vendredi 4 mai 2018

Spectre(s)

Nous connaissons le danger, venant de tous ces intellectuels rive-gauche toujours disposés à revisiter «Le Capital» à leur plus grand profit, nous imposant le retour à un Marx inoffensif, une domestication, une neutralisation de l’injonction révolutionnaire. Ils ont tenté. Mais ils ont échoué.
 
Cadavre? «Quelqu’un, vous ou moi, s’avance et dit: ‘’je voudrais apprendre à vivre enfin’’. Enfin mais pourquoi? ‘’Apprendre à vivre.’’ Etrange mot d’ordre. Qui apprendrait? De qui? Apprendre à vivre, mais à qui? Saura-t-on jamais? Saura-t-on jamais vivre, et d’abord ce que veut dire ‘’apprendre à vivre’’? Et pourquoi ‘’enfin’’?» Pour les hommes de la génération du bloc-noteur, les premières phrases d’un des plus fabuleux livres de Jacques Derrida, «Spectres de Marx», publié en 1993, constituèrent bien plus qu’une onde de choc: une évidence, pour ne pas dire une espèce de révélation. Plutôt un rappel à l’ordre. Venant d’un philosophe qui s’honora toute son existence de « déconstruire » avant de s’engager, au point de l’inventer en concept, la leçon était brutale mais salutaire pour tous les héritiers marxiens, et le parti-pris de Derrida avait pour but de nous sortir d’un début de sommeil – qui aurait manqué de nous endormir collectivement. «Spectres de Marx» prenait pour point de départ la critique frontale d’un dogmatisme assez «moderne» propre à toute ses intolérances, que l’on pouvait alors résumer de la sorte: «Tout le monde le sait, sachez-le, le marxisme est mort. Marx aussi, n’en doutons plus.» Un nouvel «ordre du monde», fondé sur un ordo-libéralisme galopant, tentait de stabiliser son hégémonie dans l’évidence d’un «acte de décès», servi par toute l’aristocratie intellectuelle de l’époque, inventant à grands renforts idéologiques les prémisses de ce que nous vivons aujourd’hui à grande échelle. Le discours maniaque qui dominait avait la forme jubilatoire et obscène que Freud attribuait à une phase triomphante dans le travail de deuil. Jacques Derrida sauvait l’honneur pour dénoncer les incantations psalmodiées.
 
Témoins. Où en sommes-nous vingt-cinq ans après? Le diagnostic de Jacques Derrida est-il caduque et dépassé? A-t-il joué ce rôle subversif – avant l’heure – pour nous rattraper par la manche et par-là même participer à l’édification d’un «nouveau Marx» en devenir, qui ne manquerait pas, tôt ou tard, de resurgir des limbes mondialisées?
 
Rappelons-nous l’injonction majeure du XIXe siècle: «Un spectre hante l’Europe: le spectre du communisme.» Spectre fut donc le premier nom, à l’ouverture du Manifeste du parti communiste, en 1848. A sa manière, Jacques Derrida nous invitait à y prêter attention: il faut toujours compter sur les «fantômes», les «esprits», les «revenants» qui peuplent Marx. Cette hantise, qui est le mode d’être du communisme dans l’Europe de 1848, intégrait un héritage (la peur des possédants), une génération (le prolétariat qui n’a rien à perdre que ses chaînes), et un fantôme (les insurrections et les répressions). Répétons-le: l’apparition du spectre n’appartient pas à l’instant présent mais traverse l’histoire jusqu’à nous, avec l’épaisseur du temps. Pour Derrida comme pour nous-autres, le marxisme (celui des marxiens) reste le type même du présent-vivant, pas uniquement contemporain à lui-même. C’est, selon la grande idée de Derrida, la «logique spectrale»: le marxisme est la première pensée qui, pour perdurer, appelle «à la transformation à venir de ses propres thèses». Et puisque la logique de spectralité est inséparable de l’idée de la déconstruction, ce spectre, ce revenant n’est pas une chose. N’est-elle pas cette lutte des classes à l’intérieur de laquelle nous pouvons distinguer «l’esprit» des «revenants» en question, afin de donner âme et corps aux vivants? Nous connaissons le danger, venant de tous ces intellectuels rive-gauche toujours disposés à revisiter «Le Capital» à leur plus grand profit, nous imposant le retour à un Marx inoffensif, une domestication, une neutralisation de l’injonction révolutionnaire. Ils ont tenté. Mais ils ont échoué. Dans les chaos du XXIe siècle renaît une espérance. Celle d’un spectre, qui hante le monde en tant qu’Idée d’ici-et-maintenant et d’après-demain. Le spectre de Karl Marx. Ce spectre vit. Nous en sommes collectivement les témoins – plus que jamais.  
[BLOC-NOTES publié dans l’Humanité du 4 mai 2018.]

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