vendredi 23 février 2018

Marxien(s)


Plus de 2000 personnes, samedi dernier à la Bellevilloise (Paris), se sont massées pour assister à un forum consacré à… Karl Marx, et coorganisé par l’Humanité. Tremblez puissants : Karl est de retour !
 
Spectre. Et soudain, une fenêtre s’entrebâille pour nous laisser percevoir un nouvel horizon. Rendez-vous compte. Plus de 2 000 personnes, samedi dernier à la Bellevilloise (Paris), se sont massées pour assister à un forum consacré à… Karl Marx, et coorganisé par l’Humanité. Bienvenue dans le XXIe siècle ! Devant cette foule, souvent jeune et participative, nous pensions très fort à l’exhortation de Jacques Derrida, qui, en 1993, dans «Spectres de Marx» (éd. Galilée), écrivait: «Ce sera toujours une faute de ne pas lire et relire et discuter Marx.» Le philosophe de la déconstruction tentait de sortir son illustre prédécesseur du purgatoire du monde des idées (autant pour empêcher la domestication de sa pensée que son anéantissement) et cet acte intellectuel avait une valeur si prophétique que, vingt-cinq ans plus tard, le bloc-noteur ne peut s’empêcher de penser qu’il n’y a décidément pas de hasard. Un spectre hante en effet les libéraux: il s’appelle Marx et s’appellera toujours Marx. Car Derrida ajoutait, et prenons-le pour tel: «Dès lors que les machines à dogmes et les appareils idéologiques “marxistes” sont en cours de disparition, nous n’avons plus d’excuse, seulement des alibis, pour nous détourner de cette responsabilité.»
 
Ambition. Cette «responsabilité» devient nôtre. Non (précisément) par dogmatisme, mais bien pour penser l’à-venir. Comme s’il nous fallait aborder de front une question: longtemps, tout portait à croire, au regard de ce qui s’était passé au XXe siècle dans les régimes de type soviétique et dans les partis qui les ont mis en œuvre ou qui les ont soutenus de l’extérieur, que le projet d’ensemble inspiré de Marx et la démocratie étaient largement incompatibles, au moins pour un temps-long.  
 

mardi 20 février 2018

Oxymore odieux

 
Avec le projet de loi « asile et immigration », le gouvernement assumera de présenter un durcissement du droit des étrangers sans précédent, au service d’une machine à accélérer les expulsions.
 
Quand le projet de loi «asile et immigration» sera présenté, ce mercredi, vous entendrez partout ce que les grands communicants nomment «des éléments de langage». Il y aura deux mots, reliés par une simple conjonction, et ils seront martelés façon com afin de justifier la politique gouvernementale de dissuasion migratoire massive: «Fermeté et humanité.» Il suffit de parcourir les principaux axes du texte. «Fermeté et humanité», disent-ils? Nous n’y lisons que répression et dangerosité. Comment dès lors juxtaposer «fermeté» et «humanité», surtout sur ce sujet-là, sinon commettre l’un des pires mensonges en politique à seule fin de satisfaire une partie de l’opinion publique: l’oxymore odieux.
 
On a beau se convaincre que, non, ce n’est pas la France, celle des Lumières, celle d’Hugo et de Jaurès, celle de nos pères fondateurs du CNR et Mai 68, on a beau se dire que nous n’avons pas voté au second tour d’une élection présidentielle pour se retrouver avec un Sarkozy déguisé en faux centriste, pourtant, la réalité jaillit sous nos yeux. Ainsi le ministre de l’Intérieur assumera de présenter un durcissement du droit des étrangers sans précédent, au service d’une machine à accélérer les expulsions: les délais d’asile réduits à six mois et des recours complexifiés à l’extrême; la durée de rétention rallongée; le recensement des migrants, inscrit jusque dans la loi; l’immigration choisie, surtout pour les étudiants, etc. Tout cela, bien sûr, vise à poursuivre ce qui se passe déjà sur le terrain, la chasse aux immigrés et les pratiques administratives crispées et impitoyables, les traitements scandaleux infligés aux réfugiés à nos frontières, les conditions misérables de l’accueil… Nous avons honte de ce gouvernement!
 
Mais nous sommes fiers, tellement fiers, de tous ceux qui bravent les dispositifs antimigrants. De Nice à Briançon, de Calais à Bayonne, de Saint-Étienne à Nantes, le mouvement s’amplifie de ces anonymes dont la conscience se révolte. Eux «font société» en tendant la main. Ils tournent le dos à la barbarie montante des États sécuritaires. Ils sont l’honneur de la France. Et ils montrent chaque jour un peu plus que l’entrée en résistance demeure l’un des meilleurs apprentissages citoyens…
 
[EDITORIAL publié dans l’Humanité du 21 février 2018.]

vendredi 16 février 2018

Hymne(s)

 
Ne touchons pas aux paroles de la Marseillaise. Ce serait rogner un bout de notre histoire républicaine et gommer l'héritage de la Révolution…
 
Esprit. «La pire faute en politique consiste à laisser en état ce qui doit disparaître alors même qu’on s’attache à détruire ce dont la permanence est la raison d’être et la marque d’une civilisation», disait Paul Valéry. Méditons un instant, sans se trahir soi-même. De la casse de la fonction publique au rugby, de notre bon vieux bac à nos hôpitaux en passant par la SNCF, etc., il semble bien que notre esprit français ait du plomb dans l’aile ces temps-ci, soumis aux coups de boutoir de l’ordo-libéralisme. Ne pas s’y résoudre. Loin de nous l’idée qu’il n’y a de dignité que dans l’abstention, oubliant les combats à mener : luttes sociales, travail d’Histoire et de mémoire, transmission… Plus noble que l’échec moralement sécurisant du repli, qui élude tout mécompte, nous semble le parti pris de l’incertain, ou de l’échec le cas échéant, mais après avoir essayé. 

Chant. Essayons, par exemple, de défendre notre Marseillaise (une fois encore). Avez-vous remarqué? À chaque grand événement sportif d’ampleur remonte çà et là l’éternelle «polémique» sur notre hymne national, jugé trop «guerrier», sinon carrément barbare. Contrairement aux idées reçues, le célèbre chant, issu de la Révolution française et sujet à controverses permanentes, a accompagné des causes contradictoires et aura été plus patriotique que national. Pourtant, nous nous battons encore pour ou contre la Marseillaise, on la siffle d’un côté, on la revendique de l’autre… Profitons de l’occasion pour rappeler à ceux qui l’ignorent parfois, comme à ceux qui voudraient l’oublier ou la travestir, qu’elle est à la fois un chant patriotique (pas national) entonné par tous les peuples et révolutionnaires – hymne à la liberté conquise, en lutte contre les despotes. De sa création en 1792 pour galvaniser l’armée du Rhin puis les soldats de Valmy à l’an II, jusqu’à nos jours, la Marseillaise scande durant deux siècles les avancées et les reculs de la liberté: Bonaparte l’oublie à Marengo, mais la redécouvre à Waterloo ; la monarchie de 1815 la proscrit ; Louis-Philippe puis Napoléon le Petit l’interdisent à nouveau. 

dimanche 11 février 2018

La fable du pouvoir d’achat

Le «problème» s’appelle «la réalité», car les salariés ont du mal à voir la hausse de leur salaire net. L’intox d’un budget au bénéfice de tous ne tient plus.
 
Quand une fable se retourne comme un gant, le joli récit qui l’accompagne peut vite se transformer en comédie dramatique pour leurs auteurs. Souvenez-vous. À grand renfort de communication très élaborée, Emmanuel Macron avait promis d’être le président de l’augmentation du pouvoir d’achat. Soumis au matraquage médiatique, beaucoup y ont cru. Mais, depuis fin janvier, une brise d’insatisfaction, sinon de colère, souffle sur le pays et n’épargne pas le palais de l’Élysée, balayé à son tour par un vent d’inquiétude qu’un conseiller résume ainsi: «Prisons, Ehpad, hôpitaux, universités, si en plus les retraités se révoltent contre la hausse de la CSG et que les Français dans leur ensemble râlent pour leur pouvoir d’achat, on va avoir un problème…»
 
Le «problème» en question s’appelle «la réalité», car les salariés ont du mal à voir la hausse de leur salaire net. L’intox d’un budget au bénéfice de tous ne tient plus. Le gouvernement a pourtant mis en ligne un «simulateur de pouvoir d’achat», mais celui-ci s’apparente à une vaste manipulation, puisqu’il ne prend en compte que le basculement de la cotisation sur la CSG et la réduction de la taxe d’habitation pour 80% des ménages, oubliant totalement les augmentations de taxes (tabac, CSG, carburant, etc.) prévues pour 2018.
 
Résultat? Contrairement aux promesses de l’exécutif, qui affirme lutter contre les fake news, la facture des prélèvements s’alourdira sensiblement pour les foyers qui ne bénéficieront pas des cadeaux réservés aux plus riches (résidences secondaires, portefeuilles d’actions). L’Insee elle-même l’a indiqué récemment: le porte-monnaie des familles sera pénalisé d’au moins 4,5 milliards d’euros, à «structure de consommation» identique à 2017. D’autres estimations grimpent à 9 milliards, soit une moyenne de 300 euros de hausse de prélèvements par foyer fiscal pour 2018… Le grand déclassement des classes populaires et moyennes est plus que jamais en marche. Le problème social devient déjà un problème politique pour Macron.
 
[EDITORIAL publié dans l’Humanité du 12 février 2018.]

vendredi 9 février 2018

Statut(s)

Dans une société en crise de civilisation, il n’y a rien d’étonnant à ce que les fonctionnaires et l’idée même de «fonction publique» subissent les contrecoups les plus démesurés, qui viennent s’ajouter aux autres maux déjà constatés depuis des années.
 
Destructions. Fonction publique: ces deux mots, si joliment associés, hantent les capitalistes depuis des décennies. Ces deux mots n’en font pourtant qu’un: ils enjambent notre histoire républicaine dans ce qu’elle a de plus sacré, son processus révolutionnaire – et chacun des moments qui l’ont constitué, en particulier dans l’immédiat après-guerre… Tout le monde a bien compris que Mac Macron assumait, au nom de la «réforme», l’une des contre-révolutions les plus emblématiques du quinquennat en cours. Au moins ne l’accusera-t-on pas d’incohérence avec lui-même. L’homme «moderne», libéral chevronné et idéologiquement compatible avec le capitalisme qu’il déclare vouloir «façonner à l’image de nos ambitions», n’affirmait-il pas, alors ministre de l’Économie, que le statut des agents de la fonction publique n’était «plus adapté au monde tel qu’il va» et «surtout plus justifiable»? L’annonce du gouvernement, la semaine dernière, d’un «plan de départs volontaires» pour supprimer au moins 120 000 postes de fonctionnaires (autrement dit le plus formidable plan de suppression d’emplois depuis soixante-dix ans), outre qu’il constitue une véritable bombe sociale sans précédent, ne devrait pas nous surprendre. Ce n’est pas très nouveau : sur le plan économique et social, le chef du Sous-État se plaît à danser sur le fumier de l’époque, où il puise l’essentiel de ce qu’il considère comme du «courage politique», mais qui ressemble à s’y méprendre à de la vanité de classe trempée dans l’acide financier. Dans une société en crise de civilisation, il n’y a rien d’étonnant à ce que les fonctionnaires et l’idée même de «fonction publique» subissent les contrecoups les plus démesurés, qui viennent s’ajouter aux autres maux déjà constatés depuis des années: blocage des rémunérations, compression des effectifs, réduction de la dépense, affaiblissement de la motivation, atonie des syndicats, etc. Nous connaissons le discours dominant, calqué sur cette déperdition de la notion d’intérêt général, qui s’en trouve affectée au profit d’objectifs individuels. Dans les conditions d’un libéralisme idéologiquement dominant, il est presque «compréhensible» sinon «inévitable» que soit contestée toute construction rationnelle, finalisée néanmoins par des valeurs historiquement fondées, solidement ancrée dans un État de droit expérimenté, servie par des agents publics compétents et traditionnellement attachés au bien commun. Mac Macron sait que tel est le sort du statut général des fonctionnaires. Et qu’il s’agit d’un enjeu politique majeur.  

vendredi 2 février 2018

Chemin(s)

Vaincre la contre-révolution Macron…
 
«Gauche». Comme expliqué la semaine dernière, le devoir d’invention arrive donc, avec son complément, l’indispensable déplacement de notre stratégie. Puisqu’on nous apprend qu’Emmanuel Macron pratique à la tête de l’État du «saint-simonisme moderne» et que cette «vision renouvelée» du travail et de l’entreprise guide «tous ses actes», prenons bien la mesure de l’entreprise en cours, d’une ampleur considérable. Tout cela tient pourtant en une phrase, prononcée en 2015 lorsqu’il était encore ministre de l’Économie: «Le libéralisme est une valeur de gauche.» D’où la référence à Saint-Simon, qui non seulement a reçu les sympathies d’intellectuels aussi bien libéraux que socialistes, mais qui, paraît-il, se disait convaincu que le système industriel devait permettre de développer les capacités des personnes au profit de la société et d’orienter les institutions politiques en direction de l’intérêt général. Macron, du «saint-simonisme moderne»? Petit rappel: selon l’OFCE, les mesures budgétaires du gouvernement d’Édouard Philippe ont essentiellement bénéficié aux plus riches, puisque les 5% des ménages les plus aisés capteront 42% des gains issus des premières réformes du quinquennat. Sans parler de la suppression de l’ISF, et du reste. «L’intérêt général», une notion vague pour certains...
 
«Déjà-là». À moins que ce ne soit très clair au contraire. Lisez absolument «Vaincre Macron», de Bernard Friot (la Dispute, 132 pages), et vous comprendrez de quelle matrice provient le nouveau président et pourquoi il a été choisi par les puissants afin de se débarrasser des pesanteurs de l’alternance droite-gauche pour filer tout droit là où d’autres ont échoué à imposer «les» réformes – qui ne sont rien d’autre qu’une véritable contre-révolution – visant à restaurer «la pratique capitaliste du régime de propriété et du statut du producteur».