologiquement», à tout envoyer balader, les cadeaux et les joyeusetés surjouées dans la mécanique des idioties primaires, surtout les traditions elles-mêmes coincées dans un consumérisme de masse qui dispute l’orgiaque au dépressif…

mardi 15 décembre 2015

Valls, ou le côté obscur de la farce

Le premier ministre semble s’engager personnellement dans une course folle, celle d’une recomposition vers le centre qui ressemble fort à une tentative historique de liquidation de la gauche.
 
Le paysage est sinistré. La République craquelle. Certains détournent leurs regards, d’autres utilisent les leurs au profit de stratégies mortifères. À quoi joue par exemple Manuel Valls pour répondre à l’urgence sociale, politique et démocratique sortie des urnes? À un jeu dangereux, celui de la rengaine du «changement» –revoilà 2012–, qui consiste à annoncer de «nouvelles mesures» afin de donner vie à la promesse d’inverser la courbe du chômage. Des mesures floues pour l’heure, sauf sur un point essentiel: l’exécutif n’entend sortir ni du cadre de l’austérité, ni du pacte de responsabilité (qui coûtera plus de 100 milliards d’euros d’ici 2017, sans aucun résultat en termes d’emploi), ni du périmètre de la loi Macron, dont les recettes libérales, au contraire, sortiront encore renforcées…

jeudi 10 décembre 2015

Impensable(s): la France brune est-elle la France?

Le Front nationaliste de Fifille-la-voilà s’installe au cœur de notre République.

Perdant. Des résultats électoraux placés par touches de couleurs sur une carte de France ne ressemblent pas nécessairement à un territoire, encore moins à une population dans sa globalité –ou alors il convient de se frotter les yeux pour réaliser ce que nous y découvrons, tant et tant de tâches brunes symbolisant les dramatiques scores du parti de Fifille-la-voilà. Quelques semaines à peine après les attentats qui ont semé la mort et l’horreur, le pays de Voltaire et d’Hugo, de la Déclaration des droits de l’homme et du CNR, de la loi de 1905 et de la protection sociale universelle, révèle au monde un tout autre visage que celui, fier et endeuillé, qui suscite encore l’admiration. Non plus celui de la France des Lumières, mais celui d’une France hantée et guidée par ses peurs et qui croit devoir puiser dans la folie du repli, de la xénophobie et de l’autoritarisme assumé. Ce que la professeure de littérature à l’université de Stanford Cécile Alduy, auteure de Marine Le Pen prise aux mots (Seuil 2015), appelait en début de semaine le «double deuil, de nos morts et de nos valeurs».

mardi 8 décembre 2015

Régionales : dans le bon ordre…

En ce moment de choc inouï et durable pour notre vie démocratique, nous ne nous excuserons pas de convoquer l’intelligence civique et citoyenne, pour ne pas dire une certaine forme de raison.
 
Aux heures sombres de notre histoire politique, comme dans nos vies quotidiennes d’ailleurs,  il est parfois urgent de savoir prendre les choses dans le bon ordre. Les électeurs de dimanche dernier nous y contraignent une fois de plus et ce n’est évidemment pas de gaieté de cœur que nous écrivons ces lignes que nous aurions préféré taire à jamais. Les résultats du premier tour des régionales ne doivent, en aucun cas, nous figer et nous paralyser dans les crocs d’une quelconque sidération mâtinée de prostration qui seraient d’autant plus coupables qu’elles se retourneraient précisément contre ceux qui aspirent le plus à l’émergence d’une République sociale. Ainsi, en ce moment de choc inouï et durable pour notre vie démocratique, nous ne nous excuserons pas de convoquer l’intelligence civique et citoyenne, pour ne pas dire une certaine forme de raison. Dimanche prochain, il nous faudra aller voter. Il n’y aura, hélas, que deux cas de figure pour faire barrage à l’extrême droite et à la droite. Pour certains d’entre nous, ne le cachons pas, il conviendra de se munir de gants pour réussir le simple geste de glisser un bulletin dans l’urne afin d’empêcher les candidats du Front national de s’emparer de quelques-unes de nos régions: ce qu’il nous reste d’honneur en pensant à la République? Pour d’autres, là où nous défendrons des listes de rassemblement à gauche, avec des socialistes tout en haut de l’affiche, ce sera souvent le nez pincé, mais à un détail près qui change tout: il s’agira également, dans cinq régions, d’élire le plus grand nombre d’élus du Front de gauche. Ni confusion ni illusion. Juste de la lucidité.

vendredi 4 décembre 2015

Altérophobie(s): l'époque brune

Le Front nationaliste de Fifille-la-voilà devrait réaliserun scorehistorique.

Impensable. Après les chocs meurtriers et révoltants, qui laissent des empreintes de sang et de désarroi à nos âmes égarées, un autre choc se prépare-t-il dans les urnes? Un choc «démocratique», celui-là, mais non moins mortifère en tant qu’il risque de traverser de part en part la société et de rehausser les amertumes d’une France paumée et en morceaux, à défaut d’être déjà perdue. Voici un fait: le Front nationaliste de Fifille-la-voilà devrait réaliser un score historique, dimanche soir, lors du premier tour des régionales, avant, peut-être, de réaliser l’impensable le dimanche suivant, à savoir s’emparer de la gestion d’une ou deux des plus grandes régions de notre territoire remodelé… Nous y sommes. Ou presque. Le bloc-noteur écrit ces mots avec la pleine conscience d’une forme d’impuissance d’autant plus coupable qu’il n’a jamais cru à l’irrésistible ascension de ce parti pré-poujado-fascisant. Avez-vous le sentiment, vous aussi, que quelque chose de grave arrive, et que nous n’avons rien pu y changer? Comme si, par glissements successifs, nous n’avions pas eu de prise sur des événements dont les logiques et les conséquences nous ont échappé en partie. Comme un train fou. Un bateau ivre. Comme si nous nous trouvions au milieu d’un climat tempétueux et tellement hostile qu’il nécessiterait de se réfugier dans les abris, alors que, au contraire, tout devrait nous pousser à la lutte permanente et à ne rien laisser passer. Chacun possède sa part de responsabilité, dit-on dans ces circonstances. Mais, franchement, vous sentez-vous responsable en tant qu’individu d’un désastre aussi considérable?
 

Le défi : avant les Régionales

Or, l’abstention reste un piège mortel qui se retourne toujours contre ceux qui éprouvent le plus un besoin de changement économique et social.
 
«Il faut réveiller l’électorat de gauche.» Ainsi parle Claude Bartolone, tête de liste socialiste en Île-de-France. Sans vouloir pousser la polémique jusqu’à l’absurde alors que le moment se prêterait plutôt au sérieux et à la gravité, à moins de quatre jours d’un scrutin périlleux, nous pourrions quand même lui rétorquer: mais qu’ont donc réalisé le chef de l’État et son gouvernement pour ne pas étouffer la gauche elle-même? Nous connaissons, hélas, la réponse: rien. Au contraire, l’exécutif a mis en œuvre une politique libérale empruntant souvent des recettes à la droite. Appeler aujourd’hui les électeurs de gauche à la responsabilité après avoir trahi à peu près tous les espoirs de 2012, il y aurait de quoi en rire si nous avions le temps de nous amuser…